Transidentité: de plus en plus de jeunes consultent

Les consultations spécialisées destinées aux enfants et adolescents qui s’interrogent sur leur identité de genre enregistrent une hausse des demandes.

Environ 2,5% des adolescents s’interrogent sur leur identité sexuelle.
Vidéo: Catherine Cochard

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Caitlyn Jenner, star de télévision américaine née William; Laverne Cox, héroïne transgenre de la série «Orange Is the New Black»; Océan, comédien et humoriste français né Océane; Chelsea Manning, anciennement Bradley Manning et ex-militaire de l’armée américaine; plus près d’ici, le lieutenant-colonel de l’armée suisse Christian Hug devenue Christine Hug… Les personnalités transgenres sont de plus en plus visibles dans les médias, reflétant ainsi une certaine diversité de la population, au-delà de la binarité homme-femme.

Le sujet de la transidentité s’invite même dans une série française grand public, «Plus belle la vie», où le personnage de Clara demande à ses proches de l’appeler Antoine, affirmant ainsi le genre dans lequel elle, ou plutôt il, se reconnaît intimement.

La société évolue doucement vers une dépsychiatrisation des personnes transgenres: l’Organisation mondiale de la santé a sorti les diagnostics associés à la transidentité du chapitre des maladies mentales en 2019.

«On abandonne progressivement une logique normative au profit d’une logique de la différence, avec la possibilité de revendiquer sa singularité, dans un esprit de continuum et de fluidité du genre», commente le Pr François Ansermet, qui fut chef du Service de pédopsychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et professeur honoraire de l’Université de Genève et de Lausanne. On assiste selon lui à un changement de paradigme: «On est passé de la normalité pour tous à l’invention par chacun de sa propre norme.»

Malgré cette évolution, naître dans un corps de garçon et se sentir fille, ou l’inverse, appelé «incongruence de genre» par l’OMS, est encore souvent très stigmatisé et source d’une grande détresse affectant la santé. «Ce n’est pas la différence de l’individu qui est en jeu, mais plutôt la souffrance engendrée par cette différence», nuance le Pr Ansermet.

La nécessité d’en parler

Un peu partout, y compris en Suisse romande, on observe une hausse nette du nombre de consultations d’enfants et d’adolescents qui s’interrogent sur leur identité de genre. Aux HUG, on reçoit désormais plusieurs nouveaux patients par semaine contre un tous les deux ou trois mois avant. Tandis qu’au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), le nombre de cas aurait triplé ces deux dernières années. Sans doute parce que ces consultations sont plus connues.

«Le fait que les médias mettent des mots sur cette souffrance encourage également les jeunes à sortir de leur silence», commente la Dre Sophia-Anna Typaldou, cheffe de clinique au CHUV.

Si environ 2,5% des adolescents sont confrontés à de tels questionnements, seuls 1,2% s’identifient finalement comme personnes transgenres.

Les jeunes qui consultent explorent leur identité, l’impact du genre sur eux-mêmes, sur la famille, etc., mais un tiers seulement nécessitent des traitements médicaux. La possibilité de partager ce vécu avec des spécialistes formés offre un certain soulagement. Car les questionnements les travaillent parfois depuis longtemps (lire le témoignage).

Naître dans un corps de garçon et se sentir fille, ou l’inverse, ce que l’OMS appelle «incongruence de genre», engendre très souvent une grande détresse qui affecte la santé. Photo: Stars en herbe

L’identité de genre se construit dès la naissance, en même temps que le sentiment de continuité d’exister. Mais ce n’est que vers 4-5 ans que l’enfant commence à prendre conscience des stéréotypes et des attentes propres à chaque genre, qu’il s’agisse des couleurs, des jouets ou des vêtements «pour filles» ou «pour garçons».

«Il est tout à fait courant, pour un jeune enfant, d’explorer les comportements de genre et de jouer avec les rôles du sexe opposé», rappelle la Dre Typaldou. Inutile donc d’accorder à son jeune garçon de se mettre du rouge à lèvres ou à sa fillette de se déguiser en pirate plutôt qu’en princesse… Au contraire: y accorder trop d’importance ou, pire, interdire à son enfant d’exprimer un autre genre que le sien risque de nuire à son développement psychoaffectif.

