Tennis: Histoire d’un coup de filet dans la mafia des paris

Ancien professionnel de tennis, Joss Espasandin est le Romand qui a aidé l’Argentin Marco Trungelliti à dénoncer des manipulations de matches. Il raconte les contacts, mais aussi les dessous des enquêtes.

Depuis plus de quatre ans, le Vaudois Joss Espasandin accompagne son ami Marco Trungelliti dans sa lutte contre les manipulations de matches.

Depuis plus de quatre ans, le Vaudois Joss Espasandin accompagne son ami Marco Trungelliti dans sa lutte contre les manipulations de matches. Image: Darrin Vanselow

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C’est l’histoire d’une amitié. Joss Espasandin a 29 ans et habite sur La Côte (VD). Son destin de sportif l’a mené sur le circuit professionnel de tennis, partout sur la planète, mais surtout en Argentine. C’est là qu’il a vraiment connu son pote, Marco Trungelliti. Un nom qui résonne dans l’oreille de tout amateur de tennis. Vous vous souvenez? C’est le repêché de dernière minute qui, fin mai 2018, a roulé dix heures entre Barcelone et Paris, son frère au volant, sa mère et sa grand-mère à l’arrière, pour se présenter au premier tour de Roland-Garros face à l’Australien Bernard Tomic, et le battre. Les vivats avaient résonné. Le sport aime les belles histoires. Mais personne ne se doutait que le véritable héroïsme de Marco Trungelliti se nichait ailleurs, hors des courts. Sauf Joss Espasandin.

Première approche en Argentine

L’autre histoire commence en 2015. «Nous étions très proches, se rappelle le Vaudois. Un jour, Marco me confie qu’il a été contacté par un gars qui voulait le sponsoriser. Je lui avais dit de faire attention.» Marco Trungelliti a besoin d’argent. Il n’a rien à perdre à aller voir. Il rencontre alors Ivan K., un agent argentin, dans un club de Buenos Aires. Sans se cacher, l’homme lui propose plusieurs milliers d’euros. La contrepartie? Perdre quelques matches dans l’année, de manière à pouvoir parier en toute sécurité. «En rentrant, Marco m’a raconté le truc. Je lui ai dit qu’il devait le dénoncer. Mais il hésitait.»

Quelques semaines plus tard, Marco Trungelliti débarque en Suisse pour y jouer les interclubs avec le TC Nyon, aux côtés de Joss Espasandin. «Nous avons beaucoup parlé et je l’ai convaincu de dénoncer l’approche au Tennis Integrity Unit (ndlr: TIU, l’organisme chargé de traquer le match-fixing dans le tennis), via le canal anonyme mis en place pour les lanceurs d’alerte.» Joss aide Marco à rédiger le mail.

Les deux amis ne se doutent pas que ce sont les prémices d’une longue aventure. D’autant qu’un mois plus tard, Marco Trungelliti, toujours en Suisse, est l’objet d’une nouvelle approche, mais d’un autre groupe de «truqueurs». «En Argentine, où le trucage de matches est monnaie courante, la prise de contact avait été grossière. La deuxième était autrement plus sérieuse, un gros deal, bien organisé», raconte le Vaudois. La rencontre avec le «sponsor» se déroule en Suisse romande. Le décor? Une limousine, une fouille antimicros, des téléphones déposés au bar et une discussion dans un endroit discret. Irréel roman noir. «Nous n’avons jamais su le nom du gars.»

Une offre à 100'000 euros

Dans l’ombre, la proposition est posée sur la table, avec comme argument une liste bien fournie de joueurs «participants». La réponse est attendue par Facebook. «Sur un compte qui ne mène nulle part, mais qui permet aux truqueurs de griller le joueur qui accepte.» Joss Espasandin hésite: «Je n’en sais pas plus. Ce que je peux dire, c’est que la proposition la plus haute dont j’ai connaissance est de 100'000 euros. Cela dépend du nombre de matches arrangés et de la périodicité. Après l’accord, les contacts sont réduits au minimum. Pour indiquer qu’il est prêt à balancer un match, le joueur doit, par exemple, changer sa photo de profil Facebook.» Puis, dépité, l’ancien pro de lancer: «C’est tellement facile d’arranger quelque chose. Le match, ou le set, ou le premier jeu. Cela suffit et cela permet de garder bonne conscience.»

