La Suisse n’est pas prête à affronter un black-out

Que faire en cas de panne de courant généralisée? Les autorités tardent à prendre des mesures face à ce scénario pourtant envisageable.

Une ville plongée dans le noir complet? Cela s’est déjà produit, comme ici, en 2016, à Zurich.

Une ville plongée dans le noir complet? Cela s’est déjà produit, comme ici, en 2016, à Zurich. Image: Reto Oeschger

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Imaginez le scénario: le réseau d’électricité s’effondre, plongeant le pays dans la nuit noire. Plus rien ne fonctionne. Après deux heures, les réseaux de téléphonie mobile sont HS (quatre heures pour le fixe), l’eau du robinet ne coule plus, selon un document interne à l’Association suisse des électriciens. Aux stations à essence, les pompes ont rendu l’âme, idem pour les ascenseurs. La panique est perceptible dans les couloirs des hôpitaux éclairés par des lampes de secours alors que retentissent dans toutes les villes les sirènes des ambulances et des pompiers.

Cette situation cauchemardesque a un nom: black-out! L’Argentine et l’Uruguay ont failli le frôler dimanche dernier. «Si un tel événement devait se produire, nous serions très, très mal, quasi dans l’incapacité d’agir», résume un haut fonctionnaire vaudois.

Dans ses bureaux, à quelques centaines de mètres du Palais fédéral, le délégué du Réseau national de sécurité du Conseil fédéral, André Duvillard est probablement l’homme le mieux informé sur le sujet. Ancien commandant de la Police neuchâteloise, chargé de coordonner les efforts de la Confédération et des cantons en matière de sécurité, il est aujourd’hui convaincu que le pays doit affronter une réalité à laquelle peu ont cru jusqu’ici: un effondrement de l’alimentation électrique durant un ou plusieurs jours.

Jusqu’en 2014, cette hypothèse n’était pas prise en compte; les experts s’accordant sur un risque de pannes sévères de plusieurs heures au plus. «Or l’exercice du Réseau national de sécurité mené en 2014 a montré que ce risque est élevé et pourrait intervenir tous les quarante ans et non plus une fois par siècle. Mais surtout, notre analyse a démontré que nous étions mal préparés. Il est urgent de réagir, non pour éliminer tout risque mais pour minimiser autant que possible les conséquences.»

De 3 à 7 milliards de francs par jour

En fait, le scénario maudit auquel personne n’avait pensé jusqu’ici est une pénurie généralisée d’électricité qui se prolonge sur plusieurs jours, peu importent les raisons. Après quelques heures, les pompes des réseaux d’eau potable ne fonctionnent plus, de même que la signalisation routière ou la circulation des trains qui, faute d’électricité dans les gares, doivent s’arrêter. Bref, le chaos se généraliserait et les coûts exploseraient, atteignant… de 3 à 7 milliards par jour, selon une évaluation des électriciens.

Jacques Audergon est un spécialiste de ces questions. Il conseille plusieurs cantons romands. «Il n’est pas possible de tout résoudre en cas de black-out. Nous nous concentrons sur trois priorités: assurer un réseau de communication entre les différentes autorités chargées de la sécurité (polices, pompiers, gouvernements), maintenir l’alimentation électrique des réseaux d’eau potable et d’épuration et augmenter l’autonomie électrique des hôpitaux qui disposent généralement de groupes électrogènes (diesel) leur assurant une puissance électrique de 30 à 50%.»

Cinq ans après la publication du rapport national de sécurité, le bilan demeure maigre; seules 20 à 30% (au mieux) des mesures sont en cours d’exécution. «L’inventaire des besoins est immense. Le plus difficile, c’est de déterminer par où commencer», témoigne un haut fonctionnaire cantonal. Par exemple, la plupart des réseaux d’eau ne sont pas équipés de groupe électrogène. Or, très vite, l’absence d’eau potable et l’incapacité à évacuer les déjections humaines peuvent provoquer une catastrophe humanitaire.

