Tariq Ramadan: «J’aurais dû dire la vérité tout de suite»

Selon plusieurs femmes, ses pratiques sexuelles seraient violentes et dégradantes. Tariq Ramadan sort de son silence pour étriller ses accusatrices et tout nier. La justice devra trancher.

Tariq Ramadan publie un livre 
le 11 septembre, «Devoir de vérité», où il révèle ce qui aurait été caché 
au public.

Tariq Ramadan publie un livre le 11 septembre, «Devoir de vérité», où il révèle ce qui aurait été caché au public. Image: Apaydin Alain/ABACA/Dukas

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Ses cheveux ont blanchi mais son regard droit, perçant, est toujours là. Tariq Ramadan nous a reçus à Saint-Denis, en banlieue parisienne. Son bureau est situé au rez-de-chaussée d’une maison qui appartient à la mosquée. L’islamologue dispose d’un appartement au 1er étage. L’agencement est spartiate. Depuis qu’il est interdit de résidence, c’est sa tanière. Mais même là, il est devenu persona non grata. Les responsables lui ont demandé de quitter les lieux.

L’époque où il attirait les foules est loin. Nous sommes quelques heures avant son passage dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur RMC-BFM TV. Sa femme et sa fille sont présentes. Elles ne sont pas venues jouer les potiches. Quand il oublie un détail, elles le reprennent. Devant elles, il reconnaît avoir fauté et eu des relations avec d’autres femmes.

À la veille de ce retour sous le feu des projecteurs, le clan est soudé. Tariq Ramadan n’est pas apparu dans les médias depuis octobre 2017. Avant d’être entendu par la police et la justice, il assurait ne rien avoir à se reprocher, mais les plaintes pour viol se sont accumulées. Plusieurs femmes affirment avoir subi des actes sexuels violents et traumatisants.

L’islamologue est mis en examen dans deux affaires, mais d’autres dossiers sont pendants. Tariq Ramadan sera resté neuf mois et demi en détention préventive et aura dû payer une caution de 300 000 euros pour sortir. Aujourd’hui, il ne peut pas quitter le territoire français. S’il se lance dans une contre-offensive médiatique musclée, c’est que les accusations qui ont été portées contre lui sont graves. Aujourd’hui, il nie toutes les accusations de viol et se dit victime d’un traquenard.

Une ligne de défense qui a immédiatement fait bondir les avocats des plaignantes. Mais Tariq Ramadan a prévenu qu’il n’en démordrait pas. Il confesse des fautes morales mais conteste l’entier des accusations qui l’ont conduit en prison. Il affirme que le dossier est vide et compare déjà son affaire à l’affaire Dreyfus. Ce qui indigne ses détracteurs.

Dans «Devoir de vérité», un livre à paraître mercredi, il étrille toutes ses accusatrices et se pose en victime d’une islamophobie ambiante. Sa vérité est un coup de tonnerre et son retour a un parfum de règlement de comptes. Un nouveau bras de fer médiatique et judiciaire s’esquisse déjà avec un Tariq Ramadan qui veut reprendre la main sur son destin. Une grande partie de la communauté musulmane s’est détournée de lui, mais lui n’est pas encore prêt à faire le deuil de ses ambitions.

Vous ne vous attendiez vraiment pas à ce que la justice vous demande des comptes? Quelle a été votre réaction lorsque vous vous êtes retrouvé placé sous mandat de dépôt?

Je ne m’y attendais pas du tout. Je venais de Doha, où j’assistais à un séminaire. Je me savais innocent et j’étais confiant car les faits qui m’étaient reprochés dans les deux plaintes étaient tellement invraisemblables. Dès le début de ma garde à vue, j’ai été traité comme un coupable. J’ai vite compris que l’on avait l’intention de me jeter en prison. J’ai d’abord pensé que ça ne pouvait être que provisoire. J’espérais que la raison allait l’emporter. Mais ni la police ni les juges n’ont considéré les faits. Ce n’est que dans un second temps que les conclusions de la brigade criminelle sont venues confirmer ce que je répétais depuis le début.

Et quelles sont ces conclusions?

Que les plaignantes ont menti. Le dossier est vide de toute charge de viol. Me Marsigny affirme aujourd’hui qu’il n’y a plus d’«affaire Ramadan». Je n’ai commis aucun viol et l’image que les médias ont construite de moi, ce n’est pas moi.

