Peter Maurer: «Les jeunes réalisent qu’il faut faire autre chose que twitter»

Comment le président du CICR, Peter Maurer, analyse-t-il le sondage qui montre que la majorité des jeunes croient à une Troisième Guerre mondiale? Rencontre.

Peter Maurer est président du CICR depuis 2012.

Peter Maurer est président du CICR depuis 2012. Image: Yvain Genevay

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Un sondage du CICR dit que 54% des jeunes entre 20 et 35 ans pensent qu’il y aura une Troisième Guerre mondiale de leur vivant. Le chiffre vous a surpris?

Ce qui m’a le plus surpris, ce sont certaines contradictions. La grande majorité des jeunes sont contre le nucléaire, contre les armes de destruction massive, les armes chimiques. Ils ne veulent pas de conflits armés et s’il y en a, ils pensent qu’il faut y respecter certaines règles. Pourtant, 41% d’entre eux trouvent qu’il est légitime de torturer un adversaire en cas de guerre. Cela pose passablement de questions à une organisation comme le CICR.

Dans quel sens?

Nous devons mieux expliquer pourquoi on est là, sans nous limiter aux endroits du globe où il y a des conflits, ce qui est notre zone d’action traditionnelle. Il faut travailler plus large, atteindre l’ensemble de l’environnement social.

Ces chiffres témoignent d’une jeunesse mondiale angoissée?

Oui, clairement. Les jeunes semblent ressentir beaucoup d’insécurité sur la marche du monde. Ils peinent à avoir une explication rationnelle de ce qui se passe sous leurs yeux. Au Forum de Davos, j’ai participé à un débat avec des jeunes de cette génération, les millennials. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que, malgré le fait qu’ils sont imprégnés par le monde virtuel, ils réalisent qu’ils doivent faire autre chose que simplement twitter.

N’y a-t-il pas un paradoxe: des études montrent un nombre affolant de jeunes qui ont peu de références historiques, qui ne savent même pas ce qu’était Auschwitz, mais ils craignent quand même une guerre mondiale?

Oui, cette génération ne trouve pas une explication simple ou consistante à la vie autour d’elle. Le monde digital a créé ce que décrit Thomas Friedman dans son livre «La terre est plate»: on a supprimé les montagnes, les aspérités, tout est plat, il n’y a plus de relief, on ne voit pas l’horizon. En fait, on doit aujourd’hui reconstruire des montagnes, redonner des repères.

C’est l’accès rapide aux images brutales, de combats, de décapitations, qui a aplati, banalisé la violence?

Cette génération est très exposée aux images. Ça fragilise le système normatif parce que cela place dans une sorte d’hyperaccélérateur d’acceptation de la violence. Nous devons donc réexpliquer que le cadre des Conventions de Genève n’est pas une invention récente mais qu’il reflète un consensus social beaucoup plus ancien, ancré dans toutes les cultures, toutes les religions: il y a des limites à la guerre, aux comportements pendant les conflits, des normes à respecter. On ne tue pas les enfants, on ne viole pas les femmes, on ne tue pas les détenus.

Il n’y a jamais eu autant de conflits simultanés sur la planète, un sacré défi pour le CICR?

C’est d’autant plus vrai qu’on ne voit que les images de violence brute, jamais ce qui peut arriver après, le fait d’être redevable de ses actes, la punition, les tentatives de réconciliation. Le nombre de conflits augmente, la violence est exponentielle, les populations déplacées sont en hausse, et en même temps, sur le terrain, je suis toujours surpris par le besoin d’espaces de normalité.

Cela se manifeste comment?

Un besoin d’accalmie, qui permette aux gens de survivre. Quand je visite des foyers de conflits, je suis toujours surpris de voir à quel point les gens ont de la résistance, de la résilience. Ils n’attendent pas l’arrivée des humanitaires, ils s’organisent pour trouver de la nourriture, construire un toit, ils commencent à faire des affaires. Dans les camps de réfugiés, on voit se créer des salons de coiffure, des cafés. C’est un phénomène qu’on a souvent sous-estimé en tant qu’humanitaires. On se base sur l’image du bon humanitaire qui vient aider les populations désespérées: elles le sont bien sûr mais elles ont aussi beaucoup de forces. Il faut avoir une vision plus moderne, reconnaître ces forces sociales, les soutenir plutôt que de s’y substituer. Récemment, je me trouvais sur la frontière entre la Somalie et l’Éthiopie, sur la ligne de front entre deux ethnies. La situation était très dure, la violence avait tout détruit, déplacé les gens. Nous sommes arrivés et il n’y avait personne. En quinze minutes, près de 600 personnes sont arrivées, commençant à recréer une société ailleurs, au milieu de rien.