Plus inquiétant, si les hôpitaux fonctionneront au ralenti, aucun des EMS (Établissements médico-sociaux) ne dispose d’alimentation électrique de secours. Les petites génératrices de la protection civile? Nos interlocuteurs sont formels: elles seront de peu d’utilité car elles sont largement insuffisantes en nombre et sous-dimensionnées en puissance. Quant aux grosses installations, existant dans l’industrie privée, aucune autorité n’en a fait le recensement! Autre lacune, légale cette fois. La Confédération émet des recommandations mais n’a pas de moyens juridiques pour obliger les entreprises privées à prendre des mesures particulières.

Vaud est l’un des cantons qui a eu le courage de tirer des conclusions du rapport national de sécurité. D’ici à quelques semaines, les conseillers d’État et hauts fonctionnaires vont être informés du cataclysme auquel ils devront faire face. Un premier crédit devrait être inscrit au budget de l’État afin de chiffrer les investissements stratégiques à consentir dès 2020 pour passer tant bien que mal les trois premiers jours d’un black-out. Selon des personnes proches du dossier, les montants dont on parle parmi les experts se chiffrent à des centaines de millions de francs, autant dire à des milliards à l’échelon de la Confédération.

Le cas du canton de Vaud est doublement intéressant. C’est un canton urbain et campagnard, très représentatif des besoins variés du pays. Jacques Audergon, qui a travaillé sur les dossiers vaudois et fribourgeois, l’explique: «L’eau potable n’est pas seulement indispensable aux humains. Songez aux énormes quantités d’eau pour le bétail, à l’électricité nécessaire pour traire les milliers de vaches du pays.»

André Duvillard abonde: «Il faut établir des priorités dans chaque canton et commune. Dans le canton de Neuchâtel, l’exercice de 2014 a mis en évidence qu’il était indispensable de maintenir en fonctionnement la station d’épuration du Val-de-Travers, le château d’eau du canton, sans quoi on risquait d’avoir des problèmes de contamination bactérienne.» Autant dire que les fabricants de groupes électrogènes vont faire de bonnes affaires d’ici peu.

Investissements insuffisants

En fin d’entretien, le délégué fédéral aux questions de sécurité est à la fois «rassuré et inquiet». «Rassuré», car ses échanges avec les cantons montrent que la sensibilisation au risque d’un black-out sévère progresse. «Inquiet», il l’est au vu du temps que les mesures concrètes prennent à être décidées. Ce n’est que le 14 juin dernier que le Conseil national a voté un crédit de 150 millions de francs destiné à équiper la Confédération et les cantons d’un réseau national de communication de données sécurisées. Il devrait être opérationnel dans deux ou trois ans, soit près de dix après que cet outil de communication a été jugé «essentiel» à la sécurité du pays. Un maillon stratégique si l’on sait que les réseaux de téléphonie et internet ne tiendraient que quelques heures avant de s’interrompre, faute d’électricité et d’une autonomie suffisante des batteries.

Certes, les autorités disposent de Polycom, un service de communication radio dont l’autonomie électrique était il y a peu encore limitée à un jour. «Mais comment voulez-vous vraiment agir en n’ayant que des radios? Vous ne pouvez pas envoyer de données, de plans ou même d’images. Autant dire qu’on est aveugle et quasi sourd!» commente un policier.

Les investissements dans les infrastructures critiques ne seront toutefois pas suffisants. Le redémarrage des réseaux électriques prendra du temps et exigera un contingentement de la consommation électrique qui pourrait durer aussi longtemps que la panne (lire encadré). Seule certitude, après deux jours de black-out sévère, il est probable que les voitures seront à court d’essence et que des camions seront en panne et feront obstacle à la circulation, la majorité des stations à essence n’étant pas équipées de pompes électriques de secours…

«Les cantons doivent réfléchir à un plan visant à coordonner l’accès aux réserves de carburant existantes et veiller à ce que celles-ci disposent d’un système de pompage auxiliaire», conseille Jacques Audergon. Selon les informations des Services industriels de Genève (SIG), le réseau d’eau potable est sécurisé par des groupes électrogènes. Les SIG consacrent 60 millions d’investissements par année pour atténuer les risques de black-out. Quant à Zurich, par exemple, le nouvel hôpital cantonal est doté d’une autonomie renforcée, cas identique pour le nouveau centre hospitalier du Châblais. La mobilisation a donc commencé.