Donc vous êtes en train d’affirmer que toutes les procédures engagées contre vous vont finir par s’écrouler d’un bloc? Ce n’est pas rien…

Je révèle dans mon livre «Devoir de vérité» qui paraît mercredi des vérités qui ont été cachées au public et qui proviennent des investigations de la brigade criminelle. Christelle, la deuxième plaignante, voulait me tendre un piège et elle en informe, cinq jours avant notre unique rencontre, une dénommée «Sarah». Cette dernière, comme les éléments en notre possession le démontreront, est la plaignante suisse, «Brigitte». Mme Henda Ayari, dénoncée par son ex-mari et son fils, a changé quatre fois de version. Elle ne se souvient plus de la date et du lieu et a présenté des documents falsifiés aux juges. Quant à Mounia Rabbouj, elle dit aujourd’hui avoir été manipulée et a avoué à son frère avoir agi pour de l’argent. Aucune de ces femmes n’était sous mon emprise puisque les enquêtes montrent qu’elles planifient et calculent.

Donc pour vous c’est une machination qui visait à vous détruire? Ce n’est pas un peu gros, non?

C’est un traquenard. Il y a eu collusion et convergence d’intérêts entre tous ceux qui voulaient me faire tomber. Un certain nombre de personnes, connues pour m’être hostiles, ont été en contact régulier avec les plaignantes. Il y a, entre autres, Caroline Fourest, dont on connaît l’hostilité à mon égard; Alain Soral, l’un des porte-voix de l’extrême droite; le paparazzi israélo-français Jean-Claude Elfassi, qui veut me faire payer mon soutien à la cause palestinienne; et le journaliste à la retraite Ian Hamel, que j’obsède maladivement. Ils sont partout dans le dossier et, étonnamment, les juges ne les ont pas entendus.

Vous laissez entendre que l’envie de vous voir tomber venait aussi de plus haut. Mais vous avez les preuves de ce que vous avancez?

J’ai demandé la nationalité française. Manuel Valls, alors premier ministre, s’y est opposé publiquement. Le journaliste Jean-Jacques Bourdin m’avait alors demandé si j’avais l’intention de me présenter à la présidentielle. Rien que cela! Je sais que je dérange l’État français depuis trente ans. En 2017, j’ai lancé un institut de formation et j’avais créé quelque temps auparavant une plate-forme qui réunissait des leaders musulmans français. Un responsable de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) m’avait dit, en 2016, qu’il connaissait mon intention d’acquérir une grande salle de 800 places et ma volonté de m’installer en France. J’étais «très surveillé», disait-il. On a voulu me détruire et m’empêcher de travailler. Aujourd’hui, je suis sous contrôle judiciaire, je ne peux pas quitter la métropole et je dois pointer chaque semaine. On m’interdit de me rendre chez les médecins anglais qui me suivent depuis des années pour ma sclérose en plaques. Pourquoi cet acharnement?

Il y a tout de même cette nouvelle plainte pour viol en réunion qui est tombée cet été. Elle relèverait aussi d’une machination?

Elle est tombée pour masquer la vérité qui est en train d’émerger. C’est un écran de fumée. L’objectif était de me renvoyer en prison, d’après «Le Figaro». Qui est cette journaliste qui m’accuse d’un viol en réunion? Le procureur a pris un réquisitoire supplétif sur la seule déposition d’une femme, sans enquête ni preuve. Pas un journaliste d’investigation n’a fait son travail. Or, à la date à laquelle elle prétend avoir été violée, j’étais à Baltimore pour un congrès. J’y suis arrivé le 23 et j’en suis reparti le 26 mai.

Il a aussi été évoqué des relations avec des élèves lorsque vous donniez des cours à Genève…

Je vous renvoie au rapport du Département de l’instruction publique. Lisez-le et soyez honnêtes. Il y est d’abord établi qu’il n’y a pas eu de relations avec des élèves mineures. Quant aux autres allégations, les deux juges en charge de l’enquête parlent de «rumeurs» que rien n’est venu corroborer. J’ai déposé une plainte contre le journaliste Ian Hamel qui a fait dire à ce rapport exactement le contraire de ce qu’il rapportait. L’important était l’effet d’annonce, comme avec cette plainte aux États-Unis qui n’existe pas.

Vous contre-attaquez mais confessez-vous au moins une erreur, des fautes?

