Stan Wawrinka: confidences d'un homme apaisé

De sa personnalité timide et extrême aux aléas de sa carrière, qu’il veut terminer sur un grand titre, le champion vaudois livre le fond de sa pensée dans un grand entretien.

Image: Hamish Brown/Getty Images

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Avez-vous pris des résolutions pour 2020?

Aucune. Ce n’est pas ma manière de fonctionner. Si on pense à un moment donné qu’il faut maigrir ou arrêter de fumer, on devrait commencer sans tarder, ça ne marchera pas mieux le 1er janvier.

Un objectif en tête, peut-être?

Idéalement, j’aimerais disputer le Masters. Ce sera la dernière édition à Londres et si on regarde le classement ATP, je ne suis pas très loin des huit premiers. J’ai conscience que ce sera dur mais j’ai cet objectif en tête, oui.

Vos coaches prétendent que votre état d’esprit a changé, que vous arrivez toujours joyeux et positif à l’entraînement. Est-ce vrai?

Je suis bien. C’est difficile de mettre des mots sur ce que je ressens mais je suis dans une bonne phase. Je ne saurais pas le dire autrement: je suis bien. Après l’US Open, mes petites blessures ont eu un gros impact. J’ai dû annuler plusieurs tournois. J’ai eu une période assez négative qui, forcément, a altéré mon état d’esprit. En même temps, cette période m’a un peu remis les idées en place. J’ai eu le temps de réfléchir à ce que je voulais vraiment, aux moyens de l’obtenir, à toutes les erreurs que j’ai pu commettre à certains moments de l’année. J’ai eu le temps de penser à tout ça et je dirais qu’aujourd’hui, j’ai les idées bien claires. J’aime ce que je fais et je sais pourquoi je le fais.

De quelles erreurs parlez-vous?

Des choix hors tennis. Des décisions qui n’ont pas apporté beaucoup de positif. À ce niveau-là, on parle de minidétails. Mais à la fin, ces erreurs pèsent. Je pense avoir très bien bossé pendant 90% de l’année, mais les dix autres pour cent m’ont parfois «éloigné» du tennis. Je me suis vidé la tête. Entendons-nous bien: je l’ai toujours fait, et je le ferai toujours - l’hypocrisie ne sera jamais mon truc. Mais cette année, j’ai mal choisi mes moments. Est-ce que je le regrette? Pas forcément. Parce que c’est ma vie, parce que je la mène comme je l’entends, et parce que c’est difficile d’enchaîner les années de haute compétition en faisant attention à tout du matin au soir. Mais je repense à ces erreurs, évidemment.

Vous vous êtes affiché sur les réseaux sociaux en buvant une bouteille au goulot ou en mordant dans une pile de burgers. Ne craignez-vous pas de ruiner votre réputation de joueur sérieux et travailleur?

C’est là que nous nous comprenons mal. Il y a souvent un décalage entre le «gossip» et la réalité que je vis au quotidien. Quand je bois une bouteille au goulot et que je publie l’image sur Twitter, est-ce un hasard, sachant que je viens de signer un contrat avec une marque de champagne? Quand je pose avec une pile de burgers, pensez-vous vraiment que je les mange tous? En réalité, c’était une blague à mon staff, l’élève désobéissant qui nargue ses coaches. Cela dit, des burgers, tout le monde en mange, et moi aussi. Encore une fois, je ne vais pas devenir hypocrite. Je ne vais pas picorer des graines de quinoa pour vous montrer que je suis un gars sérieux et travailleur. Je ne le ferai jamais parce que ce n’est pas la réalité, et que je tiens à rester sincère. Je ne veux pas donner de moi l’image d’un homme que je ne suis pas. Après, d’autres vidéos sont sorties sur les réseaux sociaux, puis dans la presse people, alors que j’étais dans un cercle privé. Je le regrette mais c’est un phénomène que je ne maîtrise pas. Et j’ai envie de vivre normalement, sans surveiller chaque personne derrière son téléphone portable.

