Des réfugiés kurdes passent leurs vacances en Syrie

Plusieurs Kurdes habitant en Suisse romande rendent souvent visite à leur parenté en Syrie. Ils ne sont réfugiés que sur le papier.

Un pont flottant enjambe le Tigre à la frontière entre la partie kurde de l’Irak et le Rojava, le Kurdistan syrien.

Un pont flottant enjambe le Tigre à la frontière entre la partie kurde de l’Irak et le Rojava, le Kurdistan syrien. Image: DR

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Les flots bruns du Tigre tendent les câbles qui ancrent le ponton aux rives. Un bus traverse à petite vitesse le pont flottant. Venant de la partie kurde de l’Irak, il passe au Rojava, soit le Kurdistan syrien, situé au nord-est du pays déchiré par la guerre civile. Parmi les passagers, une famille de Suisse romande avec deux enfants. Le père devient nerveux lorsqu’il apprend qu’un journaliste suisse est assis à côté de lui. Il s’empresse de préciser qu’il est Suisse et a le droit de se rendre en Syrie.

Peu avant le départ, dans le bureau des douaniers du Kurdistan irakien à la frontière, l’impression était toute différente. On voyait sur la table une pile de documents de voyage pour réfugiés, bleus avec une croix blanche. Ces papiers sont établis par le Secrétariat d’État aux migrations; ils sont valables cinq ans, mais n’autorisent pas à se rendre dans le pays d’origine du réfugié. Le voyage de la famille du bus est ainsi illégal selon le droit suisse et peut mener à la révocation du statut de réfugié. Reste que le risque est minime: ces documents ne sont pas tamponnés à cette frontière. Un seul tampon figure, apposé à l’entrée au Kurdistan irakien, région que les réfugiés syriens peuvent visiter.

Depuis qu’en 2017 une coalition arabo-kurde a pris Raqqa avec le soutien aérien des États-Unis, le Rojava est pacifié ou presque. Rien d’étonnant donc à ce qu’un nombre croissant de Kurdes syriens ayant trouvé refuge en Europe aillent visiter la famille restée sur place. On détecte ce flux en observant les innombrables documents de voyage allemands, suisses ou néerlandais présentés aux douaniers des deux côtés du Tigre.

À Qamichli, plus grande ville du Rojava, Roni D.*, de Genève, est assis dans le salon enfumé chez son père. Il explique en français qu’il est arrivé en Suisse il y a cinq ans pour visiter sa famille, muni d’un visa de nonante jours, établi par le consulat suisse d’Istanbul. Depuis, il vit à Genève, ne précisant pas s’il est réfugié ou admis provisoirement. Reste qu’il est là, dans sa famille.

Des espions de Bachar el-Assad

La famille D. est vaste, tant en Suisse qu’à Qamichli, où elle possède plusieurs maisons et commerces. Le premier à avoir obtenu l’asile est son frère Jindar D.*, arrivé en Suisse avant la révolte syrienne de 2011. À l’époque, le régime dictatorial de Bachar el-Assad poursuivait ses opposants et c’était une des raisons souvent invoquées pour obtenir l’asile. Mais les autorités suisses ne savaient pas que plusieurs membres de la famille D. travaillaient comme espions pour les services secrets du régime, certains appartenant au parti Baas au pouvoir.

Jindar D. était une sorte d’éclaireur en matière d’asile: grâce à lui, bien des parents proches ou éloignés sont venus en Suisse, souvent dans le cadre du regroupement familial. Dans le cas de Jindar D., on a accordé l’asile à un imposteur. Des photos le montrent en Syrie, y compris à son propre mariage. Sa fille Polya* figure sur une photo avec son grand-père kurde de Syrie. Pas trace de menaces ou de persécutions. Fin juillet, on a vu Jindar D. et sa femme au bazar en train d’admirer des bijoux en or. Les autorités suisses ignorent tout de ces séjours.

En Syrie, Jindar D. joue le fier à bras, dépense sans compter et se vante d’avoir une voiture à 30 000 francs. Pourtant, il vit dans un rez-de-chaussée, un logement social de la Gérance immobilière municipale de Genève. Lors d’une visite tard un soir, Jindar D. est au lit, car il se lève à 4 h du matin pour bosser en équipe dans une usine d’horlogerie, raconte un colocataire. Peu loquace au téléphone le lendemain, Jindar D. dit savoir trop peu le français pour répondre aux questions. Il ne se souvient pas quand, au juste, il est arrivé en Suisse. Mais il va bientôt devenir citoyen suisse.

Jadis, Jindar D. a travaillé dans un snack-bar égyptien près de la gare de Cornavin. Puis il a été vendeur dans un magasin de souvenirs. Le propriétaire se souvient de lui comme d’un employé pénible, posant sans cesse des exigences. Jindar D. s’est surtout préoccupé de trouver des emplois pour des membres de sa famille au lieu de vendre des souvenirs. Le patron a voulu s’en débarrasser, mais l’employé a demandé que son contrat de travail soit prolongé afin qu’il puisse toucher le chômage. L’Office de l’emploi a même téléphoné pour demander la même chose, se rappelle le patron, écœuré. Jindar D. est un gaillard malin, expérimenté, qui sait tourner les choses à son avantage. Il joue les pauvres réfugiés pour susciter la pitié. Il va bientôt atteindre son objectif: obtenir la citoyenneté suisse à Genève.

*Nom modifié

Créé: 01.09.2019, 17h49

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