S’ensuivent trois ans d’enquête. Puis en 2018 arrive le procès lié à la dénonciation. Trois joueurs argentins, confondus par le contenu du portable d’Ivan K., sont sur le banc des accusés. «La TIU nous a mis la pression pour que nous témoignions à visage découvert. Nous avons hésité. Mais comme on nous a affirmé que le procès ne pouvait pas avoir lieu sans cela, nous avons accepté.»

L’audience se déroule par vidéoconférence sécurisée entre Londres, La Côte, Miami et Buenos Aires. «Marco s’est retrouvé, par écran interposé, face à des prévenus qu’il connaissait bien. Moi, je n’étais présent que pour confirmer ses propos. Les avocats l’ont cuisiné. On l’a accusé d’avoir balancé par vengeance. C’était fou. Pour lui, cela a été le début des ennuis. Très vite, son identité a circulé dans le milieu. La rumeur a soutenu qu’il avait témoigné parce qu’il avait truqué trop de matches. Ou alors pour l’argent. Dans ces cas-là, on sait que le premier qui parle a raison… Il a fallu insister près d’un an pour que la TIU souligne publiquement son intégrité.» Et admette avoir «commis une erreur» en le confrontant aux accusés. Les trois joueurs seront condamnés en 2019. Pour le mieux classé d’entre eux, l’Argentin Nicolas Kicker, la sanction (ndlr: trois ans de suspension) est tombée juste avant Roland-Garros. Dans le milieu, Marco Trungelliti est devenu un paria. Un tweet balance: «Attention, la taupe est à Paris!»

«Les coaches jouent un rôle essentiel»

Sur la seconde organisation, aucune nouvelle. Mais il pourrait bien s’agir du réseau criminel dans le collimateur de la justice belge. En décembre 2019, un reportage de la télévision allemande ZDF révélait que le Parquet enquêtait sur au moins 135 joueurs, dont un top 30, et plusieurs entraîneurs réputés. Ce n’était que le prolongement d’une série de perquisitions effectuées en juillet 2018 au sein de la mafia arménienne, spécialisée dans les manipulations de compétition sportive et, en particulier, de matches de tennis. Dans l’opération, 250 000 euros en cash avaient été saisis et treize personnes interpellées. Cinq d’entre elles, de nationalité arménienne, ont été écrouées.

Selon les enquêteurs, l’organisation s’étendrait dans au moins six pays européens et aux États-Unis. «On parle de 135 joueurs, mais je peux vous assurer que c’est beaucoup plus. Et l’on ne se préoccupe pas assez des coaches. Ils font partie des organisations de trucage. Leur influence est grande. Souvent, l’argent des «sponsors» permet aux joueurs de se payer leurs services. Mais ils ne sont jamais inquiétés», regrette Joss Espasandin.

Fin 2019, le Vaudois ne joue plus au tennis que par plaisir. Professionnellement, il vient d’enfiler le costume d’entrepreneur. Marco Trungelliti occupe le 209e rang ATP et vit désormais à Andorre, pour plus de sécurité. «Il est épuisé. Il ne s’attendait pas à être récompensé, mais pas non plus à recevoir des menaces de mort. Il a pourri sa carrière. Cela donne à réfléchir. Y aura-t-il des conséquences légales? J’en doute, car c’est compliqué. Qui enquête lorsque le contact vient de l’Est pour rencontrer un joueur brésilien en Allemagne et lui demander de truquer un match en Australie? Ni Marco ni moi ne regrettons notre action. J’espère juste que, comme disent les Argentins, ce ne sera pas qu’un pet dans un jacuzzi.»

Créé: 10.01.2020, 15h05

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