La Suisse est riche en minerais stratégiques

La question d’exploiter les ressources du sous-sol utilisées en haute technologie se pose dans les Alpes. Pour faire face à des enjeux géopolitiques ou éthiques.

Les Alpes valaisannes ont un autre atout que le Cervin: un sous-sol recelant de l’or et du tungstène, un métal rare prisé par l’aéronautique.

Les Alpes valaisannes ont un autre atout que le Cervin: un sous-sol recelant de l’or et du tungstène, un métal rare prisé par l’aéronautique.

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Un sous-sol alpin riche, très riche même. Assis derrière son bureau, Robert Moritz, professeur au Département des sciences de la terre de l’Université de Genève, détaille de quoi est constitué le magot: or, zinc, fluorine, baryum ou encore tungstène sont nichés dans les Alpes valaisannes, grisonnes et tessinoises. Un magot dont on commence seulement à parler.

Il est vrai que les entrailles alpines n’ont pas encore livré tous leurs secrets. «On ne sait pas grand-chose au-delà de 100 mètres de profondeur», s’étonne Nicolas Meisser, conservateur de minéralogie du Musée cantonal de géologie à l’Université de Lausanne. Il est probable que la plupart des métaux utilisés en haute technologie, les fameuses terres rares, soient présents. «On peut imaginer qu’il y a du rhénium, du tellure, du bismuth, de l’antimoine ou encore du germanium, confie Robert Moritz. Mais tant la carte des teneurs que celle des éléments associés aux métaux principaux restent fragmentaires.»

Ces métaux font rêver. Des aimants des éoliennes aux écrans des téléphones portables, en passant par les batteries des voitures électriques et les objets connectés, on en retrouve en grammes dans toutes les applications modernes. «Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, terres rares, ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique et numérique», confirme Guillaume Pitron, auteur, spécialiste en mines, rencontré à Montreux dans le cadre des Journées de la prévoyance 2019, organisées conjointement par Pittet Associés et PwC.

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Le tungstène est là

Métal stratégique, toujours. Dans les vals d’Anniviers et d’Hérens, en Valais, le tungstène est là. «Il n’y a pas encore eu de sondages profonds, rappelle Nicolas Meisser, mais comme la roche est similaire d’un point de vue géologique à celle du site autrichien de Mittersill, il est possible que nous ayons affaire à un gros gisement.» Ce métal rare d’une extrême dureté est très prisé en aéronautique et dans l’armement.

Il y a une chance à saisir en Suisse. «L’offre de tungstène est aujourd’hui menacée, la Chine dominant plus de 80% du marché», révèle le site des mines françaises de Salau, qui travaillent à relancer l’exploitation de ce métal après trois décennies de fermeture. Des mines seront-elles un jour exploitées en Suisse? La question peut sembler un brin provocatrice, tant l’industrie minière traîne derrière elle une odeur de soufre: pollution, travail des enfants, accidents. Mais les soubresauts géopolitiques modifient la donne. Dernier épisode en date: la Chine menace de ne plus vendre aux États-Unis les terres rares, dont elle contrôle 90% de l’approvisionnement mondial. Il faudra trouver d‘autres solutions pour sécuriser l’approvisionnement.

Dès lors, le sous-sol suisse va faire de nouveau saliver. Ce n’est totalement pas nouveau. Certains ont prospecté, lancé des projets à la fin des années 2000, longtemps hésité, puis renoncé. Le recul du prix des matières premières a rendu les investisseurs frileux. En Valais, le projet Aurovallis, mené par le groupe canadien Aurania, a été stoppé. «Si les forages du Mont Chemin ont permis de découvrir des minéralisations d’or économiquement intéressantes, ces dernières manquent de continuité», explique Keith M. Barron, directeur de la firme basée à Toronto. De nouveaux forages seraient nécessaires pour déterminer si la situation est plus favorable qu’il n’y paraît de prime abord. «Nous y avons par ailleurs trouvé des niveaux intéressants de tungstène, de fluorine et de baryum», ajoute-t-il. Aux Grisons, un projet de mine d’or a buté sur un refus populaire. «En 2012, la population a rejeté le projet, à Disentis, alors que l’exploitation allait pouvoir commencer», se souvient Nicolas Meisser.

En vérité, la mine continue de faire peur au pays du tourisme. Les filons trouvés dans les Alpes ont pourtant une forte teneur en métal jaune. «On atteint plusieurs grammes par tonne, ce qui est riche à l’échelle mondiale», explique-t-il. Ces roches contiennent par ailleurs très peu d’éléments polluants, comme l’arsenic, ce qui est assez rare et limite les risques d’accidents. Mais comme l’or «suisse» est disséminé sur de grandes étendues, son exploitation n’est pas aisée.

Ce rêve de doux dingue d’ouvrir des mines pourrait cependant devenir réalité. «Les populations locales pourraient dire oui lorsque les retombées économiques seront prises en compte, notamment les redevances qui tomberont», juge Robert Moritz. À Lausanne, Nicolas Meisser va dans le même sens: «Il y a quatre ou cinq sites jouables en Suisse.»

