Comment reconstruire Notre-Dame de Paris? Le débat fait rage

Après le grand incendie de lundi, experts et politiques s’affrontent sur l’apparence future du joyau architectural. Le président Macron est critiqué.

Une vue aérienne de la cathédrale après l’incendie qui a ravagé les toitures et la charpente du monument avec, en son centre, les restes de la flèche calcinée.

Une vue aérienne de la cathédrale après l’incendie qui a ravagé les toitures et la charpente du monument avec, en son centre, les restes de la flèche calcinée. Image: Keystone

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Emmanuel Macron souhaite qu’elle soit «plus belle encore». Ravagée par les flammes lundi, la cathédrale Notre-Dame de Paris devra être reconstruite dans les cinq prochaines années, le président français l’a appelé de ses vœux mercredi, s’attirant au passage des critiques – certains jugent le délai irréaliste – et déclenchant les prémices d’un vif débat.

La toiture, la charpente, une partie du plafond de pierre de la nef et sa flèche n’ont pas résisté au feu. Comment les reconstruire pour redonner vie à ce joyau architectural sorti de terre entre le XIIe et le XIIIe siècle et restauré au XIXe par Viollet-le-Duc? À l’identique, en utilisant matériaux et méthodes d’origine? Ou en procédant à une reconstruction moderne? Les flammes étaient à peine éteintes que les avis les plus divergents ont commencé à s’exprimer. Plusieurs experts soulignent notamment le défi que serait une reconstitution de la charpente en chêne. Plutôt que d’abattre plus d’un millier d’arbres, ils proposent l’usage de béton, entre autres.

Le lancement d’un concours d’architecture pour une nouvelle flèche exacerbe aussi les passions. Aux yeux du premier ministre français, Édouard Philippe, l’opération devrait permettre de savoir s’il faut ou non reconstruire cette partie de l’église, s’il faut la reconstruire à l’identique de celle imaginée par Viollet-le-Duc ou dans son état préexistant ou encore s’il faut se doter d’une nouvelle œuvre «adaptée aux techniques et enjeux de notre époque».

L’architecte français Jean-Michel Wilmotte s’est insurgé contre l’idée d’une reproduction, un «pastiche grotesque», a-t-il dit. Il imagine plutôt une flèche en verre ou en titane. Le monde politique se mêle aussi au débat. La présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, notamment. Elle a tweeté «#touchepasanotredame». Le chantier s’annonce titanesque. En arrière-fond, les critiques se feront certainement bruyantes.

«Reconstruire en cinq ans me semble réaliste»

Dominique Perrault, architecte français, concepteur de la Bibliothèque nationale de France, à Paris

«Faut-il rebâtir la cathédrale de Notre-Dame de Paris à l’identique ou procéder à des innovations? Tous les possibles sont possibles. Nous avons les moyens de reproduire ce qui a été détruit, mais il faut garder à l’esprit qu’il ne sera pas toujours possible d’avoir recours aux mêmes matériaux. Par exemple, c’est du plomb qui recouvrait la toiture, or son usage est désormais interdit en France.

L’important sera de reconstruire sans dénaturer la substance patrimoniale de l’ouvrage. Ce monument, le cœur du cœur de Paris, est une superposition d’époques, chaque siècle ou presque y a laissé son empreinte. Comme l’a écrit Victor Hugo dans «Notre-Dame de Paris», «chaque flot du temps superpose son alluvion».

Guidé par ce souci de respecter l’histoire de l’édifice, rien ne s’oppose à imaginer de nouvelles configurations. Il faudra faire revivre la cathédrale pour mieux la protéger, poser sur elle un regard porté vers une vision d’avenir qui puisse transcender sa simple restitution. La première flèche qui couronnait l’église gothique a disparu, puis Viollet-le-Duc en a imaginé une deuxième. Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas en concevoir une troisième qui s’inscrirait dans l’histoire de l’édifice et dans le XXIe siècle. Je ne peux pas dire encore si nous participerons au concours d’architecture. Il est en tout cas trop tôt pour imaginer les contours que prendrait l’église reconstruite.