Vous semblez penser que l’explication rationnelle peut apaiser. Mais comment pouvez-vous rester rationnel devant tous les endroits que vous visitez?

Mon rôle au CICR n’est pas d’enflammer les choses en mettant des mots sur mon émotion. Notre travail c’est de créer des espaces qui favorisent l’apaisement, des moments neutres, impartiaux et indépendants qui permettent la réconciliation. Personnellement, j’ai toujours reconnu que je suis profondément touché par le travail que je fais et par l’ambiguïté dans laquelle je suis: être exposé à des horreurs et à leur impact sur les victimes, puis passer, la minute d’après, dans une salle de réunion avec les auteurs des horreurs. Mais à quoi je servirais si je leur faisais une scène?

On comprend ce que le CICR apporte aux victimes mais que peut-il infléchir chez les auteurs des violences?

En fait, ils savent rarement quelle est la réalité de l’impact de leurs actions, le sort des familles affectées par les guerres qu’ils mènent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils peuvent continuer à les faire, ces guerres. Ils sont entourés de toutes sortes de systèmes qui leur permettent de rationaliser complètement ce qui se passe autour d’eux. Quand je parle à des porteurs d’armes et à des dirigeants militaires, j’ai l’impression qu’ils ne s’exposent jamais aux conséquences de leurs actions.

Ce genre de chose, vous le ressentez, par exemple, quand vous rencontrez Bachar el-Assad dans son palais à Damas? Vous sentez qu’il n’est pas conscient des conséquences de bombardements sur des civils?

Je ne commenterai pas les rencontres particulières avec les dirigeants que j’ai pu rencontrer, mais je dirai que c’est un phénomène assez universel. Les porteurs d’armes, les dirigeants politiques ont peu de connaissances sur la réalité des effets de leurs décisions. Ils y sont rarement exposés.

En fait, c’est vous qui leur racontez le terrain?

Souvent, oui. Quand je vais dans des cabinets de ministres et de présidents, j’ai souvent l’impression qu’ils sont intéressés par ce que j’ai vu. Ils veulent savoir, mais d’une manière contrôlée, connaître les faits sans subir de jugement. Du président du CICR aux délégués sur le terrain, le sentiment de schizophrénie peut être le même: il faut rationaliser avec les uns et accepter les émotions des autres. C’est comme cela qu’on peut être utile, que nous pouvons travailler avec 130 pays, une cinquantaine de forces armées, et plus de 400 groupes armés non étatiques.

Ce dialogue avec les porteurs d’armes, est-ce que vous parvenez aussi à l’avoir avec les responsables de l’État islamique?

Même si on aimerait, on ne réussit pas forcément à avoir des relations avec tout le monde. En Syrie et en Irak, les accès sont assez rudimentaires. Ce qui peut nous aider, parfois, c’est lorsque nous avons établi des contacts préalables avec certaines personnes parce que nous les avons rencontrées avant qu’elles fassent la guerre, lors de nos visites de prison. Lorsqu’ils ont passé, en fait, dans notre «espace de travail». C’est plus difficile avec les gens qui n’ont jamais vu un délégué du CICR, qu’ils soient de Boko Haram, de l’État islamique, ou d’autres groupes peu accessibles.

Avant le CICR, Peter Maurer a été diplomate suisse, notamment secrétaire d’État au Département des affaires étrangères entre 2010 et 2012. Photo: Yvain Genevay

Le plan de Trump sur le Proche-Orient annoncé cette semaine, lui, est une spectaculaire violation des Conventions de Genève?

En soi, un plan peut rarement être une violation. Ce sont les actions qui le sont.

Tout de même, là, on prévoit une véritable annexion, c’est votre rôle de le dire même avant que cela soit réalisé?

Dans une organisation humanitaire, on ne se prononce pas sur les plans politiques. Ce que l’on peut dire, c’est qu’un projet qui n’est pas porté par les différentes parties au conflit a probablement peu de chance de se réaliser.

Quand vous rencontrez des gens comme Donald Trump, qui ne croient pas au multilatéralisme et ne misent que sur les rapports de force bilatéraux, comment faites-vous pour être écouté?

