Trois petites Suissesses dans l’enfer d’un camp syrien

Août 2016, une Genevoise quitte la Suisse pour rejoindre Daech. Aujourd’hui, elle est coincée avec ses trois filles dans un camp insalubre où s’entassent 73 000 personnes, dont 90% sont des femmes et des enfants. Comment en est-elle arrivée là? Et que fait la Suisse pour les fillettes?

Malika*, 13 ans, à g. sur la chaise roulante, et Kamar*, 7 ans, ont quitté Genève en 2016, enlevées par leur mère, Sahila F.* (à dr.). Dans les bras de cette dernière, leur petite sœur née en Syrie. La photo est un assemblage tiré d’une vidéo circulant sur Facebook où l’on voit les quatre Suissesses le 30 ou le 31 janvier, quelques heures après qu’elles ont fui Baghouz.

Malika*, 13 ans, à g. sur la chaise roulante, et Kamar*, 7 ans, ont quitté Genève en 2016, enlevées par leur mère, Sahila F.* (à dr.). Dans les bras de cette dernière, leur petite sœur née en Syrie. La photo est un assemblage tiré d’une vidéo circulant sur Facebook où l’on voit les quatre Suissesses le 30 ou le 31 janvier, quelques heures après qu’elles ont fui Baghouz. Image: DR

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Trois petites Genevoises sont coincées dans l’enfer boueux du camp d’internement d’Al-Hol, dans le nord-est de la Syrie. Elles ont 13, 7 et 1 ans. Selon les propres termes du CICR, qui approvisionne la zone, près de 73 000 personnes, dont 67 000 femmes et enfants, «s’y entassent dans des conditions extrêmement précaires».

Leur mère, Sahila F.*, née à Genève et originaire d’une petite commune vaudoise au-dessus de Morges, a rejoint l’organisation État islamique (EI) en 2016. En janvier, elle a fait partie des dernières étrangères qui ont fui la bourgade de Baghouz, l’ultime bastion du califat djihadiste tombé il y a quinze jours. Ses trois filles Malika*, Kamar* et leur petite sœur Faria* sont de nationalité suisse. Les deux plus grandes sont nées et ont grandi à Genève. La Confédération et les autorités cantonales analysent la situation pour voir s’il est possible de les rapatrier, sachant que Malika, l’aînée, a été blessée à la jambe par un éclat d’obus.

Ces dernières semaines, des dizaines d’enfants sont morts de froid ou en raison des conditions déplorables qui prévalent à Al-Hol. Les filles de Sahila F. sont, elles aussi, en danger. Comment en est-elle arrivée-là? Pourquoi, il y a deux ans, cette femme réservée et discrète, au dire de son entourage, a-t-elle décidé de quitter Genève pour rejoindre Daech? Nous avons parlé à une vingtaine de proches, d’amis ou de personnes informées de la procédure en Suisse et en Syrie, et avons eu accès à de nombreux documents de l’enquête. Voici son histoire.

Une enfance entre deux eaux


Sahila F. voit le jour aux Hôpitaux universitaires de Genève au printemps 1989 – un samedi. Sa mère, Françoise*, a grandi entre Nyon, Morges et Genève, et a vécu quelques années en région parisienne. Le père, Tunisien, travaille dans un atelier d’horlogerie à Genève. Un an et demi après la naissance de Sahila, un petit frère vient agrandir la famille.

Le père est de confession musulmane, mais il ne prie pas vraiment et ne va pas à la mosquée. «La seule chose qu’il faisait, c’était le ramadan. Mais tout seul, dans son coin, dit aujourd’hui Françoise. Les enfants, eux, n’ont jamais mis les pieds dans une église ou une mosquée.»