L’adolescence, un moment de bascule

C’est à l’adolescence que l’identité de genre se consolide et qu’un éventuel mal-être peut se révéler ou s’aggraver. «Les changements du corps à la puberté amènent une autre dimension. S’ils ne laissent pas apparaître le sexe désiré, ils peuvent être vécus de manière dramatique», explique la Dre Typaldou. Le dégoût de son propre corps et le désir de se débarrasser de ses caractéristiques sexuelles secondaires peuvent être forts. Certaines jeunes filles compriment leur poitrine pour la faire disparaître, par exemple.

L’incongruence de genre peut aussi se manifester par une volonté d’être traité comme l’autre genre ou par la conviction d’avoir les sentiments et les réactions du sexe opposé. «Plus de deux tiers des adolescents trans ont des idées suicidaires, tandis qu’un tiers décrit avoir fait au moins une tentative de suicide», alerte le médecin. Conduites à risque, scarifications, abus de substances psychotropes dans l’espoir d’apaiser la souffrance, retrait social, voire absentéisme scolaire en lien, ou non, avec un harcèlement par les pairs… le désarroi est souvent profond. Parfois, il est davantage associé à l’appréhension ou à l’expérience du rejet familial, de la violence sociale et de la stigmatisation qu’au sentiment de ne pas être né dans le bon corps. «La vraie difficulté est souvent la non-acceptation de cette différence», confirme le Pr Ansermet.

À l’écoute de la différence

Face à une remise en question de l’entourage ou lors de détresse psychique, un soutien adapté est essentiel. «Si on intervient précocement, un jeune trans sera en aussi bonne santé psychique qu’un autre jeune. À l’inverse, si on ne fait rien, il sera à haut risque de développer des troubles psychiques, mais aussi de tomber dans la marginalisation, ce qui aura un impact sur la suite de sa vie», prévient la Dre Typaldou.

«Il s’agit d’envisager chaque enfant, chaque adolescent comme un être singulier et d’être à l’écoute de sa différence», conseille le Pr Ansermet. «Le soutien de la famille est central dans le devenir des jeunes trans. Notre mission est d’aider les parents à soutenir au mieux leur enfant», explique le Dr Arnaud Merglen, pédiatre et spécialiste de l’adolescence aux HUG.

Il faut donc veiller à accueillir ces questionnements profonds avec bienveillance. Si on est inquiet pour la santé émotionnelle de son enfant, il est recommandé d’en parler au pédiatre ou à un professionnel de la santé mentale compétent dans ce domaine. Les consultations spécialisées, telles qu’il en existe au CHUV ou aux HUG sont multidisciplinaires (y participent pédiatre, pédopsychiatre, psychologue, gynécologue, endocrinologue, infirmière). Les spécialistes travaillent en collaboration avec les associations de personnes transgenres de Suisse romande.

Se réconcilier avec soi-même

Chaque situation y est approchée de manière singulière, qu’elle débouche, ou non, sur un traitement. «Cela peut se limiter à aider la personne à affirmer sa différence pour qu’elle se réconcilie avec elle-même et se sente acceptée. On inclut les parents, la fratrie, le milieu scolaire, voire professionnel, car c’est tout le système social dont il faut tenir compte», souligne la Dre Typaldou.

La prise en charge peut également inclure des traitements hormonaux. Il en existe de deux types. L’un vise à freiner le développement de la puberté et éviter ainsi l’apparition des premiers signes pubertaires (apparition des seins ou de la pomme d’Adam, mue de la voix). L’autre à faire apparaître les caractères sexuels du sexe désiré. La chirurgie, elle, s’adresse aux adultes.

Mais le parcours – entre hormonothérapie, chirurgie, changement d’état civil – reste long et délicat. «Il fragilise l’intégration des personnes transgenres dans notre société, alors qu’elles font partie de la richesse de la diversité humaine. Nous pouvons tous dépasser nos préjugés car ni vous, ni moi, ni personne ne se limite à son genre», conclut le Dr Merglen.