Nous ne sommes pas la police du droit international humanitaire. Nous sommes là pour montrer pourquoi les normes sont là et en quoi elles peuvent amener à des solutions. Après, c’est aux responsables politiques de décider de les suivre ou pas. Rien ne doit nous décourager de dire clairement pourquoi on pense que le respect du droit est le meilleur chemin pour arriver à une solution équitable.

Depuis huit ans au CICR, vous avez rencontré une foule de chefs d’État. Ont-ils changé? Ne fait-on pas face à une génération de leaders plus imprévisibles, plus cyniques ou plus fous qu’autrefois?

Beaucoup d’acteurs que je rencontre font des professions de foi par rapport au système juridique que je représente. Ils disent être pour les Conventions de Genève. Après, il y a évidemment des ambiguïtés d’interprétation. Ce que je constate surtout dans les conflits actuels, c’est que l’équilibre entre la logique militaire et la protection des populations penche plus qu’avant pour la première. L’argument pour le justifier, c’est qu’on n’est plus dans les mêmes types de guerres, que les adversaires ne sont plus les mêmes, qu’ils ne respectent rien. On utilise le terrorisme pour légitimer ses actes.

Tout de même, Donald Trump crée de nouvelles instabilités. Il lance un plan de paix unilatéral au Proche-Orient, il rompt l’accord sur le nucléaire iranien qui était vital pour la paix et la stabilité au Moyen-Orient: c’est très inquiétant?

Vous me trouverez toujours réticent à attribuer des responsabilités personnalisées. Je veux garder la possibilité d’un espace dans lequel les gens puissent trouver des consensus sans se sentir acculés. Et puis, les causes d’instabilités dans le monde dépassent une seule personne. Les juxtapositions des politiques identitaires qui définissent de plus en plus l’atmosphère politique rendent difficile tout le concept de neutralité. Il est clair que si les grandes puissances n’ont pas confiance dans les institutions internationales, celles-ci vont s’affaiblir. Mais je crois qu’on a dépassé la dualité entre multilatéralisme et bilatéralisme. Les deux coexistent, un peu comme au XIXe siècle. C’est une sorte de nouveau concert des nations, où chacun cherche le créneau dans lequel il puisse trouver une solution.

Et vous, pensez-vous comme les millennials que vous vivrez une Troisième Guerre mondiale?

Là-dessus, je suis d’accord avec le pape François. On est plutôt confronté à une guerre généralisée. L’histoire a agi comme le fleuve qui descend des montagnes et qui apporte toutes sortes de choses dans le delta, des problèmes non résolus, des sédiments de conflits qui se superposent. Aujourd’hui, il y a des compétitions entre États mais aussi une fragmentation d’acteurs armés. Ils ne sont pas seulement militaires mais aussi criminels: à certains moments, il y a eu plus de morts par les gangs criminels au Salvador ou dans certaines villes d’Amérique latine que dans le conflit en Syrie. Mais ce qui nourrit ces violences est resté la même chose: le manque d’équité et les écarts de développement.

Créé: 01.02.2020, 22h57

«Le retour des djihadistes est une question de responsabilité des pays d’origine»

Est-ce que les pays européens qui refusent d’accueillir les djihadistes nationaux qui veulent rentrer violent les Conventions de Genève?

Je pense que cela ne se pose pas en termes de violation de conventions mais en termes politiques. C’est une question de responsabilité. Souvent ces mêmes pays ont été les premiers à parler de responsabilité du pays d’origine lorsqu’il s’agissait de retour de migrants. Ils devraient y penser aujourd’hui. Je comprends qu’ils aient des soucis de sécurité, mais laisser ces gens dans les prisons, les priver de leur statut ou de leur nationalité n’est pas une solution. Quand je vois les conditions des camps où vivent les familles de djihadistes au Proche-Orient, en Syrie ou en d’Irak, je mesure l’urgence de la situation. Les pays doivent assumer leurs responsabilités, trouver des solutions de rapatriement et juger les personnes qui doivent l’être pour les violations qu’elles ont commises.

Vous l’avez dit à la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter?

Nous le disons à tous les responsables politiques que nous rencontrons. Si on veut juger les djihadistes dans d’autres pays, il faut mettre en place des systèmes qui permettent de le faire. On ne peut pas se décharger de cette responsabilité. Essayer de se protéger en laissant ces personnes dans des camps irakiens ou syriens, c’est oublier qu’il n’y a aucune garantie qu’ils y restent. Donc, même en termes de sécurité, ce n’est pas bien pensé.

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