Quand les enfants ont 9 et 7 ans, les parents se séparent. Le père boit un peu trop, connaît des problèmes de santé. Les enfants vont le voir un week-end sur deux. Mais Sahila dit qu’elle le préfère à sa mère. À 11 ans, elle part vivre en France chez sa grand-mère maternelle tandis que son petit frère reste à Genève. À son retour, âgée de 13 ans, Sahila intègre une classe pour élèves en difficulté. Elle n’aime pas l’école, où elle se fait chahuter, mais c’est une élève studieuse.

Enceinte à 16 ans


Puis, à 16 ans et demi, elle découvre qu’elle est enceinte. Le père de l’enfant, d’origine nord-africaine, a neuf ans de plus. Elle veut absolument garder l’enfant. La petite Malika naît au printemps 2006.

Les premiers temps, la jeune maman, le père et le bébé vivent avec la grand-mère, Françoise. À peine Sahila majeure, un mariage de raison est célébré devant un imam. Quelques mois plus tard, les époux rompent. Nous sommes en 2008.

Sahila trouve refuge, avec sa fille, dans un foyer à Onex. C’est à ce moment-là qu’elle commence à s’intéresser à l’islam et cherche à renouer avec sa famille tunisienne. La jeune mère célibataire reprend pied: elle participe à la course de l’Escalade et trouve un emploi dans une organisation d’entraide chrétienne. C’est là qu’elle rencontre un autre homme, Maghrébin également. Il a 32 ans, elle en a 20. Ils emménagent ensemble.

Dans la foulée, Sahila trouve une place d’apprentissage dans une PME qui fabrique des pièces métalliques pour l’industrie. Elle s’occupe des salaires, des pointages de présence et d’autres tâches administratives. La jeune femme y est décrite comme discrète, consciencieuse et appliquée. À l’école professionnelle, elle est très bien notée: 5,5 de moyenne sur 6. Puis, très vite, elle est de nouveau enceinte. À huit mois de grossesse, elle divorce du père de sa première fille. Sa mère, Françoise, prend le parti de l’ex-mari. Elles rompent leur relation et ne se parleront plus.

«Avec moi, se souvient le petit frère de Sahila, elle a arrêté de parler à cause d’un pull qui appartenait à son petit copain. Elle me l’avait prêté et je l’avais rendu quelques jours en retard…» Un an après l’histoire du pull, il la croise à Genève avec une poussette. «Elle m’a juste dit «bonjour» et a continué son chemin», poursuit son frère. Ce jour-là, elle portait déjà un voile.

En 2013, la PME qui l’emploie connaît des difficultés économiques et licencie une partie de son personnel. Sahila est épargnée, mais en juillet, du jour au lendemain, elle ne vient plus au travail: burn-out. Elle sera licenciée fin août. Ses petites ont maintenant 7 ans et 1 an, et la relation avec son compagnon commence à s’envenimer.

La radicalisation


Désormais au chômage, Sahila passe des heures sur internet. Elle est fascinée par l’État islamique, commence à fréquenter des femmes islamistes de France et a vraisemblablement des contacts avec des djihadistes en Belgique. Début 2015, elle se sépare de son compagnon. Elle vit des maigres pensions alimentaires versées par les deux pères et de l’aide sociale et fréquente régulièrement la mosquée du Petit-Saconnex. Ses voisins disent qu’ils la voyaient souvent, pendant la nuit, sur sa terrasse, devant son ordinateur.

Sahila prépare-t-elle son départ pour rejoindre l’EI? En tout cas, elle met de l’argent de côté: elle ne paie plus ses derniers loyers et a, semble-t-il, retiré près de 40 000 francs sur le compte de son père, qui vit en institution et souffre de graves troubles de la mémoire.

À l’été 2016, pour ne pas alerter les pères de ses filles avec lesquels elle est encore en contact, elle dit qu’elle passera une semaine de vacances à Marseille avant la rentrée scolaire – Kamar, alors âgée de 4 ans, doit faire sa première rentrée des classes. Mais le 19 août, le trio prend la direction de la Syrie, via l’Italie, la Grèce et la Turquie, comme l’ont montré les relevés téléphoniques. Mais à l’automne 2016, l’organisation État islamique est déjà sur la défensive. C’est pourquoi Sahila doit se rendre tout d’abord dans l’ouest de la Syrie, contrôlé par le front al-Nusra, rival de Daech. Elle dira plus tard dans un message Whats­App à son ex-mari qu’elle a déchiré tous les passeports suisses avant de passer un barrage routier.