Prévention à la suédoise

Enfin, autre question qui est loin d’être un détail: comment ravitailler la population en nourriture, sachant que les grandes surfaces et autres magasins seront dans le noir, sans caisses enregistreuses et moyens de paiement? Nul ne le sait réellement. Certes, l’Office fédéral de l’approvisionnement du pays oblige les entreprises à constituer des stocks, mais on ignore avec quels moyens les centres de distribution seront en mesure de les distribuer. À l’exception notoire du groupe Migros, qui a entamé une réflexion approfondie sur sa vulnérabilité (lire encadré).

L’an dernier, la Suède, consciente des risques de black-out, a édité un petit fascicule invitant sa population à constituer des réserves domestiques élémentaires. L’idée, reprise à l’époque par l’ancien chef de l’armée André Blattmann, avait fait rire tout le pays. C’était en 2014. Aujourd’hui, plus personne n’en rit.


«C’est un dossier de première urgence»

Entretien avec Jacqueline de Quattro, conseillère d’État vaudoise, cheffe du Département du territoire et de l’environnement

Depuis 2014, la Confédération et les Cantons ont identifié le risque d’un black-out sévère comme étant une menace potentielle plausible. Quelle urgence attribuez-vous à ce dossier?

Les événements survenus récemment en Argentine et en Uruguay montrent que ce dossier est de première urgence. Les conséquences d’un black-out seraient dramatiques en termes sanitaires comme sécuritaires. Sans compter les conséquences pour la population et l’économie. Pour cette raison le Conseil d’État a créé en 2016 un groupe de travail qui doit proposer des mesures et un calendrier de mise en œuvre.

Quand vos collègues du Conseil d’État seront-ils informés des mesures à prendre en priorité?

Le gouvernement a donné les orientations concernant les axes prioritaires. Le rapport du groupe de travail est attendu pour la rentrée, il permettra de prioriser les actions qu’il conviendra d’entreprendre.

Avez-vous déjà une idée des investissements à consentir pour améliorer la résilience des infrastructures critiques, hôpitaux, EMS, réseaux d’eau?

Pour notre canton, tous domaines confondus, les investissements pourraient se chiffrer en millions. L’État ne pourra pas financer seul toutes les mesures, un partenariat avec la Confédération, les communes et les acteurs privés sera indispensable. La garantie d’un approvisionnement en électricité est dans l’intérêt de tous.

À l’évidence, les autorité politiques ne détiennent qu’une partie des solutions. Ne faudrait-il pas renforcer les bases légales pour contraindre les sociétés privées à améliorer de manière substantielle leur résilience (stations à essence, centrales de distribution de biens de première nécessité, mobilisation des capacités de production d’énergie appartenant à des entités privées, notamment)?

Nous commencerons par une campagne de sensibilisation et de responsabilisation de tous les milieux. Mais, dans certains domaines, une adaptation du cadre légal fédéral et cantonal sera effectivement indispensable. La Confédération l’a fait récemment lors de la révision de l’ordonnance sur l’eau en intégrant des normes pour garantir la résilience en cas de pénurie d’approvisionnement électrique. Parallèlement, il faut identifier les causes qui conduiraient à un black-out, car elles peuvent être multiples et variées, comme un incident technique, un acte de malveillance ou encore une cyberattaque.

Avant de vous y plonger, avez-vous conscience des risques et des enjeux?

Absolument. Au même titre qu’une pénurie d’eau ou d’une pollution importante de l’air, le black-out aurait de graves conséquences pour notre canton. Le Conseil d’État a placé son programme de législature sous l’égide du développement durable, en parallèle avec l’élaboration d’un plan climat. Le Gouvernement inscrit ses politiques publiques dans une vision de durabilité et de responsabilité. La gestion des risques, telle une rupture d’approvisionnement en énergie, est un des enjeux majeurs. Prendre conscience de ces risques et s’y préparer est l’affaire de tous.

