«Le montant annuel des héritages est en forte croissance»

Marius Brülhart, prof en HEC à l’UNIL, a étudié l’évolution des héritages en Suisse. Il montre qu’on hérite de plus en plus tard, et qu’on meurt de plus en plus riches.

Marius Brülhart est professeur ordinaire de microéconomie appliquée à HEC Lausanne depuis 2002.

Marius Brülhart est professeur ordinaire de microéconomie appliquée à HEC Lausanne depuis 2002. Image: Yvain Genevay

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Marius Brülhart, professeur à la Faculté des HEC de l’UNIL, vient de publier une étude sur l’évolution des héritages en Suisse de 1911 à nos jours. Il montre que les successions n’ont jamais été aussi importantes depuis 100 ans.

Les Suisses héritent de plus en plus, écrivez-vous, et le phénomène s’accélère…

Oui, le montant annuel des héritages et des donations est en croissance très forte depuis 30 ans. Il devrait atteindre les 95 milliards de francs en 2020, contre 36 milliards en 1999. Le poids des successions en Suisse n’a pas été aussi important depuis au moins cent ans. Bien sûr, cela reste une estimation, car les données dont nous disposons en Suisse ne sont pas aussi détaillées que celles que l’on trouve dans d’autres pays, mais l’ordre de grandeur doit être correct.

Comment expliquez-vous cette évolution ?

L’explication principale, c’est que les Suisses deviennent plus riches. Les fortunes moyennes, et surtout les fortunes très élevées, ne cessent de croître. C’est en partie dû au fait que les rendements sur les capitaux sont élevés. Il y a aussi le fait que notre système d’assurance vieillesse, avec ses trois piliers, donne beaucoup de sécurité économique à une grande partie de la population, ce qui permet à beaucoup de ne pas vivre de leur épargne, même après la retraite. Ils continuent donc à accumuler de la fortune.

On hérite également de plus en plus vieux. Avant, c’était vers 40 ans. Désormais, c’est après 60 ans que les Suisses touchent des héritages…

C’est vrai. On imagine souvent que l’héritage est une aide pour les jeunes familles, qui leur permet d’acheter un bien ou qui facilite leur départ dans la vie. Mais l’héritage ne joue presque plus ce rôle de rééquilibrage entre les générations. Seul quelques 5% des héritages sont distribués à des gens qui ont moins de 40 ans. C’est parfois compensé par les donations, parce que des gens préfèrent aider leurs enfants avant 60 ans, mais là-encore, ce ne sont que 20% environ de ces donations qui vont à des gens de moins de 40 ans. Ça m’a surpris, je m’attendais à un chiffre plus élevé.

À la fin, les Suisses meurent de plus en plus riches. Ce n’est pas un peu déprimant, quand on sait que les pauvres sont souvent des mères célibataires ?

C’est vrai que les gens de 85 ans et plus sont le groupe le plus aisé du pays. Mais on peut aussi voir cela comme un grand succès: beaucoup de gens en Suisse vivent vieux et vivent bien.

Dans votre étude, vous comparez la Suisse à la France et à l’Allemagne. Sommes-nous très différents de nos voisins ?

Non, pas vraiment. On retrouve dans les trois pays des tendances très similaires. Environ la moitié d’un franc ou d’un euro de fortune moyen est héritée, et l’autre moitié est gagnée par les Suisses, les Français et les Allemands eux-mêmes. Et on voit dans ces trois pays une baisse de l’importance des héritages au milieu du XXe siècle, avant qu’ils ne regagnent en importance ces dernières décennies.

Quand il a étudié les héritages en France, l’économiste Thomas Piketty a été surpris de trouver de nombreux «petits rentiers». Est-ce que vous avez aussi retrouvé ces héritiers improbables en Suisse ?