Mais ces vidéos où vous faites sauter des bouchons de champagne au milieu d’une piscine ne vous gênent-elles pas?

Disons que si j’avais remporté un Grand Chelem cette année, tout le monde dirait que je suis un gars cool, qui sait s’amuser. Comme je n’en ai pas gagné, on dit que je file du mauvais coton. J’ai envie de conclure sur cette réponse et de laisser chacun y réfléchir…

Vous répétez souvent, depuis quelques semaines, que votre motivation est très élevée. D’où vous vient cette énergie positive?

Je suis bien. Voilà. Mais j’étais déjà très motivé en janvier 2019. Il ne faut pas oublier que j’ai commencé l’année à la soixante-sixième place mondiale, pour la terminer à la seizième. Je ne trouve pas que ce soit si nul. Après, j’ai l’impression que j’aurais pu faire mieux. Je suis un peu fâché contre moi-même. On en discute avec mon team, on analyse, on avance. Mais pour revenir à votre question, je suis particulièrement motivé, oui, parce que tout est clair dans ma tête. Je sais ce que je veux. Je sais exactement où j’en suis par rapport à mes envies et à ma carrière. Je connais ma chance.

Est-ce le privilège de l’âge?

Je ne vis pas du tout les choses de la même façon, c’est sûr. À 25 ans, j’avais énormément de hauts et de bas. À bientôt 35, je me suis un peu stabilisé vers le haut. J’arrive à l’entraînement avec le sourire. J’aime ce que je fais. Je dois encore atteindre une certaine constance dans mes émotions.

Mais une personne qui vit tout à fond, comme vous, n’est-elle pas vouée à des sautes d’humeur permanentes, sinon épuisantes?

(Il coupe) Si, si si… Bien sûr. Ces «up and down» m’ont parfois détruit, en tout cas fatigués. Avec les années, avec ma grosse blessure, j’ai réussi à calmer les choses. Je prends plus facilement du recul. Je passe moins vite d’un extrême à l’autre. Je ne laisse plus un problème me poursuivre pendant des heures: je suis capable de «bloquer» mes émotions. Pas mal, non? (Rire) En même temps, je ne changerai pas ma nature. C’est aussi parce que je suis émotif, un peu trop à fond dans tout, que j’ai gagné des Grand Chelem. Pareil avec ma timidité: je suis capable de basculer dans l’autre extrême. On me trouve parfois exubérant.

Pensez-vous vraiment que vous soyez toujours timide?

Disons que je me suis beaucoup, beaucoup soigné. J’ai adopté des attitudes contre nature, j’ai forcé, jusqu’à vaincre ma timidité. Aujourd’hui encore, le premier contact me demande plus d’efforts qu’à la plupart des gens, mais je progresse dans ce domaine aussi.

Selon ses coaches et de son propre aveu, Stan Wawrinka déborde d’énergies positives. Crédi photo: Hamish Brown/Getty Images

Comme Roger Federer, vous avez parfois perdu vos moyens, sinon des matches, en raison d’une fébrilité extrême dans les moments clés. Pourquoi ce stress à 35 ans, alors que vous n’avez plus rien à prouver?

Je pense tout simplement que nous devenons plus nerveux avec l’âge. Pour une raison assez simple: nous connaissons mieux que personne les conséquences de nos erreurs. Nous avons tellement vécu ces moments clés où un seul choix, une seule frappe, peuvent changer le cours d’un match, sinon d’un tournoi, parfois d’une saison entière, que nous avons tendance à nous projeter. Nous sommes dans l’anticipation négative. Nous créons nous-mêmes les conditions de notre stress.

Existe-t-il un moyen d’y échapper?