J’observe une inquiétante précipitation qui pourrait mettre en péril l’ouvrage, nous ne savons même pas encore à quel point l’édifice est stable. L’émotion impose un peu de sérénité. D’un point de vue intellectuel, la moindre des décences, après cet épisode le plus terrible de l’histoire du monument, est d’attendre le détail sur l’état de la cathédrale, d’obtenir une expertise des dégâts. Après cela seulement pourrons-nous commencer à imaginer quelque chose. Construire dans un délai de cinq ans me semble réaliste. Le Grand Palais de Paris a bien été bâti en deux ans.

Le débat qui commence est très important, mais il ne peut pas se limiter à cette préoccupation de reconstruction à l’identique ou pas. À quelque chose malheur est bon: l’incendie nous fait ouvrir les yeux et l’esprit sur l’importance de protéger et régénérer le patrimoine. Un impératif qui ne doit pas s’arrêter à la cathédrale et qui doit s’étendre à l’ensemble de l’île de la Cité, une «île-monument» classée au Patrimoine mondial de l’Unesco dont la cathédrale est certes le symbole le plus important mais pas le seul. En 2015, le président de l’époque, François Hollande, m’avait mandaté avec Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux, pour une mission d’études visant à préfigurer l’avenir de ce lieu. Celui-ci a besoin d’être réactivé. J’espère que la reconstruction de Notre-Dame va permettre de le faire revivre. Il faut réussir à capter les 14 millions de personnes par an qui visitent la cathédrale, mais qui ne s’attardent pas dans le coin, car rien n’est pensé pour les y retenir.

Ce drame est une Épiphanie, l’occasion d’engager une grande et belle réflexion sur l’ensemble de l’île. Il faut utiliser l’énergie unique de Notre-Dame pour lui redonner une présence plus forte, une résonance plus large, le transformer en quelque chose d’autre, l’amplifier et la sublimer.»

«Nous sommes au XXIe siècle, l’imagination peut aller dans tous les sens»

Bernard Tschum, architecte franco-suisse, concepteur notamment du nouveau Musée de l’Acropole à Athènes

«Nous allons très certainement au-devant d’une série de polémiques. C’est toujours le cas lorsqu’un monument est détruit par un incendie ou pendant une guerre. Pour reconstruire Notre-Dame de Paris, je vois trois cas de figure possibles qui s’offrent aux architectes et restaurateurs, et chacun a le potentiel de déclencher de vifs débats.

Soit il sera décidé de reconstituer la toiture de la cathédrale à l’identique, en utilisant dans ce cas du vrai chêne pour la charpente. Cette solution n’est pas simple. Mais on sait aujourd’hui construire de superbes légères et immenses charpentes en bois lamellé collé ignifugé. Dans ce premier scénario, on peut certainement imaginer que certains remettront aussi en question les travaux de restauration de Viollet-le-Duc et plaideront pour un retour à l’apparence originelle de l’édifice. Il y a ensuite la possibilité de reproduire ce qui a été détruit à l’identique, mais avec des matériaux modernes, comme de l’acier ou avec du béton hautement performant et très solide. Ce deuxième scénario serait éventuellement plus avantageux en termes de rapidité de réalisation et de coûts.

La dernière option consisterait à concevoir quelque chose de tout à fait neuf et de différent. Nous sommes au XXIe siècle. Nous disposons de beaucoup plus de possibilités, de manières de construire grâce à des matériaux de synthèse, à l’architecture gonflable ou à des configurations numériques permettant des formes inimaginables auparavant. L’imagination des architectes peut aller dans tous les sens possibles. Entre l’ancien et le nouveau, entre le mélange des deux, les possibilités sont quasi illimitées. Mais chacun des scénarios a des conséquences bien particulières et des implications politiques et culturelles déterminées.

Quelle est ma préférence pour la reconstruction du monument? C’est trop tôt pour le dire. Les contraintes techniques ainsi que le contexte politique et social de notre temps exigent un moment de réflexion, surtout considérant qu’il a fallu plusieurs siècles pour construire Notre-Dame. Pour la même raison, je ne souhaite pas m’exprimer sur mon intention de participer ou non au concours de construction international de la flèche.