«Si la police avait réagi plus rapidement, il aurait peut-être été possible d’arrêter Sahila en Turquie»

Nous avons rencontré, à Genève, les deux pères de ses filles nées en Suisse. «Si la police avait réagi plus rapidement, il aurait peut-être été possible d’arrêter Sahila en Turquie», dit le père de Kamar. «Au début, nous faisions le travail de la police, ajoute le père de Malika. Les autorités ne nous ont pas été d’une grande aide. Une procureure genevoise nous a même dit au début qu’il n’y avait aucun danger, car les enfants étaient avec leur mère.»

Finalement, en mars 2017, le Ministère public de la Confédération la poursuit pour abus de confiance, violation du devoir d’assistance ou d’éducation, enlèvement de mineur, participation et soutien à une organisation criminelle et violation de la loi interdisant les groupes Al-Qaida et État islamique. Peu avant, les deux pères avaient obtenu la garde exclusive de leurs filles.

La vie chez Daech


Mais Sahila ignore probablement tout de la procédure en Suisse. Elle vit désormais en Syrie avec un djihadiste tunisien venu de Genève, qui fréquentait également la mosquée du Petit-Saconnex. Avec lui, elle a eu une troisième fille: Faria. Ils ont habité un temps à Raqqa, la capitale de l’EI, puis dans une autre ville, plus au sud-est, jusqu’à ce que, au début 2018, le père du bébé se fasse tuer dans une attaque de drone.

Dans un entretien avec une journaliste free-lance danoise, publiée dans «Le Temps» le 20 mars, Sahila explique avoir vécu dans une mufada, une maison réservée aux femmes non mariées ou aux veuves et à leurs enfants. Baghouz, et l’horreur que ses enfants ont dû vivre, sera la dernière étape au sein de l’EI.

Le 1er février dernier, le père de Malika découvre son ex-femme et ses trois enfants dans une vidéo sur Facebook, dont nous avons extrait la photo en haut de page. La veille ou l’avant-veille, la famille s’était apparemment rendue aux Forces démocratiques syriennes (SDF), dominées par des Kurdes, et avait laissé l’EI derrière elle. Deux témoins contactés par «Le Matin Dimanche» ont depuis confirmé avoir rencontré la Genevoise et ses filles, qui vivraient dans le camp de Al-Hol, comme la grande majorité des femmes rescapées de Baghouz.

Le camp d’Al-Hol, dans le nord-est de la Syrie, a vu sa population passer de 10 000 à 73 000 ces trois derniers mois. Les organisations d’entraide sont débordées et les conditions sanitaires dans lesquelles vivent les fillettes sont déplorables, selon le CICR.

Épilogue


Et maintenant? Selon un officiel qui a des informations de première main du camp d’Al-Hol, les ressources médicales y sont très insuffisantes pour traiter tous les blessés et la mortalité est très élevée. La vie de Malika, Kamar et Faria, comme celle des quelque 50 000 mineurs dont la moitié a 5 ans ou moins, est sérieusement menacée.

Le 8 mars, le Conseil fédéral a fait savoir qu’il ne voulait pas que les autorités suisses interviennent activement pour rapatrier des adultes ayant rejoint l’EI, et qu’il était préférable qu’ils soient jugés en Syrie.