«On voulait juste que notre enfant soit heureuse»

«Notre enfant était morose, mal dans sa peau, en proie à des colères inexpliquées», raconte le père d’Elsa, née Sasha. «Elle avait beaucoup de facilité à l’école, mais elle rentrait avec des vertiges et somatisait beaucoup», poursuit sa mère. Cet enfant n’a pas montré d’autres signes, si ce n’est qu’elle a été pudique très tôt. À 14 ans, elle ne voulait plus aller à la piscine. À 16 ans, alors que ses parents n’avaient pas imaginé un seul instant cette possibilité, Elsa craque et avoue qu’elle est mal dans son corps de garçon… et se sent profondément fille.

«On était très démunis. On s’est dit d’abord que c’était passager. On l’a orientée vers une psychologue pour l’aider à en parler», confie sa mère. De fil en aiguille, Elsa obtient un premier rendez-vous à la consultation spécialisée du CHUV, où elle se rend avec ses parents. Ceux-ci comprennent alors que cela ne changera pas. Avant de pouvoir débuter sa transition, Elsa a d’abord dû soigner sa dépression. Au bout de deux ans, tous les feux étaient au vert pour rencontrer un endocrinologue et commencer un traitement hormonal. De leur côté, les parents ont trouvé beaucoup de soutien auprès de l’association Agnodice. «Les témoignages des autres parents nous ont permis d’avancer beaucoup plus vite. C’était réconfortant de voir qu’on n’était pas les seuls», poursuit le père.

«Sa détresse nous a beaucoup touchés. On ne l’a jamais jugée, on voulait juste que notre enfant soit heureuse», expliquent-ils. Même si tout se passe bien aujourd’hui, sa maman s’inquiète face à l’énormité du travail qui reste à accomplir. «J’ai peur qu’elle souffre du regard des autres», dit-elle. Et pourtant, son frère, ses amis d’enfance, son maître d’apprentissage, ses collègues, tous ont accueilli cette révélation avec bienveillance. «C’est à chaque fois une renaissance pour elle», se réjouit sa mère.

Aujourd’hui, Elsa, bien qu’elle reste fragile, rayonne et ose toujours plus de choses. «On espère qu’elle trouvera quelqu’un à aimer et réciproquement», concluent ses parents, qui lui témoignent un soutien indéfectible.

En collaboration avec Planète Santé

Créé: 26.02.2020, 11h15

Où trouver de l'aide en Suisse romande?

Associations de soutien aux personnes transgenres

- Agnodice (Suisse romande): www.agnodice.ch
- Le Refuge (Genève):
www.refuge-geneve.ch/
- Epicène (Genève):
www.epicene.ch/association/

Consultations médicales pour enfants et adolescents

- Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) - Unité Santé Jeunes au 022 372 33 87
- Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) - Division Interdisciplinaire de Santé des Adolescents (DISA, 021 314 37 60) ou Service
universitaire de psychiatrie
de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA), pédopsychiatrie
de liaison (021 314 35 35).

Glossaire

GENRE

Ensemble des pratiques, des comportements et attitudes que la société attribue de manière normative aux hommes et aux femmes.

EXPRESSION DE GENRE

Manière dont on se présente aux autres (façon de parler, gestuelle, apparence), souvent influencée par les représentations de genre de la société.

IDENTITÉ DE GENRE

Sentiment intime et profond d’appartenance à un genre, indépendamment du sexe biologique. Il peut y avoir beaucoup de fluidité de genre chez un même individu.

TRANS (OU TRANSGENRE)

Une personne née homme ou née femme qui ne se sent pas appartenir à ce genre. On parle désormais de «transidentité», le terme de «transsexualité» étant jugé trop stigmatisant et trop pathologisant.

L’INCONGRUENCE DE GENRE

Terme choisi par l’OMS pour désigner l’inconfort et la souffrance liés au décalage entre le sexe biologique et le genre vécu par l’individu.

ORIENTATION SEXUELLE OU AFFECTIVE

Attirance que l’on éprouve pour un autre individu, qui peut fluctuer au cours d’une vie.

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