Les salaires de Swiss démotivent les futurs pilotes

La compagnie bâloise peine à recruter de nouveaux pilotes en Suisse, avec un premier salaire mensuel de 5887 fr. 55.

La formation des pilotes (ici dans un simulateur à Kloten) est coûteuse et en partie déduite des salaires.

La formation des pilotes (ici dans un simulateur à Kloten) est coûteuse et en partie déduite des salaires. Image: Christian Merz/Keystone

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«Les études, ce n’est pas ton truc? Deviens pilote!» Tel est un message que Swiss International Air Lines adressait le mois dernier aux jeunes Helvètes, lassés de tâches aussi studieuses qu’académiques, lors d’une campagne de pub. L’entreprise insistait en plus sur le fait que les femmes sont aussi les bienvenues. Même en étant porteuses de lunettes!

En recourant à de tels arguments, la filiale de Lufthansa confirmait la tenace pénurie de pilotes de ligne helvétiques dont souffre la Suisse. Les salaires paraissent toutefois peu propices à la motivation. Actuellement, la première année au manche à balai chez Swiss est payée 76'538 francs (soit 5887 fr. 55, treize fois par an), selon Henning M. Hoffmann, directeur du syndicat majoritaire parmi les pilotes de Swiss, Aeropers Airline Pilots Association.

«Cette paye me paraît trop basse pour un métier avec un potentiel de haute responsabilité. Il ne faut pas oublier qu’en cas d’incapacité du commandant de bord, le copilote est entièrement en charge du vol», rappelle Claude Nicollier (lire ci-dessous), ancien pilote de ligne chez Swissair, ex-astronaute au service de l’ESA (European Space Agency) et actuel professeur honoraire à l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne). Le traitement des pilotes débutants de Swiss semble cependant relativement proche de celui réservé à ceux de la maison mère Lufthansa.

La compagnie bâloise doit quoi qu’il en soit se doter d’une relève. L’urgence de l’embauche s’avère induite notamment par une modernisation globale de sa flotte, depuis quatre ans. Avec des C Series de Bombardier pour ses court-courriers et des Boeing 777 pour ses long-courriers. Ces brillants aéronefs, tellement moins polluants que leurs prédécesseurs, ne stimulent pourtant pas les vocations. Le chef du personnel de Swiss, Christoph Ulrich, a lui-même confirmé récemment dans la presse qu’avec les candidatures en provenance de Suisse la compagnie ne parvenait pas à combler ses besoins en effectifs.

Le directeur d’Aeropers dresse aussi un sombre constat: «L’époque lors de laquelle nous assistions à des ruées de candidats pour des postes de pilotes, comme au temps de Swissair (ndlr: disparue en mars 2002), s’avère révolue.»

Un des deux plus importants transporteurs aériens du pays, en termes d’opérations sur les trois aéroports helvétiques, easyJet Switzerland, affirme pour sa part que son rayonnement reste performant auprès des jeunes: «Notre compagnie ne rencontre aucune difficulté dans le recrutement de ses pilotes. Lors de notre dernière phase de recrutement, au cours de l’hiver 2018-19, 1200 candidats ont postulé en moins de deux semaines. Nous avions dû interrompre l’enregistrement de candidatures sur notre site afin d’éviter une surcharge d’applications. Nous avons toutefois constaté une proportion assez basse de postulants suisses.»

Le job ne fait plus rêver

Il paraît clair que le job de pilote ne fait plus guère rêver les Helvètes. «Cette profession n’a effectivement plus une cote aussi élevée parmi les jeunes, observe Stavros Georgiadis, spécialiste de l’orientation professionnelle au Laufbahnzentrum de la Ville de Zurich. Informaticiens, influencers et autres professionnels du genre leur paraissent désormais plus présents et plus importants. Il y a encore vingt ans, le voyage en avion pouvait être perçu comme une aventure. Maintenait il ne s’agit plus que d’une habitude, liée à des week-ends.»