Concernant les mineurs, le gouvernement suisse a toutefois entrouvert une porte pour un rapatriement. À deux conditions, toutefois: les autorités cantonales, communales doivent avoir donné leur accord, ainsi que les parents des enfants, pour autant qu’ils aient le droit de garde. Et hors de question de mettre en danger un fonctionnaire chargé du rapatriement. En théorie, Malika et Kamar pourraient donc être retirées à leur mère, aux yeux des autorités suisses. Il n’est toutefois pas certain que ce soit vraiment la priorité de ces dernières. Si la présence de Sahila et des enfants est confirmée à Al-Hol, les deux pères sont déterminés à faire le voyage le plus rapidement possible pour récupérer leurs filles. Mais depuis plus de deux semaines, Berne et le canton de Genève se renvoient la balle pour l’émission des passeports.

Créé: 10.04.2019, 07h08

«Retirer ces enfants à leur mère sera très difficile»


Géraldine Casutt
Sociologue, spécialiste du djihad féminin


Vous avez étudié la trajectoire de dizaines de femmes djihadistes.
Le parcours de Sahila F. est-il typique?

Chaque biographie est unique. Mais il y a des traits communs: le rejet de la société occidentale, une conversion ou une reconversion à l’islam, l’absence du père ou des ruptures amoureuses. Certaines pensent que pour enfin trouver un homme bien, il faut qu’il soit un vrai musulman. Le nec plus ultra est le djihadiste: un type prêt à mourir pour sa religion est forcément vertueux et les traitera bien.

Ces femmes seraient des victimes?
Pas du tout! On a tendance à croire qu’elles partent dans le sillage d’un homme. C’est faux. Elles savent ce qu’elles font et beaucoup ont planifié leur départ avec soin. Cela semble avoir été le cas ici.

Pensez-vous que les trois enfants puissent retourner en Suisse rapidement?
C’est une question très délicate que les autorités ne peuvent pas régler facilement. Cela risque de prendre des mois, voire des années, à moins que la Suisse considère cela comme une priorité.

Pourquoi?
Il faut d’abord s’assurer de leur nationalité. Beaucoup n’ont pas de papiers et des tests ADN sont le seul moyen d’avoir une réponse fiable. Sur 8000 à 10 000 enfants de combattants étrangers en Syrie, la France est l’un des rares pays à en avoir rapatrié… cinq! Tous des orphelins de moins de 6 ans.

Et en ce qui concerne la Suisse?
Le 8 mars, le Conseil fédéral a envisagé la possibilité d’un retour des enfants… sans les parents. Pour un fonctionnaire suisse, aller dans le camp d’Al-Hol et rapatrier ces enfants contre la volonté de leur mère sera très difficile. Même avec un papier du juge. Et si les pères des deux grandes y vont et récupèrent leurs filles, il restera toujours la plus petite…

Alors, que faire?
D’abord demander à Sahila si elle accepte que ses filles partent sans elle. Les enfants sont souvent tout ce qui reste à ces femmes. Mais même si elles savent que la vie dans ces camps représente un danger permanent, certaines ne veulent pas voir partir leurs enfants dans un pays de kouffar, de mécréants.

Plutôt croupir dans un camp?
Pour les plus radicalisées, c’est exactement cela: au moins, elles peuvent rester avec celles qui partagent leurs convictions. Certaines ont aussi une vision différente de la vie et de la mort. Elles n’ont plus de pays où aller, mais ce n’est pas parce que la dernière ville de l’EI est tombée qu’elles n’ont plus d’espoir. D’ailleurs, pour les plus fondamentalistes, et peut-être pour les plus déçues, le Califat, c’était des guignols corrompus, une sorte de banlieue parisienne radicalisée. Pour l’instant, elles doivent se cacher et attendre un prochain spot.

Où sera ce «spot» djihadiste?

Il pourrait émerger où il y a un État faible et un noyau islamiste. Pour le moment, le djihadisme est très vif en Afrique, par exemple au Burkina Faso, au Mali ou au Nigeria. Demain, ce sera peut-être les Philippines, la Libye, le Yémen ou à nouveau l’Afghanistan, ce qui permettrait de renouer avec les origines du mouvement. On n’en a pas fini avec les djihadistes.

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