Oui, j’aurais dû dire la vérité tout de suite et avouer des relations consenties. C’est une erreur et je la reconnais. J’ai été en contradiction avec mes principes. C’était difficile à reconnaître. En prison, j’ai fait mon examen de conscience. Mon livre évoque ce cheminement face à moi-même, à Dieu, à ma famille, à mes amis. Je poursuis ma quête. Le soutien que m’ont apporté ma mère et toute ma famille a été très important. Quant à la communauté musulmane, je lui dois des excuses. J’ai déçu et blessé et je comprends que certains se soient détournés. Mon histoire reste néanmoins une leçon pour nous tous car personne n’est à l’abri d’une faute et de faiblesses. De nombreuses personnes m’ont témoigné leur soutien et je tiens à les remercier. Sur le fond de l’affaire, néanmoins, les gens ne sont pas dupes.

Arrêtons-nous alors un instant sur la question des violences faites aux femmes. On ne peut pas badiner avec cette question. Vous les condamnez formellement, sans réserve, même si elles sont au cœur des accusations portées à votre encontre?

Depuis trente ans, je condamne les châtiments corporels et la violence domestique parfois justifiée au nom de l’islam. Cela m’a posé des problèmes dans certains pays musulmans. J’ai condamné les viols et la violence. À titre personnel, je hais la violence et je ne suis pas violent. J’ai salué le mouvement #MeToo tout en en déplorant les excès. Il ne faut pas laisser des femmes qui mentent dévoyer la cause des femmes.

Oui, mais il y a vos liens et votre proximité avec Youssef al-Qaradâwi, le prédicateur et théologien des Frères musulmans, qui n’est pas sur la même ligne…

Al-Qaradâwi est un savant que j’ai rencontré comme des dizaines d’autres. Il apporte une réflexion intéressante sur le droit musulman et la citoyenneté. Il a d’autres positions que je ne partage pas et que j’ai publiquement critiquées. Je suis totalement libre et indépendant. Je n’appartiens ni aux Frères musulmans ni à aucune structure. Mes critiques ne ménagent ni la France, ni les États-Unis, ni le Qatar, ni aucun pays. Je serais, dit-on, un agent du Qatar. Une plaisanterie doublée d’une belle hypocrisie! Quand les milliards de dollars arrivant du Golfe proviennent de la vente d’armes, c’est de l’argent propre; quand ce sont quelques milliers de dollars qui servent à acheter un espace d’enseignement, c’est de l’argent sale!

Pourquoi avoir choisi la date du 11 septembre pour la sortie de votre livre? Ne serait-ce pas une forme de provocation?

C’est le choix de mon éditeur. Si cela fait jaser les journalistes, c’est leur affaire.


Caroline Fourest réagit sur son blog

L’absence médiatique de la journaliste Caroline Fourest en a surpris plus d’un. Mise en cause par Tariq Ramadan (il l’a accusée d’avoir organisé le «traquenard»), la journaliste n’est pas apparue pour réagir aux accusations, mais s’est expliquée sur son blog.

«Merci, mes chers confrères, de ne plus m’appeler pour m’inviter à prendre la parole pour commenter l’émission. Depuis le début de cette affaire, je m’exprime le moins possible sur ce sujet. Cette affaire est tombée alors que j’avais déjà décidé de me retirer des médias pour me consacrer à mon film. Je ne travaille plus sur ce personnage depuis des années. Et c’est désormais à la justice d’enquêter.»

» Que Tariq Ramadan choisisse de sortir de son silence pour s’exprimer, c’est son droit, son moment. Que Jean-Jacques Bourdin, qui l’invite depuis des années, s’empresse de lui tendre le micro en plein Grenelle sur les violences sexuelles, pour la sortie d’un livre sans mea culpa le 11 septembre, c’est son choix. Il ne me surprend pas.

» Plusieurs contre-vérités énoncées sur ce plateau, comme cette invention grotesque de «traquenard», ont été démenties par l’enquête. […] On connaît sa technique de défense habituelle. Chaque fois qu’il doit répondre de ses actes, Tariq Ramadan crie au complot. C’est bien normal. Que peut-il crier d’autre? […]

» Sans même parler de l’aspect judiciaire, la parole de M. Ramadan a perdu toute crédibilité. Il est un fait établi que ses mensonges répétés et ses postures victimaires ne pourront plus masquer: ceux qui ont été traités de menteurs pendant des années pour avoir enquêté sur son double discours disaient vrai. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Que la justice passe. Courage à ces femmes qui subissent un lynchage permanent pour avoir osé parler.»

