L’Ukraine implique des Suisses dans un juteux trafic de charbon

Les séparatistes pro-russes financent la guerre contre Kiev en exportant de l'anthracite. La justice ukrainienne enquête sur le rôle possible d’intermédiaires helvétiques

Une gare de Donetsk d'où part le charbon exporté par les séparatistes.

Une gare de Donetsk d'où part le charbon exporté par les séparatistes. Image: Tomas Forro

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Au téléphone, l’homme répond de façon polie, presque suave, avec une pointe d’accent slave. «Ce qui est écrit dans votre document, ce n’est pas la vérité. Jamais je ne voudrais m’impliquer dans quelque chose comme ça», déclare ce professionnel des matières premières que nous appellerons Sergueï*. Il promet de rappeler le lendemain, ce qu’il ne fera pas.

Installé à Genève, ce Suisse d’origine russe fait face à un problème inhabituel. L'une de ses sociétés est sous enquête en Ukraine pour son rôle éventuel dans le trafic de charbon extrait par les séparatistes pro-russes du Donbass. Aux yeux des autorités ukrainiennes, ce commerce est illégal et constitue un «soutien au terrorisme», selon la terminologie officielle.

Outre celle de Sergueï, au moins trois sociétés suisses ou possédées par des Suisses seraient impliquées dans le trafic d’anthracite mené par les rebelles pro-russes, affirment des documents de la justice ukrainienne que s’est procurés la cellule enquête de Tamedia.

Les enjeux politiques et financiers de l’affaire sont considérables. Depuis 2014, la guerre entre les rebelles pro-russes et l’Etat ukrainien dans le Donbass aurait fait quelque 13000 morts, selon l’ONU. La région séparatiste survit grâce à l’aide de la Russie, mais aussi en exportant de l’anthracite. Ce charbon de haute qualité, utilisé notamment en métallurgie, parvient en Europe de l’Ouest grâce à un trafic bien rodé.

Un soldat ukrainien devant une mine de charbon abandonnée dans le Donbass. (Keystone)

Faux certificats

Les journalistes polonais Karolina Baca-Pogorzelska et Michal Potocki, ainsi que leur confrère slovaque Tomáš Forró ont enquêté sur ce système. Selon eux, l’anthracite est d’abord chargé dans des trains pour la Russie, puis camouflée en charbon russe grâce à de faux certificats. L’anthracite du Donbass est mélangé à du charbon de Sibérie, puis transite en Biélorussie avant d’aboutir en Turquie, Pologne, Roumanie, Allemagne ou Belgique. Selon le portail d'information ukrainien Liga.net, 6 millions de tonnes de charbon ont été exportées du Donbass entre mars 2017 et décembre 2018, pour un prix d‘environ 120 dollars la tonne.

Un document judiciaire ukrainien daté du 18 octobre affirme que les organisateurs du trafic utilisent des intermédiaires étrangers pour exporter leur lucratif minerai et dissimuler son origine. Parmi elles, le document cite la société Coal Company de Katowice en Pologne, fondée en 2018, dont l’actionnaire unique est le genevois Sergueï*.

Interrogé sur ces allégations, ce dernier nous a répondu par écrit : «J’ai été très surpris d’apprendre que le nom de ma société était cité dans le cadre de cette affaire. Je vous réaffirme expressément n’avoir jamais eu de contact ou de relation avec des partenaires opérant dans le Donbass. J’ai aussitôt pris contact avec les autorités ukrainiennes pour dissiper cette affirmation erronée.»

Joint à son courriel, un document de la justice ukrainienne confirme que sa société polonaise Coal Company fait l’objet d’une enquête. Elle porte sur son rôle éventuel dans la vente de charbon du Donbass. Le document précise que jusqu’à présent, les enquêteurs n’ont «pas apporté la preuve de l’implication des fondateurs ou employés de Coal Company dans cette activité illégale». Les investigations se poursuivent et la présomption d'innocence prévaut jusqu'à un éventuel jugement.

Apporteur d’affaires

La semaine dernière, le russo-suisse Sergueï* figurait encore en bonne place sur le site internet de la SCCF, une société genevoise spécialisée dans le financement du négoce. Contacté, son patron dit tomber des nues: «Je ne suis absolument pas au courant de cette affaire», explique-t-il. Selon lui, Sergueï* n’était qu’un consultant dont le rôle était de mettre la SCCF en contact avec des exportateurs de céréales, métaux ou pétrole. La société genevoise ne savait rien des autres mandats qu’il exerçait en indépendant. Suite à notre appel, elle dit avoir cessé toute relation avec cet apporteur d’affaires et son nom a disparu du site internet.

Parmi les sociétés helvétiques citées par la justice ukrainienne figurent Evenor Energy, domiciliée à la même adresse genevoise que la SCCF, et Fontus, basée à Zoug. Les deux sociétés ont en commun des sites internet extrêmement ressemblants. Fontus affirme que son charbon provient de Sibérie, ce que son taux de soufre très bas, attesté par une expertise de la société de certification SGS, prouverait de manière indubitable. Evenor, pour sa part, indique qu'elle «ne coopère pas avec les organisations terroristes qui contrôlent temporairement» l'est de l'Ukraine. Elle estime que l'enquête ukrainienne la concernant pourrait obéir à des motivations politiques.

La place Lénine à Donetsk en 2016. L'affiche sur la gauche dit: «Gloire au travail des mineurs!». (Tomáš Forró)

En Suisse et dans l’Union européenne, il n’est pas illégal de vendre du charbon venant du Donbass séparatiste, contrairement aux produits venus de Crimée, annexée par la Russie. Selon le journaliste Tomáš Forró, le commerce d’anthracite venu des territoires pro-russes se poursuit d’ailleurs à un rythme soutenu. Mais à part les intermédiaires et les oligarques, personne n'en profite dans le Donbass: «Les gens sont appauvris et apathiques, explique Tomáš Forró. Tout le monde veut juste partir, partir, partir.»

*Prénom fictif

Créé: 30.11.2019, 23h11

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