Créé: 22.06.2019, 23h01

L’isolement de la Suisse en Europe aggrave les risques de pénurie

Une pénurie d’électricité ou une panne générale sévère (black-out) peut survenir en raison de différentes causes:

- Catastrophe naturelle: inondations, neige, vagues de chaleur, tempêtes, etc.
- Catastrophes techniques. Le réseau est surchargé. La consommation dépasse la production et le réseau ne parvient pas être équilibré.
- Cybercriminalité. C’est l’un des risques qui augmente fortement. L’Estonie a été l’une des premières victimes, mais aussi l’Ukraine.

En cas de panne ou de pénurie électrique pouvant conduire à un black-out, les distributeurs d’électricité et Swissgrid (le gérant du réseau de transport des autoroutes électriques) disposent de plans leur permettant d’isoler toute ou partie du pays.

Jusqu’ici, il est prévu de couper l’alimentation de certaines régions afin d’éviter un effondrement général.

Les études en cours montrent qu’il serait préférable de contingenter (limiter partiellement la consommation), notamment pour ne pas interrompre certains processus industriels et éviter des dégâts considérables. Les experts ont mis en évidence une autre difficulté: le redémarrage des installations.

Celui-ci ne peut pas se faire brutalement, au risque de créer une nouvelle surcharge des réseaux. La technologie des compteurs intelligents (smart grid) serait idéale pour améliorer la situation. Les consommateurs (industrie, ménages) seraient électroniquement «contingentés» selon les ressources disponibles et le degré d’urgence.

Reste que la diffusion de cette technologie est chère et représente un investissement de plusieurs milliards de francs. Mais c’est de loin l’outil qui serait le plus efficace pour réagir rapidement à un risque de black-out.

Dans l’immédiat, c’est une autre menace que doit affronter la Suisse. Sans accord bilatéral avec l’UE sur l’électricité, la Suisse se trouve exclue des mesures de sécurité et d’entraide au sein de l’Europe. Ainsi, nos importations en hiver pourraient être compromises. Ces risques ne sont pas théoriques.

Durant les deux derniers hivers, la France s’est trouvée dans une situation très tendue en raison de l’arrêt simultané de plusieurs tranches nucléaires et d’une forte demande d’énergie en raison du grand froid.

Le groupe Migros a identifié ses faiblesses

De toutes les entreprises suisses, le groupe Migros est probablement celui qui a entamé la réflexion la plus poussée pour faire face à un black-out. Priorité absolue identifiée: assurer la sécurité des clients et permettre une évacuation des usines et magasins.

Migros dispose de groupes électrogènes qui permettront, par exemple, d’arrêter de manière ordonnée la production de chocolat qui solidifie très vite et se transforme en une sorte de béton, détruisant tous les équipements. Cette autonomie doit permettre également un retour à la normale progressif.

Migros s’est également soucié du refroidissement de ses installations de secours, qui exigent généralement de l’eau en continu. Mais son porte-parole, Tristan Cerf, le reconnaît, «les moyens de paiement, le passage des commandes seraient compromis en cas de panne généralisée».

Aussi, Migros juge important que les ménages constituent des réserves alimentaires de base selon la liste définie par l’Office fédéral pour l’approvisionnent du pays.

Toujours selon son porte-parole, Migros n’a de loin pas terminé l’évaluation des risques. Et n’est pas encore en mesure de chiffrer les mesures supplémentaires qui pourraient être prises pour atténuer les effets d’un black-out sévère.

Déroulement prévisible d'un black-out



Pour afficher l'infographie en version agrandie, cliquez ici.

En dates

1960: La région de Zurich (24 décembre) est plongée dans le noir durant plusieurs heures.

1965: Un black-out touche 30 millions de personnes aux États-Unis et au Canada, durant treize longues heures.

1977: Suite à un orage, New York est plongé dans le noir durant quinze heures. Bilan: des émeutes et 4000 arrestations.

2005: Une panne d’électricité géante frappe le réseau CFF, le 22 juin. 100 000 voyageurs sont touchés de 18h à 5h le lendemain.

2006: Le 4 novembre, une panne frappe 15 millions d’habitants en France, en Belgique, en Espagne, en Italie et en Allemagne.

2010: Le 22 février, une panne frappe Lausanne de 20h30 à 22h30.

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