Les abeilles ont conquis Munich

Même la police élève des butineuses. Récit d'une frénésie qui soulève des questions.

L’abeille, une butineuse infatigable et indispensable à la pollinisation.

L’abeille, une butineuse infatigable et indispensable à la pollinisation. Image: AnSyvanych/Arnaud Psarofaghis, iStockphoto

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Quand le commissaire Jürgen Brandl parle de ses abeilles, il devient intarissable. «Elles sont un peu nerveuses à cause de la chaleur. Mais ne vous inquiétez pas, approchez seulement, elles ne vont rien vous faire. Vous voyez leur reine, là?»

À Munich, la police municipale élève ses propres abeilles, fabrique son propre miel. Un projet complètement fou, reconnaît volontiers le commissaire, qui fréquente plutôt les bureaux de la police judiciaire que les jardins fleuris. «Nous avons commencé en 2015 avec une ruche sur les toits de notre poste de police en plein centre-ville. Aujourd’hui, il y en a sur huit autres postes, et nous ne comptons pas en rester là.» Ce n’était pas gagné d’avance, pourtant; il a fallu tenir compte des allergies de certains collègues, mais finalement «tout le monde a été emballé par cette idée». Sans parler de la population.

Les pots de miel arborant une abeille au képi, dont une partie de la vente est versée à des associations caritatives, font un carton. «Nos patrouilles se font arrêter dans la rue, on leur demande des nouvelles de nos abeilles.» Dans une ville d’un million et demi d’habitants avec son lot d’incivilités, Maya l’abeille a littéralement dopé le capital sympathie que les Munichois réservent à leurs gardiens de la paix.

À Munich, la police soigne ses abeilles. Photo: Police municipale de Munich

Ainsi c’est presque une hystérie collective pour cet insecte qui a saisi les citadins depuis quelques mois. Si l’ours polaire est devenu l’ambassadeur du réchauffement climatique, l’abeille est le symbole de la disparition de la biodiversité. Et en Bavière plus qu’ailleurs cette menace est prise au sérieux. En mars, la pétition lancée par le Parti écologiste «Sauvez les abeilles» a récolté 1,7 million de signatures, un record historique obligeant le gouvernement, à majorité de droite, d’élaborer la loi la plus stricte en matière d’environnement de toute l’Allemagne.

Quatre fois plus de miel en ville

Ici, les ruches poussent sur les balcons et les toits des maisons, dans les jardins communautaires, les parcs et les écoles. «Il y a quatre fois plus de miel en ville qu’à la campagne», note le commissaire. Les formations d’apiculteurs affichent complets depuis des mois. Mais ne s’improvise pas éleveur d’abeilles qui veut. Leila vient de l’apprendre à ses frais, dans ce cours pratique dispensé sur un coin de verdure, derrière une salle de gym, en plein centre-ville. «Elles m’ont piquée lorsque j’ai soulevé le cadre. J’étais un peu stressée», avoue-t-elle. Malgré la douleur, la jeune assistante de direction reste emballée. «Ça me change du bureau, c’est tellement reposant. J’aimerais installer une ruche sur mon balcon, mais je ne sais pas si mes voisins seront d’accord.»

À côté d’elle, Patrick, directeur financier d’une grande entreprise, a tombé la veste «pour mieux comprendre comment ça marche, cette histoire de miel. J’en suis à mon troisième cours. Mais je suis réaliste, je voyage trop, je ne peux pas prendre de ruche pour l’instant». Un peu plus loin, Dieter retire son voile et ses gants et s’éponge le front. Ce directeur d’école va introduire une ruche dans son établissement. «C’est un magnifique projet pédagogique. Nos enfants ne savent même plus d’où vient le miel.» La pratique se généralise dans les écoles, mais pour chaque ruche installée il faut un apiculteur, alors Dieter «s’y colle» avec plaisir. «C’est aussi notre manière de contribuer à la sauvegarde de l’espèce.»

Ruches sur un toit de Zurich. En Suisse aussi, l’apiculture urbaine séduit. Photo: Reuters/Arnd Wiegmann

Domestique ou sauvage?

Ce dernier argument agace pourtant les experts. Autre décor, celui du Jardin anglais, le plus grand parc de la capitale bavaroise. Entre les Biergarten qui font le plein sous la canicule, des biologistes, filets à la main, traquent une autre espèce d’abeille. «C’est un de nos gros projets de recensement, explique Kristin Böhm, de la Fondation allemande pour les animaux sauvages. Il y a environ 580 sortes d’abeilles sauvages, dont plus de 200 à Munich. Nous cherchons à savoir lesquelles sont menacées.»

