Ralph Krueger: «Je me sens frais»

Après avoir présidé le club de football de Southampton, l’ancien coach à succès de l’équipe de Suisse de hockey est aujourd’hui entraîneur en chef en NHL. Il nous a reçu pour parler de ses mille vies.

«Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de différence entre le foot et le hockey» Ralph Krueger

«Contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de différence entre le foot et le hockey» Ralph Krueger Image: Dave Reginek / GettyImages

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Seuls l’emblème et le décor ont changé. Des sabres qui s’entrecroisent ont remplacé la croix blanche, le rutilant KeyBank Center s’est substitué aux patinoires décaties de province où l’équipe de Suisse avait l’habitude de se produire pendant la ribambelle de matches amicaux qui se tenaient chaque année. Même s’il a abandonné quelques cheveux, Ralph Krueger (60 ans), qui dirige le club de NHL de Buffalo depuis le début de la saison, ne semble pas subir l’érosion du temps.

Titulaire d’un passeport suisse depuis l’été 2019, il a toujours la même posture théâtrale, toujours ce même enthousiasme communicatif, toujours cette même capacité à fasciner un auditoire lorsqu’il se présente derrière un micro, avec sa voix rauque et puissante. «Il a souvent de bonnes histoires à raconter», témoigne un reporter du «Buffalo News». Il n’a également rien perdu de son attitude solennelle et patriotique durant les hymnes nationaux où les faciès sont captés par les caméras.

Mais, au fait, que fait-il là, à l’un des 31 postes les plus convoités de la planète hockey? Comment cet ancien hockeyeur ordinaire, devenu sélectionneur d’une petite nation (la Suisse), avant d’assumer pendant cinq ans la présidence d’un grand club de football de la Premier League anglaise (Southampton), se retrouve-t-il à un poste aussi en vue (coach principal des Sabres de Buffalo)? «Je n’avais pas de plan de carrière, raconte-t-il dans un salon cossu du KeyBank Center. Tout s’est fait rapidement, j’ai reçu un coup de fil, le directeur général des Sabres m’a proposé le job et j’ai dû prendre ma décision en trois jours. Comme je suis un homme de défis…»

«Je ne suivais plus le hockey»

Le challenge lui permet de retrouver une sensation perdue dans les hautes sphères du football: «À Southampton, j’avais l’impression d’avoir achevé ma mission. Dans les bureaux, même si j’ai appris énormément sur la gestion d’une entreprise sportive, je m’amusais moins. J’ai aimé l’expérience, mais je reste un homme de terrain. L’odeur du vestiaire, l’adrénaline des matches, tout ça me manquait.»

Pendant six ans pourtant, si l’on fait abstraction d’une parenthèse pour coacher le Team Europe à la Coupe du monde 2016, Ralph Krueger n’avait pas suivi l’évolution et l’actualité de son sport. «Mon seul lien avec le milieu, c’était Justin, mon fils, qui joue à Berne. Mais comme j’étais bien occupé avec Southampton et que le décalage horaire ne me permettait pas de suivre sérieusement la NHL, j’étais devenu un étranger à mon propre sport.»

Pour la première fois depuis longtemps, le Général Ralph a été confronté au doute. Même s’il disposait d’un peu de temps pour potasser la matière et s’informer auprès des membres de son réseau, dont l’entraîneur star Mike Babcock, congédié par Toronto le 20 novembre, était-il toujours dans le coup? «Il m’a fallu deux entraînements pour chasser ces peurs, se souvient-il. Dès le troisième jour, je me suis senti dans mon élément, avec le même plaisir qu’un gosse devant une crème glacée.»

Il cherche ses mots, hésite, puis glisse une confidence: «J’étais resté tente ans dans le milieu du hockey, sans jamais opérer de coupure. Je ne m’en rendais probablement pas compte, mais j’étais usé. Ces années passées dans un autre environnement m’ont permis de me ressourcer. Aujourd’hui, je me sens frais comme je ne l’avais plus été depuis fort longtemps.»

D’autant que ce qu’il a (re)découvert n’a que peu de similitudes avec ce qu’il a quitté en 2013. «Je ne dirige plus le même sport, constate-t-il. Les nouvelles règles ont accouché d’un jeu basé sur la vitesse. Mais le plus grand changement, c’est le développement athlétique des joueurs, qui savent désormais tout faire.» Un rictus se dessine sur son visage: «En Suisse, on a parfois critiqué le jeu ultradéfensif que nous pratiquions. Individuellement, on était souvent moins forts que nos adversaires, on n’avait presque jamais la possession du puck. Mais on était doué dans le jeu sans la rondelle et en power play. C’est comme ça: comme coach, je dois m’adapter aux joueurs que j’ai.»