Je sais que les gens se moquent de nous quand ils entendent cette phrase, mais la seule façon d’aller loin dans le tennis est d’y aller «match après match». Tout est là: les grands champions gagnent autant de titres parce qu’ils ont cette capacité de vivre le présent, de le vivre pleinement, avec beaucoup d’intensité, sans y intégrer la conséquence. Ils ne se projettent pas. Ils pensent à la prochaine balle, puis à la prochaine, puis à la prochaine. L’exemple type, c’est Nadal. L’âge nous amène souvent à anticiper des événements auxquels nous ne devrions même pas songer, mais les gens comme Rafa sont dans l’instant présent. Point après point, match après match…

Au bout du compte, vous avez un palmarès exceptionnel, une fortune considérable et un corps usé. Après quoi courez-vous encore?

Un titre. Si possible un grand titre. Pas pour le palmarès mais pour les émotions que ça procure. Un titre, c’est un peu une drogue. D’ailleurs, j’ai eu de violents «backtrips» après mes victoires en Grand Chelem, une fois que l’adrénaline est retombée et que je me suis retrouvé seul chez moi. Ça fait un vide terrible. Je sais que quand j’arrêterai la compétition, ce sera dur. Je connaîtrai d’autres émotions mais, sans vouloir vexer personne, les sensations que procure le haut niveau n’existent pas ailleurs. Les entraînements, toutes ces journées où tu te fais mal en sachant que tu prépares peut-être un grand coup, sont une drogue. Il est difficile d’arrêter.

Quel sera votre dérivatif?

Je sais que j’ai trop d’idées, trop de curiosités et d’envies, pour m’ennuyer. Mais je sais aussi que je fais les choses à fond et que quand ma carrière prendra fin, j’aurai du mal à trouver un équilibre. Je serai dans le trou, forcément, et je m’y prépare déjà.

À Bâle, vous avez reproché à la presse suisse de juger sévèrement votre année. Avez-vous l’impression d’être mal compris?

Comme dans tout, il est difficile d’avoir une compréhension parfaite des événements quand on ne les vit pas de l’intérieur. Parfois, les gens me croient plus fort que ça, ils pensent que je devrais aller plus loin en Grand Chelem. Je comprends leur perception et, d’une certaine façon, je la partage. J’en suis même flatté. Tout ce que je peux dire, c’est que par rapport aux situations que nous avons vécues avec mon team en 2019, par rapport à ma progression au classement ATP, de la 66e à la seizième place, en revenant d’une grave blessure, l’année a été très bonne. Et puis…

Et puis?

Il y a ceux qui suivent le tennis chaque semaine, en connaissance de cause, et il y a les autres qui, en regardant les quarts de finale à Roland-Garros, ont découvert que je jouais encore. Chacun dans sa perception de ma carrière voit juste.

Les jugements vous touchent-ils encore?

Oui, forcément. Dans tous les sens: les remarques négatives comme les positives. Mais à la fin, on y revient toujours: c’est ma vie, ma carrière. Le plus important, c’est comment je me juge, moi. Et je ne crois pas manquer d’esprit critique. Peut-être même que je suis trop négatif, plus que la moyenne des gens, mais ça aide aussi à évoluer. Et dans ce domaine, j’ai énormément progressé: j’arrive aujourd’hui à «sortir» mes pensées négatives, à les évacuer et les oublier, à les empêcher de me détruire. Vous n’imaginez pas comme ça rend la vie plus facile… Encore une fois, je commets des erreurs, car je suis comme tout le monde. Mais je suis bien. Je suis clair dans ma tête. Je reste évidemment un peu extrême mais, à mon échelle, on peut dire que je suis apaisé. C’est le mot que je cherchais, oui: apaisé.

Du coup, que peut-on vous souhaiter pour 2020?

La santé et un titre. Idéalement un gros titre (éclat de rire).

Créé: 04.01.2020, 23h00

Une vie de village à Monaco

Monaco abrite une vaste communauté de tennismen qui, entre deux saisons ou deux avions, organisent leurs propres «matches amicaux». Ce jour-là, Stan Wawrinka affronte Grigor Dimitrov sous l’œil baladeur de ses deux coaches, Magnus Norman et Dani Vallverdu, tandis que sa raquette est scrutée par trois ingénieurs japonais de Yonex.