Car l’abeille domestique, aussi sympathique soit-elle, entre en concurrence avec sa cousine solitaire, qui ne produit pas de miel et se déplace peu. «Lorsque 10 000 ouvrières d’une colonie occupent un champ de fleurs, il ne reste plus grand-chose pour l’abeille sauvage. Et avec l’augmentation des ruches il y a une vraie pression.» Kristin nous emmène ensuite dans un des cimetières de la ville où, entre les allées austères des pierres tombales, fleurissent près de 3000 m2 d’essences locales. «Munich est déjà une métropole très verte, avec beaucoup de parcs et d’arbres, rappelle la spécialiste. Cette année, les services de la ville ont ensemencé des dizaines de milliers de mètres carrés de prairies à fleurs. Des jardiniers spécialisés dans les biotopes ont été recrutés. On a entrepris des efforts gigantesques pour les abeilles.»

Cet amour des Munichois pour les apidés, certains n’hésitent pas à l’exploiter. Les grandes surfaces proposent des sachets de semences de fleurs prêts à l’emploi, aux origines parfois douteuses. Les chaînes bios contre-attaquent avec des produits locaux. Les hôtels à abeilles, petites structures en bois et à tubes pour insectes et autres scarabées, deviennent une denrée rare dans le commerce. «Malheureusement, le bois est souvent de mauvaise qualité et les abeilles peuvent s’y blesser, regrette Kristin Böhm. On conseille aux gens de laisser plutôt des souches de bois mort dans leur jardin.»

Le citadin, dans son envie d’aider, ne fait pas toujours tout juste. Peu importe, serait-on tenté de dire. À une époque où certains pays comme les États-Unis testent des drones pour la pollinisation, le retour en force de l’abeille dans le cœur des gens reste encore le moyen le plus naturel pour lutter contre sa disparition.


«Nous voulons montrer l’exemple à l’Europe»

Agnes Becker
Membre du Parti écologiste démocrate (ÖDP)

Elle n’est pas encore descendue de son petit nuage. À 38 ans, Agnes Becker affiche une victoire historique que plus d’un politicien lui envie. Son Parti écologiste-démocrate (ÖDP), a récolté quelque 1,7 million de signatures en faveur de sa pétition sur la défense de la biodiversité et la protection des abeilles, plus connue sous le titre de «Sauvons les abeilles!» Et quand on lui demande si elle s’attendait à un tel raz-de-marée, elle éclate de rire. «Absolument pas! Contrairement à vous, les Suisses, les Allemands ne sont pas habitués à la démocratie participative. Nous avons dû fournir un gros travail d’explication. Mais ensuite tout s’est emballé. À Munich, les gens attendaient toute la journée devant l’Hôtel de Ville pour signer la pétition. Il a fallu prolonger les horaires, ouvrir le week-end. La queue faisait plusieurs fois le tour de Marienplatz, très visité par les touristes. C’était incroyable!»

Son euphorie à peine retombée, la jeune femme originaire d’Augsburg et qui a rejoint les Verts à 16 ans, ne craint pas le puissant lobby des paysans dans la patrie de BMW. Elle a ainsi fait plier la vénérable Union chrétienne-sociale (CSU), dont le gouvernement a accepté de reprendre la pétition telle quelle, sans discuter. «Leur loi d’accompagnement va même plus loin, comme sur la question des biotopes, se réjouit-elle. Nous demandions 13% des terres agricoles, ils imposent 15%, soit 80 000 hectares de plus.» Et peu importe si les agriculteurs grincent des dents. «Leur réflexe a été de s’opposer à nous dès le début. Mais maintenant qu’il se familiarise avec le texte, le lobby doit expliquer à ses membres que d’autres pays le font aussi et que ce n’est pas l’enfer. Prenez l’exemple des 30% d’agriculture bio en 2030 que nous aimerions atteindre. Nous sommes aujour­d’hui à 10%, alors que l’Autriche est à 25%. Les cantines scolaires proposent en Autriche 30% de bio, nous à peine 3%. Vous voyez, il y a de la marge.» Près de 10% des espaces verts devraient également être transformés en prairies fleuries; rivières et ruisseaux devraient être mieux protégés des pesticides et engrais. La pétition réclame en outre des cours de sensibilisation à l’environnement dans les écoles et dans la formation des agriculteurs. Indispensable pour la jeune femme qui a repris une ferme avec son ami. «Il a décidé de se mettre au bio, mais chez nous la formation de base ne propose rien, il faut tout apprendre sur le tas.»