Pour le reste, l’intervention de Tariq Ramadan n’a eu que peu d’échos dans les médias français. «Le Monde» fournit une explication à cela: «Pour mieux comprendre les nombreux rebondissements de ce dossier judiciaire, mais aussi le personnage de Tariq Ramadan, il faudra patienter une semaine de plus, jusqu’au 18 septembre, avec la sortie de «L’affaire Ramadan» (Éd. Fayard), une enquête fouillée de la journaliste de «Libération» Bernadette Sauvaget.» C’est le prochain épisode annoncé de ce feuilleton à rebondissements. /J.R

Créé: 07.09.2019, 22h15

Cinq plaintes ont été déposées dans trois pays

Voila bientôt deux ans que l’affaire Ramadan a éclaté. Elle a débuté en octobre 2017 par le dépôt, en France, de deux plaintes pour agression sexuelle. Les dénonciations visant le prédicateur se sont succédé depuis.

Au total, trois ont été déposées en France, une aux États-Unis et une en Suisse. Tariq Ramadan est sorti de prison en novembre 2018 après neuf mois de détention préventive. Il est soumis à un strict contrôle judiciaire.

En France, les deux premières accusatrices sont une ancienne sympathisante salafiste, Henda Ayari, devenue militante du féminisme et de la laïcité, et une jeune femme convertie à l’islam, restée anonyme.

Les faits se seraient déroulés dans un hôtel parisien en 2012 pour la première et dans un hôtel de Lyon en 2009 pour la seconde. Cette dernière a témoigné avoir été en contact et avoir flirté avec Tariq Ramadan sur les réseaux sociaux avant de le rencontrer à Lyon. Dans la chambre de l’islamologue, elle affirme avoir été violée, battue, humiliée et traînée vers la baignoire où il lui aurait uriné dessus.

Une nouvelle plainte a été déposée en mai, ont révélé les médias le mois dernier. La plaignante, une ancienne journaliste radio âgée d’une cinquantaine d’années, a décrit des faits survenus très rapidement, «d’une violence inouïe».

Elle l’accuse d’un viol en réunion commis avec une personne de son staff lors d’une rencontre réalisée pour une interview, à Lyon, le 23 mai 2014. Les faits seraient survenus dans une chambre d’hôtel.

Au bout du lac, le Genevois est accusé de viol par une Suissesse. Dans cette procédure ouverte il y a un an, la plaignante affirme que l’islamologue a abusé d’elle et l’a séquestrée dans un hôtel de Genève en 2008. Il l’aurait attirée dans sa chambre pour la violer. «J’ai eu peur de mourir. J’étais terrifiée et paralysée», a-t-elle témoigné à la «Tribune de Genève».

La procédure s’est depuis enlisée et Tariq Ramadan n’a toujours pas été entendu. Quatre autres femmes ont dénoncé des faits à Genève remontant aux années 80 et 90. Elles l’accusent d’avoir profité de son statut d’enseignant de français et de doyen au Collège de Saussure alors qu’elles étaient encore adolescentes pour les séduire.

Ces révélations ont suscité une intense polémique à Genève, où l’ancienne direction de l’établissement et le Département de l’instruction publique ont été accusés d’avoir fermé les yeux sur les abus dénoncés à l’époque. /Julien Culet

Articles en relation

Tariq Ramadan se défend en attaquant ses accusatrices

Justice L’islamologue prétend que les accusations de viol ne tiennent pas. Les avocats des victimes affirment le contraire. Plus...

«Je ne suis jamais descendu à l'hôtel Sofitel»

Affaire Ramadan L'islamologue suisse Tariq Ramadan affirme ne pas connaître la femme qui l'accuse de viol en réunion, dans une nouvelle plainte. Plus...

Ramadan visé par une nouvelle plainte pour viol

France Remis en liberté mi-novembre et placé sous contrôle judiciaire, l'islamologue Tariq Ramadan n'en finit pas avec les accusations de viol. Plus...

Les enquêteurs suisses devraient interroger Tariq Ramadan en France

Justice Suspecté de viol en Suisse, le théologien, qui ne peut quitter le territoire français, devrait être auditionné cet automne, selon plusieurs médias. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après les frappes iraniennes sur l'Arabie saoudite
Plus...