Sur le court voisin: David Goffin et Albert Ramos Vinolas font des gammes. Un kilomètre plus loin: Novak Djokovic saute des haies sur la piste du Stade Louis II.

«Monaco offre des conditions d’entraînement parfaites, apprécie Magnus Norman. En hiver, la ville permet de rester concentré sur le tennis, car il n’y a pas beaucoup de distraction autour. C’est idéal; même si après dix jours, ça peut devenir ennuyeux…»

L’appartement de Stan Wawrinka donne directement sur le port et quelques-uns des plus grands yachts du monde. Le champion y a ses habitudes: la «super boulangerie» au pied de son immeuble, le magasin d’alimentation ouvert jour et nuit, le physio quelques rues plus loin, les employés du Country Club qu’il salue le plus souvent en italien. «Ici, j’ai une vraie vie de village, tranquille, sans sollicitations; même si après dix jours…»

Mercredi 18 décembre: dix-sept degrés, petite brise marine, courts en dur du Monte-Carlo Country Club, juste le bruit du vent dans les pins, entrecoupé par le rugissement sauvage d’une Bugatti, d’une Bentley et de trois Ferrari. Après deux bonnes heures d’une empoignade intense, parfois superbe, pendant laquelle Dimitrov aura détruit deux raquettes, Wawrinka savoure sa victoire devant des spaghettis au pesto, l’air de rien, à quelques mètres de ses rivaux.

«Stan vient à l’entraînement avec le sourire. Il a de bonnes énergies», apprécie Dani Vallverdu. «Son niveau est bon, évalue Magnus Norman. C’était moins le cas au début de la préparation hivernale, mais nous avons eu la chance de reprendre l’entraînement tôt et, maintenant, nous avons acquis une base solide, à partir de laquelle nous pouvons travailler des aspects spécifiques.»

De la Côte d’Azur, Stan Wawrinka a ensuite rejoint la Côte vaudoise en voiture, le temps de passer les Fêtes en famille, puis de s’envoler pour le Qatar où il disputera la semaine prochaine le tournoi de Doha.

Trois faits d'hiver

LA RESTAURATION «J’ai investi dans différents domaines, plus par intérêt personnel que par intérêt financier. Mais ce dont je suis le plus fier, c’est le restaurant que nous avons repris avec des potes à Lausanne. Je suis un passionné de gastronomie, j’ai visité des dizaines de cuisine dans le monde. Chez moi, je peux passer des heures à préparer un repas. En reprenant la Grappe d’Or avec des amis, dans «ma» ville, j’ai compilé tous ces plaisirs. J’essaie d’amener des idées de partout.»



KEV ADAMS «Kev est un ami. Nous avons mangé ensemble et joué au tennis partout dans le monde. À chaque fois que nous nous voyons, ça clique. Quand il m’a demandé de participer à son spectacle, j’ai hésité, parce que j’imaginais déjà mon trac. Mais j’ai fini par accepter. Je l’ai vu travailler, j’ai
assisté aux répétitions, j’ai découvert ce monde de l’intérieur et je l’ai vécu comme un privilège. Monter sur scène avec Kev, à Montreux, a été une expérience de vie incroyable.»



L’ARABIE SAOUDITE «J’ai disputé cette exhibition à Riyad et je sais que ma décision a suscité de nombreux commentaires, notamment en Suisse alémanique. Est-ce qu’un boycott aurait davantage poussé le pays à s’ouvrir? Est-ce qu’au contraire, notre mouvement ne sera pas bientôt suivi par d’autres sportifs, et ne créera pas un appel d’air? Je me suis évidemment posé toutes ces questions, et je comprends que certaines personnes auraient préféré une autre réponse.»

Photos: Montreux Comedy/Laura Gilli,AFP/Fayez Nureldine.

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