À Genève, Damien Berthod, responsable de l’information scolaire et professionnelle à la Direction générale pour l’orientation, la formation professionnelle et continue, observe que l’exigence d’une maîtrise de l’anglais et de l’allemand détourne beaucoup de jeunes Romands de la formation de pilote.

La France offre la formation

Sur les premiers salaires du copilote débutant chez Swiss sont en plus déduits une partie des frais de formation préalables. À cette fin, la filiale de Lufthansa propose un système de prêt sans intérêt, jusqu’à près de 50'000 francs, remboursables en quatre ans. Les coûts réels de ce processus sont allégés, en cas de succès, par des contributions de la Confédération (voir ci-contre). La direction de Swiss estime que ses offres d’emplois de pilote trouvent aussi leur intérêt dans les perspectives d’avancement. Les principaux intéressés expriment pourtant des réserves.

«En période de croissance raisonnable, on peut prévoir une promotion comme commandant de bord en sept ou dix ans, Après le grounding de Swissair, en octobre 2001, des copilotes ont toutefois dû attendre dix-huit ans. Sachant qu’après sept ans de service, comme commandant de bord, le salaire annuel s’élève à 122'767 francs. Tenant compte de ces éléments, les alternatives aux postes de pilote se révèlent de plus en plus nombreuses.

Il existe en effet beaucoup de secteurs d’activité, avec des salaires équivalents, dans lesquels on échappe au travail par roulement, aux décalages horaires, tout en gardant du temps avec sa famille et une vie sociale plus facile à organiser», estime le directeur d’Aeropers Airline Pilots Association.

Cette réalité s’ajoute à une croissance folle de la demande en transport aérien dans le monde: un peu plus de 4 milliards de passagers par an actuellement et plus de 7 milliards d’ici à quinze ans, selon l’Organisation de l’aviation civile internationale. Du coup, la pénurie de pilotes est planétaire. Plus de 250'000 nouveaux pilotes doivent être formés d’ici à dix ans.

Dans cette situation, les compagnies investissent plus ou moins dans la formation. Depuis l’an dernier, chez Air France, les apprentis pilotes reçoivent une formation de deux ans avec un salaire, mais sans frais. Et même les candidats suisses sont les bienvenus.


Berne subventionne les Suisses et les étrangers

La profession de pilote ne fait plus rêver en Suisse. Mais la pénurie de ces professionnels tend à se prolonger, si ce n’est à s’aggraver. Le Conseil fédéral a décidé de prendre des mesures contre cette fâcheuse tendance déjà en 2015, par voie d’ordonnance. Celle-ci introduisant, dès 2016, des subventions aux formations dans l’aéronautique.

Après trois ans d’expérience, le gouvernement a dû assouplir le dispositif mis en place. Celui-ci s’était révélé trop rigide pour les compagnies aériennes et l’objectif poursuivi demeurait hors de portée.

L’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) place désormais tous ces espoirs dans l’ordonnance sur les aides financières à la formation aéronautique (OAFA), modifiée le 31 octobre dernier et entrée en force au début de l’année. Ses responsables observent qu’ils recevaient en moyenne 150 demandes d’aide financière à la formation de pilote par an, de 2016 à 2018. Ce score a déjà été atteint en quatre mois cette année, mais l’OFAC s’attend déjà à un ralentissement de la cadence au deuxième semestre.

Les spécialistes suisses se montrent il est vrai souvent convaincus que le nœud du problème relève d’une question de coûts: une formation de pilote de ligne dure au moins deux ou trois ans et coûte 120'000 à 130'000 francs. Il n’en demeure pas moins que 55% à 70% des candidatures proviennent le plus souvent de l’étranger.