On ne le sait pas vraiment, parce que nous manquons de données qui nous permettraient de suivre le détail de l’évolution financière des familles. C’est plus facile en Scandinavie, et même en France. Pour ce qui est de la Suisse, des collègues bernois ont travaillé sur des chiffres très partiels dans leur canton. Ils ont estimé qu’ici, les trois quarts des héritages portent sur des sommes inférieures à 100'000 francs, et 1,5% des successions dépasseraient le million. Quand on regarde la petite minorité qui reçoit de très gros montants, ce fameux Top 1%, on voit qu’ils touchent 30% du volume des héritages totaux, tandis qu’ils possèdent 40% de la fortune du pays. Cela suggère que, contrairement à ce qu’on imagine, les héritages ne cimentent pas les écarts économiques. Mais ce n’est pour l’instant qu’un constat préliminaire qui nécessite des études plus approfondies.

Les Suisses héritent de plus en plus, mais les héritages sont de moins en moins taxés…

En 1990, un franc hérité était soumis en moyenne à un impôt sur les successions de 4,1 centimes. Aujourd’hui, cet impôt a été baissé voire supprimé dans la plupart des cantons. La somme moyenne prélevée est passée à 1,4 centimes. Si la Suisse revenait à la situation de 1990, les cantons percevraient 2,5 milliards de revenus supplémentaires.

Comment expliquez-vous que l’impôt sur les successions ne soit quasiment plus pratiqué?

Nous avons analysé les brochures officielles qui ont été éditées à chaque fois qu’il y a eu une votation cantonale sur l’impôt sur les successions, la plupart du temps pour demander son abolition pour les héritages en ligne directe. Parmi les arguments qui sont utilisés, celui qui est de loin le plus important, c’est celui de la concurrence fiscale. Il y a le souci de voir le canton voisin, qui aurait une loi plus avantageuse, récupérer les contribuables aisés. Après avoir analysé les statistiques détaillées, nous pensons que cette crainte est infondée, parce que les gens aisés et âgés ne déménagent pas en masse à cause d’une différence d’impôt sur les successions. C’est pour cela que nous avons parlé d’une concurrence fiscale imaginaire.

Pourquoi cet impôt est-il si mal vu ?

Il y a toujours un non-dit dans les discussions sur l’imposition des successions. Psychologiquement, pour beaucoup de gens, la possibilité de taxer un héritage heurte une sensibilité qui va au-delà du calcul économique. C’est un impôt à la mort, qui comporte une forte charge émotionnelle, et qui est perçu comme affectant la sphère la plus intime de la famille où l’Etat viendrait s’immiscer.

Certains ultra-libéraux, aux Etats-Unis, ont suggéré de ne rien imposer du vivant des contribuables, mais de tout prendre à leur mort. Qu’en pensez-vous de cette idée?

La règle d’or de l’imposition, c’est qu’il faut imposer un peu tout à des taux modérés, et avec le moins d’exceptions possibles. Actuellement, la Suisse est la championne du monde de l’impôt sur les fortunes, notamment parce que la plupart des autres pays l’ont aboli. Par contre, nous avons un impôt sur les successions qui est très bas, et nous n’imposons pas les gains en capitaux. La Suisse reste donc très attractive quant à la fiscalité affectant la fortune. Je serais favorable à un rééquilibrage : nous pourrions baisser un peu l’impôt sur la fortune et monter l’impôt sur les successions, cela ferait beaucoup de sens.

Pourquoi ne le fait-on pas ?

Le problème, c’est que les droits de successions sont un impôt cantonal, donc ce serait très compliqué pratiquement de le réintroduire ou de l’aménager, parce qu’il faudrait envisager vingt-six réformes. La votation fédérale de 2015 sur la réforme de la fiscalité successorale a également montré que, pour réintroduire un impôt, il faut vraiment convaincre les gens qu’une telle mesure est nécessaire (elle visait notamment à instituer un impôt fédéral sur les successions de 20% au-delà d’une franchise unique de 2 millions, mais ce projet a été refusé par 71% du peuple et tous les cantons, ndlr.). Le jour où le pays ou les cantons feront face à un besoin nécessitant des ressources financières supplémentaires, comme peut-être le financement des coûts de la santé qui explosent à cause du vieillissement, on pourrait trouver dans cet impôt une source de revenus moins problématique que des augmentations supplémentaires de la TVA ou de l’impôt sur le revenu.


Marius Brülhart, «Les héritages en Suisse: évolution depuis 1911 et importance pour les impôts », Social change in Switzerland No 20, décembre 2019.

Créé: 04.01.2020, 22h59

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