Des mines de fer aux carrières

L’exploitation de mines n’est pas quelque chose de nouveau dans le pays. Sel, fer, plomb, zinc, charbon y furent exploités jusqu’au XIXe siècle. «Il y a eu encore quelques petits grattages pendant les deux guerres mondiales, au siècle dernier», relève le professeur Moritz. Les dernières mines de fer ont fermé dans les années 1960, notamment à Sargans, dans le canton de Saint-Gall.

Il existe par ailleurs des dizaines de carrières de calcaire, de sable et d’argile dans le pays, des mines à ciel ouvert. «On a un besoin astronomique de matériaux de construction avec le boom que connaît le secteur du bâtiment en Suisse, couplé avec l’agrandissement du réseau routier et de train», ajoute pour sa part Nicolas Meisser. Les aspects éthiques doivent aussi être pris en compte. Les mines du Congo, dans lesquelles s’activent des milliers de petites mains, ou encore la pollution des rivières d’Amazonie, sont problématiques. «Il serait judicieux de rapatrier ici une partie de l’extraction minière afin de mieux contrôler l’impact social et environnemental de cette activité», confie Robert Moritz. Les coûts écologiques du transport sont également importants. De quoi faire réfléchir.

Un sous-sol européen riche

En vérité, les ressources minières ne sont pas rares en Europe. Le nickel est exploité en Finlande, le fer extrait en Suède et la Norvège se profile sur le cuivre. Le sous-sol européen renferme aussi du lithium en quantité. Guillaume Pitron ne dit pas autre chose lorsqu’il recommande d’investir dans le groupe minier Europena Lithium, qui lance un projet d’extraction au Portugal. Un moyen d’approvisionner en lithium les usines de batteries que l’Europe veut lancer. «Une société qui devient locavore devrait, au-delà de la nourriture, se demander s’il est judicieux d’importer depuis le Chili, l’Afrique ou la Chine les métaux utiles à son économie», conclut Robert Moritz. Bref, ça phosphore un peu partout. (Le Matin Dimanche)

Créé: 08.06.2019, 23h00

Les mines urbaines se nourrissent du recyclage

Urbain mining, un terme auquel il faudra s’habituer. Rien à voir avec le percement d’une galerie sous vos fenêtres. On parle ici de recyclage, d’un type nouveau. Il s’agit du lavage à l’acide des cendres des usines d’incinération des ordures pour en récupérer certains métaux, essentiellement le zinc (et dans une moindre mesure le plomb et le cuivre). À Monthey (VS), la Satom construit sur son site une usine de ce type. Dans ce lieu seront aussi acheminées les cendres genevoises des Cheneviers et de l’Usine de traitement des ordures du Valais central. Le zinc recueilli sera ensuite expédié à Soleure pour y être purifié. L’usine soleuroise devrait permettre la récupération d’un volume de zinc couvrant le tiers des besoins annuels de la Suisse.

D’autres programmes similaires ont été lancés en Suisse alémanique. À Zurich, on parle de six à huit métaux – zinc, cuivre, plomb, cadmium, platine ou encore l’or – qui devraient pouvoir être récupérés avec cette technologie. L’Office fédéral de l’environnement a rendu obligatoire, à partir 2021, la récupération des métaux dans les déchets urbains.

À l’heure actuelle, les cendres provenant de l’incinération d’ordures chargées en métaux lourds sont généralement lavées à l’eau et stabilisée avec du ciment pour limiter les risques environnementaux. Le tout est ensuite enfoui dans des carrières. On y retrouve des teneurs de 1% de zinc, quasi comme pour le minerai naturel. Cela s’apparente à des gisements stratégiques qui pourront un jour être exploités en cas de pénurie.

Cette mine autrichienne qui respecte l’environnement



Par Nicolas Meisser, conservateur de minéralogie du Musée cantonal de géologie à l’Université de Lausanne


Pour beaucoup, la mine est sale et dangereuse. En début d’année, la rupture d’un barrage rempli de résidus miniers du groupe Vale a provoqué une catastrophe au Brésil. Le flot de boues toxiques libéré a causé de lourds dégâts humains et environnementaux. «En trente-cinq ans, l’Europe a connu, en Hongrie, en Roumanie et en Italie du Nord, trois catastrophes minières majeures, qui ont fait beaucoup de tort», explique Nicolas Meisser. De quoi refroidir les ardeurs «minières» en Suisse. L’idée ne doit pas être abandonnée pour autant. «À l’image de Mittersill, en Autriche, il existe des exploitations qui génèrent très peu de nuisances, souligne le conservateur. Là-bas, les normes de sécurité et d’impact sur l’environnement correspondent aux standards suisses.»

En Autriche, cette mine souterraine de tungstène est située à 30 km de la station de ski de Kitzbühel, à proximité d’un parc national. De l’extraction au transport, un grand nombre d’opérations sont automatisées. Tourisme et agriculture ne sont pas affectés. «Le déplacement du minerai se fait de manière souterraine jusqu’à l’usine de traitement par tapis roulant», précise-t-il. Cela limite les dégagements de poussière et le transport en camion. L’empreinte chimique est aussi réduite et les systèmes hydrauliques fonctionnent en vase clos, ce qui diminue les risques de pollution.

«Après les opérations de concassage, on utilise des procédés de flottation à base d’huile de pin pour récupérer le minerai contenant le métal», détaille-t-il. Tout cela a un coût. En Europe, l’industrie minière se trouve souvent à la limite du seuil de rentabilité.

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