Du coup, une question douloureuse se pose: pourquoi s’obstiner à former des pilotes en Suisse, œuvrant dans une branche vivant en anglais et en fonction de standards mondiaux? «Il est difficile d’évaluer l’ampleur de la demande de pilotes en Europe et en Suisse. Le maintien d’organes de formation dans notre pays permet de garder une meilleure surveillance de la qualité. Cet aspect serait moins contrôlable si tous les instituts de formation se trouvaient

à l’étranger», estime l’OFAC. Du coup, la Confédération a décidé que «les citoyennes et citoyens suisses soient favorisés par rapport aux ressortissants étrangers ne venant en Suisse que pour se former.». Les premiers bénéficient d’un taux de subventionnement plus élevé que les seconds, depuis le 1er janvier.

La subvention fédérale liée à un apprenti pilote d’avion peut aller jusqu’à 50% des frais de formation imputables, pour un montant maximal de 60'000 francs. Celle d’un arpète étranger, s’établissant en Suisse uniquement pour accomplir la formation de pilote, plafonne à 30%.

Créé: 15.06.2019, 22h30

(Image: Chantal Dervey)

«Je suis surpris et un peu déçu»

Claude Nicollier, ex-pilote de ligne chez Swissair, premier et unique astronaute suisse dans l’histoire

Quand avez-vous exercé la profession de pilote chez Swissair?

De 1973 à 1976, comme copilote sur DC-9. J’aimais les destinations d’Afrique du Nord: Tripoli, Alger, Casablanca. C’était un peu l’aventure avec les aides à la navigation qui ne marchaient pas toujours. Et, bien sûr, pas de GPS!

Quelle voie de formation aviez-vous suivie pour devenir pilote de ligne?

J’étais déjà pilote militaire quand j’ai commencé ma formation de pilote de ligne. Pour nous la formation complète, jusqu’au stade de copilote sur DC-9, ne durait qu’un an.

Avez-vous parfois éprouvé des doutes sur l’intérêt de cette profession?

Non, j’aimais vraiment le métier. J’avais aussi un peu de temps libre pour participer, à temps partiel, à certains travaux de recherche de l’Observatoire de Genève. J’étais un homme heureux!

L’aviation civile suisse manque de pilotes suisses depuis plusieurs années. Ce constat vous surprend-il?

Oui, je suis surpris. Le métier reste à mon avis très attractif pour celui ou celle qui aime un environnement opérationnel d’un haut niveau technique. À cela peut s’ajouter la haute responsabilité en tant que commandant de bord. L’idée du métier est d’assurer l’excellence pour la sécurité des passagers et de l’équipage.

L’érosion de l’intérêt pour le métier de pilote de ligne chez les jeunes Suisses vous inspire-t-elle quelque émotion?

Pas d’émotion à proprement parler, mais je suis surpris, et un peu déçu!

Du fait de la pénurie de pilotes, Swiss s’est adressée le mois dernier aux jeunes gens lassés de leurs études pour les encourager à s’intéresser à la formation de pilote. Un tel message vous paraît-il pertinent?


Je préférerais engager pour Swiss des pilotes voulant faire ce métier par passion, plutôt que celles ou ceux cherchant à fuir un environnement académique ennuyeux ou trop difficile!

Les préoccupations climatiques s’avèrent très présentes actuellement. Cela nuit-il à l’intérêt des jeunes à la formation de pilote de ligne?

Je ne pense pas. Je sais que, dans certains milieux, l’avion de ligne a mauvaise presse à cause du sillage de dioxyde de carbone qu’il laisse au sortir des tuyères de ses réacteurs, mais un gros effort est fait pour réduire cette empreinte, et l’aviation de ligne hybride (électrique/kérosène) verra bientôt le jour. Les petits avions de transport entièrement électriques aussi, avec batteries ou piles à combustible. Un jour l’hydrogène sera le carburant, j’en suis sûr, avec des turbines à hydrogène produisant de la poussée et de l’eau!

Vous paraît-il important qu’une majorité des pilotes employés par des compagnies suisses soient eux-mêmes Suisses?

Ce serait souhaitable mais pas très important.

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