Cette faculté, comme le démontre son parcours, est devenue sa marque de fabrique. «Les gens m’ont régulièrement demandé ce que je faisais dans le monde du football quand j’étais en Angleterre. Mais, contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de différence entre les deux sports. À Southampton et à Buffalo, j’ai affaire aux mêmes profils de joueurs devenus des perfectionnistes et qui ne laissent plus rien au hasard.» Il se murmure cependant que le footballeur serait plus arrogant que le hockeyeur.

«C’est un mythe! Bon, c’est vrai, à Southampton, nous étions un petit club. Mais il n’y avait aucune arrogance dans l’attitude de ces footballeurs.»

S’il dirigeait l’équipe de Suisse de 2019, il ne trouverait que peu de points communs avec les sélections de ses années. Un exemple: en 2000, aux Mondiaux de Saint-Pétersbourg, les suiveurs étaient en émoi car un joueur d’American Hockey League (Michel Riesen) débarquait en renfort. Ralph Krueger en rit de bon cœur: «L’exemple est parfait pour illustrer les progrès incroyables du hockey suisse. Je l’avais toujours dit: il fallait qu’un attaquant perce en NHL pour en entraîner d’autres dans son sillage. Aujourd’hui, nous (ndlr: il dit vraiment nous) avons sorti des centres et des ailiers de top niveau mondial.» Fier: «Si vous saviez à quel point j’étais heureux de voir cette équipe gagner des médailles…»

«Je finirai ma vie en Suisse»

Il ne le dira pas, mais il a été à l’origine de la professionnalisation du développement des joueurs suisses, parmi lesquels figurait Patrick Fischer.

«Je ne suis pas étonné qu’il soit en charge de l’équipe nationale. Joueur, il démontrait déjà une attirance pour les aspects tactiques du jeu. Dans le vestiaire, il était du genre à parler schémas avec ses partenaires de trio.» Une certitude: le jour où Patrick Fischer donnera une nouvelle orientation à sa carrière, Ralph Krueger ne postulera pas pour lui succéder. «Je ne suis pas du genre à réaliser deux fois les mêmes choses», insiste-t-il.

Une autre certitude: une fois son aventure en NHL terminée, il jouira de sa retraite dans notre pays. «La Suisse, c’est chez moi. Mes enfants y ont grandi, j’y ai mes petits-enfants, mon épouse ne cesse d’effectuer des allers-retours pendant la saison. Nous avons un appartement à Wollerau et avons le projet d’y finir nos jours.»

Créé: 30.11.2019, 23h11

En dates

1998

Nommé sélectionneur de l’équipe de Suisse dix mois après avoir remporté l’European Hockey
League avec le club autrichien de Feldkirch, le Manitobain de 39 ans a mené la Nati en demi-finales des championnats du monde de Zurich et à Bâle. Il a occupé ce poste jusqu’en
février 2010. En douze Mondiaux, il a atteint les quarts de finale à sept reprises et apporté de la stabilité à une sélection qui, avant sa prise de pouvoir, était habituée à faire le yoyo entre les deux premières divisions internationales.

2010

Il a dirigé la Suisse une dernière fois le 24 février 2010, aux Jeux de Vancouver, lors d’un quart de finale perdu 2-0 contre les futurs finalistes américains. C’est sur la scène olympique qu’il a obtenu ses résultats les plus probants. Après l’échec des Jeux de Salt Lake City en 2002 (onzième place), il a été l’artisan de deux succès historiques à Turin quatre ans plus tard (3-2 contre la République tchèque et 2-0 contre le Canada) face à des nations constituées uniquement de joueurs de NHL. À Vancouver, son équipe, qui reposait notamment sur le gardien Jonas Hiller et le défenseur Mark Streit, avait arraché un point au Canada (2-3 tab) et avait longtemps résisté aux Américains en quarts.

2014

Après une première expérience mitigée comme entraîneur en chef à Edmonton, achevée par un licenciement après seulement une saison, et une mission dans le staff du Canada champion olympique aux Jeux de Sotchi, Ralph Krueger a été nommé président du Southampton FC par son anciennepropriétaire Katharina Liebherr, fille de l’homme d’affaires suisse Markus Liebherr. Pendant les cinq années passées à la tête du club de Premier League, Krueger a réalisé plusieurs transferts lucratifs, dont celui du Néerlandais Virgil Van Dijk à Liverpool pour 100 millions de francs, ancien transfert record pour un défenseur.

2019

Le 14 mai, peu après avoir démissionné de son poste à Southampton et obtenu son passeport suisse, Krueger a signé un contrat de trois ans, d’une valeur estimée à 12 millions de dollars, en tant qu’entraîneur en chef des Sabres de Buffalo (NHL). Dans l’État de New York, à un jet de puck de la frontière canadienne, il a hérité d’un club en reconstruction qui repose notamment sur deux jeunes vedettes, le défenseur suédois Rasmus Dahlin (premier choix du repêchage 2018) et le centre américain Jack Eichel (deuxième choix du repêchage 2015). Après 26 matches, les Sabres occupent la troisième place de la division Atlantique avec 28 points.

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