Nous en savons encore trop peu sur celui-ci. Sera-t-il ouvert à tous? C’est la première question fondamentale qui n’a pas encore de réponse. La seconde concerne les trois scénarios de reconstruction possible. Pour que le concours ait une chance d’aboutir, les décideurs devront donner des directions claires. Souhaitent-ils de l’ancien ou du nouveau? Choisiront-ils le meilleur projet ou celui qui correspond le mieux à une idéologie donnée? Enfin, bâtir une flèche qui culminera à 93 mètres de hauteur, ce n’est pas simple. L’opération constitue une prouesse technique et il faudrait d’abord pouvoir discuter de sa faisabilité avec un ingénieur-structure.

On peut s’interroger sur pourquoi le concours n’a été lancé que pour la pointe alors que ce n’est pas le cas pour la reconstruction du toit et de la charpente. C’est peut-être le signe que la toiture est considérée comme une partie générique. Lorsqu’on se trouve à l’intérieur de l’édifice on ne la voit pas, on ne voit que les voûtes. Entre les lignes, on pourrait interpréter cette décision comme la volonté du gouvernement d’en faire quelque chose d’assez simple.»

«Un retour à la version originelle de l’église produira un faux historique»

Michele Bacci, professeur d’histoire de l’art médiéval à l’Université de Fribourg

«Quand il s’agit de restaurer un monument, plusieurs doctrines s’affrontent. L’une d’entre elles consiste à redonner à l’ouvrage son apparence originelle. C’est délicat. Dans la pensée commune, on tend à s’imaginer que les monuments médiévaux sont des reliques très éloignées de nous, mais en réalité, ce sont des édifices qui évoluent continuellement, qui ne cessent de changer. La cathédrale Notre-Dame de Paris telle que nous la connaissons aujourd’hui ne fait pas exception. Elle est le fruit de toute une série de restaurations au fil des siècles et des années. Pour cette raison, l’idée d’une restauration dans son état originel des XIIe et XIIIe siècles, avant les travaux effectués par Viollet-le-Duc au XIXe siècle, est problématique. L’opération serait très compliquée. Il faudrait se référer à des présentations visuelles de l’édifice qui précèdent la restauration. Or ces sources ne nous donnent pas suffisamment d’informations et de détails permettant une restitution fidèle. Nous n’avons pas les moyens de savoir si ces images reflètent ce qui existait réellement à cette époque.

Lorsque Viollet-le-Duc a commencé les travaux de restauration, c’était d’ailleurs son objectif de rendre à la cathédrale gothique son apparence médiévale d’origine. Il était convaincu qu’il pouvait y parvenir, mais il a fini par se fonder sur une vision romantique d’un Moyen Âge qui lui était propre, qui n’a jamais existé. Plusieurs éléments qu’il a ajoutés sont de pures inventions. Je pense à certains éléments de couleur, aux gargouilles. Le résultat constitue un gothique imaginaire. Si au XIXe siècle, cette pratique était courante, elle est aujourd’hui délaissée pour éviter la réalisation de faux historiques de ce genre. Aujourd’hui, la doctrine dominante dans la restauration de monuments préconise de restituer l’édifice dans son dernier état connu. Pour la cathédrale Notre-Dame de Paris, il s’agirait donc de la version restaurée par Viollet-le-Duc au XIXe siècle. Une reproduction d’un faux historique, peut-être, mais au moins nous sommes bien renseignés sur tous les détails de cette œuvre d’art. À mon avis, cette solution va s’imposer. Elle ne fait pas vraiment débat lorsqu’il s’agit simplement de retranscrire une portion de monument, de remplir les trous en quelque sorte. À Notre-Dame, il s’agira de reconstituer la toiture.

La réflexion est autre lorsqu’un monument est totalement détruit. Une autre option peut alors peser dans la balance: faire quelque chose de nouveau, qui, accessoirement est aussi un moyen d’éviter de faire un faux historique. C’est un débat plus délicat et il se pose pour la reconstruction de la flèche de la cathédrale, puisque celle-ci a été complètement détruite.