Certains opposants politiques lui reprochent d’aller trop loin. Stephan Thomae, du Parti libéral démocrate (FDP), parle dans la presse d’une tyrannie de la ville sur la campagne. «C’est ridicule, répond Agnes Becker. Il y a eu plus de signatures récoltées dans les villages, car les gens y sont directement confrontés aux nuisances de l’agriculture intensive moderne.»

Le succès de la pétition dépasse déjà les frontières de la Bavière. Le Bade-Wurtemberg, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Brandebourg planchent sur des lois similaires. «Nous les conseillons, mais comme il n’y a pas de coordination au niveau fédéral, chacun fait comme il peut avec sa propre réglementation.»

Et pourquoi s’arrêter en si bonne voie, s’est sans doute demandé la jeune politicienne hyperactive. Elle a soumis sa pétition à l’Union européenne, qui a formellement accepté le texte fin mai. Les initiants de sept pays ont un an pour réunir ensemble au moins un million de signatures.

«On espère en avoir beaucoup plus. À ce niveau-là, notre texte est bien sûr plus général et moins contraignant: la Commission européenne doit s’y intéresser, mais n’est pas liée à un règlement.» Cela n’empêche pas Agnes Becker d’y voir un pas important dans la bonne direction. «Nous voulons montrer l’exemple à l’Europe.»


«C’est comme d’amener du bétail en ville parce que ça fait joli»

Daniel Cherix
Biologiste, professeur honoraire au Département d’écologie et d’évolution de l’UNIL

Les abeilles en ville, une fausse bonne idée?

Clairement. Cet engouement citadin est né du syndrome d’effondrement des colonies. Nous avons tout à coup compris que, sans abeilles, nous ne pouvions pas nous nourrir. Or les abeilles sont très utiles dans les campagnes. Mais en ville, par manque de grandes surfaces, ce sont surtout les abeilles sauvages qui font le travail de pollinisation. D’où une compétition entre les deux sur un espace restreint.

Est-on conscient du problème dans nos villes?

Les initiatives de la ville de Lausanne sont intéressantes. Des chômeurs en réinsertion ont construit une cinquantaine d’hôtels à abeilles sauvages. On décape des surfaces de gazon pour transformer les sols et accueillir des prairies sèches, par exemple à la ferme agroécologique de Rovéréaz. Ces hôtels sont aussi plantés dans les jardins communautaires, pour créer une relation de confiance entre l’homme et l’abeille sauvage, qui n’est pas agressive, comme peut l’être parfois l’abeille domestique. Concernant cette dernière, la Confédération vient de lancer un programme de subsides aux paysans qui accordent une place dans leurs champs à un apiculteur. Le projet a débuté dans les cantons de Vaud, de Neuchâtel et du Jura.

Ce qui manque, c’est une vue d’ensemble?

Oui, absolument. Aujourd’hui, les apiculteurs sont recensés, leurs ruches déclarées, en collaboration avec les vétérinaires cantonaux. On peut même les géolocaliser. Et pourtant on ne se pose pas les bonnes questions! On pourrait par exemple calculer la densité des ruches dans le canton de Vaud, voir où elles entrent en compétition avec les abeilles sauvages et les déplacer. Mais on touche là au mythe fondamental de l’apiculteur, un solitaire qui cultive un peu le secret sur ses ruches.

Que dites-vous finalement aux citadins qui veulent se lancer dans l’apiculture?

Mon meilleur conseil est de travailler avec un apiculteur chevronné, d’acquérir de l’expérience avant de se lancer. Cela se fait en Valais, où il faut suivre trois ans un professionnel avant d’avoir sa propre ruche. Les gens qui débutent, même avec la meilleure volonté du monde, ne reconnaissent pas à temps les maladies, qui se propagent plus vite qu’à la campagne. On a aussi un problème avec l’essaimage: les ouvrières élèvent une nouvelle reine et l’ancienne doit quitter la colonie. Parfois ces essaims désorientés s’introduisent dans les cheminées ou les bureaux. Ils ne sont pas agressifs mais sèment la panique. Bref, c’est un peu comme d’amener du bétail en ville parce que ça fait joli. À un moment, il faut faire les choses sérieusement.

Créé: 10.07.2019, 17h19

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