Une purge anticorruption africaine passe par Lausanne

Le gouvernement du Gabon accuse l’entrepreneur lausannois Guido Santullo, décédé en 2018, d’avoir corrompu des ministres. Sa famille défend la mémoire du patriarche

Guido Santullo photographié dans sa ville de Gaète, en Italie, en 2017.

Guido Santullo photographié dans sa ville de Gaète, en Italie, en 2017. Image: Marco d'Antonio pour Jeune Afrique

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Un cadeau insolite attendait les passagers du Falcon 900 blanc stationné sur le tarmac de Cointrin, un soir de juin 2013. La petite délégation officielle qui embarque alors pour un long vol de nuit vers Libreville, au Gabon, se voit remettre un plein chariot de bouteilles de vin. Le présent est apporté par Guido Santullo, roi des travaux publics dans le pays africain, et remis à Magloire Ngambia, alors «superministre» gabonais des investissements, des transports et des infrastructures.

Ce rendez-vous aéroportuaire est aujourd’hui au cœur d’une enquête anticorruption étonnante menée par la justice helvétique. Début 2018, le Gabon a déposé plainte en Suisse contre Guido Santullo, l’accusant d’avoir corrompu des dignitaires du pays, dont Magloire Ngambia, pour obtenir dix grands marchés d’infrastructures publiques. Ces contrats valant quelque 730 millions de francs auraient tous été conclus sans appel d’offres, entre 2010 et 2012.

L’Italien, âgé de 81 ans, était basé à Lausanne. Il est mort d’une crise cardiaque en août 2018, peu après avoir été interrogé à Genève dans le cadre de l’enquête. Mais la procédure se poursuit et ses héritiers, qui vivent en banlieue lausannoise, ont promis de laver l’honneur de leur patriarche.

Le Falcon 900 qui a amené un ministre gabonais à Genève en 2013.

Lors de son séjour genevois, Magloire Ngambia, qui logeait à l’hôtel des Bergues, se serait rendu à pied de l’autre côté du Rhône, dans les locaux de la banque Hinduja. Selon un témoin, Guido Santullo l’y attendait, ainsi qu’un gestionnaire de fortune. Les trois hommes se seraient enfermés pour un rendez-vous dont rien n’a filtré. La banque ne commente pas cet épisode. Mais selon nos informations, elle a fait un signalement aux autorités suisses lorsque les accusations de corruption visant Guido Santullo se sont répandues dans la presse africaine.

Défilé pour du liquide

Au Gabon, des cadres locaux du groupe Santullo ont accusé leur patron d’avoir remis de grosses sommes en liquide au ministre Ngambia. Il aurait emmené sa famille dans son jet privé pour un voyage en Italie. L’entrepreneur aurait aussi invité un autre ministre, Léon Nzouba, alors chargé des travaux publics, pour un séjour en 2012 au Mandarin Oriental de Genève. Selon les auditions diligentées au Gabon, «des gens très bien placés défilaient chez Guido Santullo à Libreville, où de l'argent leur était remis», précise Karim Ramadan, l'un des avocats genevois du pays africain.

En Suisse, plusieurs comptes ont été séquestrés dans le cadre de l’enquête. Combien d’argent contiennent-ils? Impossible de le savoir à ce stade, mais trois banques au moins seraient concernées. Dont Hinduja à Genève, un établissement zurichois et l’ex-banque Arner, fusionnée depuis dans ONE Swiss bank. Le groupe Santullo avait une surface financière importante: selon les Gabonais, il aurait reçu entre 2011 et 2014 des crédits de plus de 170 millions d’euros de la part de banques comme LGT à Hong Kong, Banca Mediolanum ou le groupe Fininvest.

La main de la première dame

Les avocats du Gabon à Genève, Marc Bonnant et Karim Ramadan, expliquent que l’enquête visant le groupe Santullo s’inscrit dans une vaste opération anticorruption lancée par le président Ali Bongo. Aujourd’hui affaibli par un accident vasculaire cérébral, le chef d’Etat serait, d’après Marc Bonnant, soucieux de «purifier les moeurs gabonaises».

Mais les connaisseurs du Gabon voient aussi dans cette purge, baptisée «Opération Mamba» du nom d’un redoutable serpent africain, la main de la première dame, Silvia Bongo, et de son entourage, soucieux d’écarter ses rivaux du pouvoir.

Silvia Bongo

L’aspect insolite de l’enquête vient aussi de la personnalité de Guido Santullo. Proche de l’ancien président de la Guinée, cet entrepreneur de la vieille école avait fait fortune en effectuant de grands travaux dans ce pays avant de s’implanter au Gabon. Il aurait réussi à s’y imposer en préfinançant lui-même ses chantiers d’infrastructures, pour des montants très importants. Des personnes qui l’ont côtoyé décrivent un homme d’apparence simple, presque paysanne, qui aimait embarquer quantité de fraises, de raisins et autres provisions dans son jet privé pour alimenter Libreville.

Chaleureux et sympathique

Pour ses avocats genevois, François Canonica et Patrick Blaser, Guido Santullo était un «grand monsieur» qui a très mal vécu l’enquête menée contre lui en Suisse. Au Gabon, il aurait été victime de la vengeance d’un régime corrompu, à qui il avait eu le front de réclamer des factures impayées liées à ses grands travaux. Une procédure d’arbitrage est en cours à ce sujet à Paris.

«Il a passé l’été 2018 à me témoigner de sa colère et de ses souffrances en raison du traitement judiciaire qui lui était réservé à Genève», indique François Canonica. «Je garde le souvenir d’un homme de très grande intelligence, chaleureux, entier et sympathique. L’ancien président du Gabon, Omar Bongo, avait commandé des travaux à Monsieur Santullo en raison de son expertise.» François Canonica est catégorique: selon lui, le dossier «se singularise tout particulièrement par l’absence absolue de preuve de corruption».

L’avenir de cette enquête est désormais incertain. D’abord en raison des tiraillements au sein du pouvoir gabonais, où certains dignitaires tenteraient de freiner l’opération Mamba. En Suisse, sur demande des avocats de Guido Santullo, le dossier a été transmis du procureur genevois Claudio Mascotto, réputé très offensif dans les affaires de corruption, au Ministère public de la Confédération, en principe plus prudent. Ce dernier précise que «les dossiers afférents n’ayant été mis que très récemment à disposition du MPC, l’instruction se trouve encore dans sa phase initiale.» (24 heures)

Créé: 19.05.2019, 15h44

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Manifs partout en Suisse
Plus...