Si, plutôt qu’une reproduction identique, c’est une approche contemporaine qui est choisie, la nouvelle création doit s’intégrer dans le reste du bâtiment. Le risque existe de se retrouver en présence d’un ensemble peu harmonieux marqué par une trop grande différenciation entre les parties d’un monument. À mes yeux, la meilleure solution consiste donc à reconstruire à l’identique.

Une troisième école existe encore, mais elle ne me paraît pas idéale. Elle préconise de laisser visibles des traces de l’incendie, comme un trou dans le toit. Ces parties détruites sont signalées par des matériaux et des couleurs différentes.»

«Il ne s’agit pas de «gommer» le travail de Viollet-le-Duc»

Christophe Amsler, architecte vaudois, chargé de la cathédrale de Lausanne depuis 1989

«Rebâtir à l’identique Notre-Dame de Paris n’est probablement pas possible. On ne pourra jamais faire comme si rien n’avait brûlé. Des trésors d’une virtuosité extrême, hors de notre portée, ont disparu, comme la flèche, définitivement. C’est donc une perte immense que nous avons subie lundi dernier. Mais c’est peut-être aussi une opportunité, celle d’écrire une page nouvelle dans l’histoire séculaire de la cathédrale de Paris.

Ne pas ressusciter ce qui a brûlé ne signifie pas que l’on ne se référera pas à ce qui s’est consumé. Et notamment à l’œuvre de Viollet-le-Duc, même si elle n’appartient pas à la cathédrale médiévale. Il ne s’agit pas de profiter de la catastrophe pour tenter la restitution d’un hypothétique état antérieur à celui que nous connaissions juste avant que le feu ne détruise tout, de «gommer» en quelque sorte le XIXe siècle et le travail de Viollet-le-Duc. Les réalisations de ce dernier sont désormais incorporées au monument. Quel que soit le parti de restauration, Viollet-le-Duc en fera partie. La valeur d’un monument ne se limite pas à sa richesse originelle: chaque ajout apporté au fil du temps a toute sa signification.

Le lancement d’un concours international pour la reconstruction d’une flèche brûlée est, à mon avis, une bonne manière de procéder. C’est d’ailleurs à l’issue d’un concours que la grande restauration de Notre-Dame s’est engagée au début des années 1840. Le concours avait été remporté par Jean-Baptiste Lassus qui s’était associé alors au tout jeune Viollet-le-Duc. La tradition du concours, même dans le domaine du patrimoine, est donc ancienne. Par contre je suis sceptique sur la brièveté du délai de cinq ans décidé par le président Emmanuel Macron. Il me paraît très délicat de donner un terme à ce que l’on ne connaît pas encore. C’est dommage.

Malgré cette précipitation, je participerai certainement à la consultation avec mes collaborateurs. Même si nous serons sans doute noyés dans le flot des propositions, la discussion est trop passionnante pour ne pas y prendre part. Il faudrait également que le public et la population soient intégrés à la réflexion, d’une manière ou d’une autre: l’église est un bien commun, elle appartient à tous, la stupeur générale d’un pays, lundi dernier, en est la preuve.

Quant à la forme qu’aura cette flèche reconstruite, il est impossible d’en dire quelque chose maintenant. Il faut d’abord connaître les éléments qui, après le passage des flammes, restent à la disposition du projet et de l’architecture. Le coq de la flèche, que l’on croyait perdu, a été retrouvé mardi au sol de la nef. Y a-t-il d’autres rescapés? Sans les notes de la gamme, il n’y a aucun intérêt à faire de la musique.

En tout état de cause, et indépendamment de la matière ou de la façon dont elle sera faite, il est essentiel que la flèche reconstruite délivre un message vrai, capable de raconter toute son histoire, y compris le funeste incendie qui l’a détruite. Si nous parlons tant de cette pointe, c’est parce qu’elle était très belle. Il y a vingt-cinq ans, nous avons restauré pour l’État de Vaud la flèche que Viollet-le-Duc avait réalisée entre 1872 et 1876 à la lanterne de la cathédrale de Lausanne. Nous y avons poussé la conservation et la reconstruction aussi loin que possible mais avons également inclus dans la nouvelle flèche des éléments postérieurs.»

Créé: 22.04.2019, 10h01

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