Au pays des barrages, Mathias Reynard les fait tous sauter

Le 3 novembre sera un jour historique pour le Valais. Soit une femme entrera au Conseil des États, soit le PDC perdra l’un de ses deux sièges. Au centre de l’équation: le candidat du PS. Portrait.

Quoi qu’en décident les urnes, Mathias Reynard restera enseignant: «Si je tiens le coup en politique, c’est aussi parce que j’ai cela dans ma vie.»

Quoi qu’en décident les urnes, Mathias Reynard restera enseignant: «Si je tiens le coup en politique, c’est aussi parce que j’ai cela dans ma vie.» Image: Adrien Perritaz/Keystone

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Il arrive en retard dans ce café sédunois où nous avons rendez-vous. Le débat du «Nouvelliste» a duré plus longtemps que prévu. Le portable vissé à l’oreille, il règle des détails de campagne et salue d’un sourire les clients qui le reconnaissent. «C’est fou ce qui m’arrive, lâche-t-il. Tous les dix mètres, des gens m’arrêtent pour m’encourager.» Mathias Reynard est en course pour le deuxième tour du Conseil des États. Arrivé troisième, à un souffle de Marianne Maret, le socialiste de 32 ans, sous son éternel air juvénile, est l’homme qui peut briser les 162 ans d’hégémonie du PDC.

On sent encore l’émotion lorsqu’il raconte sa journée de dimanche. «Superstitieux, je fais toujours le même rituel. Le soir avant, je joue aux cartes avec des amis. Le jour du scrutin, je me balade avec mon père, on ouvre une bouteille et on se vide la tête. Ensuite, on mange en famille avec mes deux petits frères et ma copine en attendant les résultats.»

Mais ce jour-là, la machine s’emballe. «Je commence à recevoir des appels qui me disent que je fais un carton dans certaines communes. Je n’en reviens pas et cherche à chaque fois une raison. Nendaz? C’est sûrement parce que j’y fais du hockey. Grône? C’est mon engagement contre la ligne à haute tension.»

Peu à peu, l’impensable se confirme. Il est premier dans le Valais romand. «J’ai chialé tout l’après-midi. Pour le Conseil des États, vous ne votez pas un parti, mais une personne. Les gens me font confiance, ça touche. Ça montre que tout le boulot que je fais à Berne n’est pas vain.»

«Il sait rassembler»

Plus tard, c’est Christian Levrat qui lui passe un coup de fil pour le féliciter. «Il m’a dit: «Encore une fois tu pensais que tu n’y arriverais pas, et tu l’as fait.» C’est vrai, je suis nul en pronostics. Et je doute beaucoup. De toute la députation valaisanne, je suis celui qui a le plus d’expérience, mais j’ai l’impression que je dois encore prouver que je suis à ma place. C’est ce qui plaît, aussi, je n’ai pas pris la grosse tête.»

Depuis son élection surprise en 2011, il en fait du chemin. Mathias Reynard n’avait que 24 ans quand il a débarqué Berne. Plus jeune élu, il a dû prononcer le discours d’ouverture de la législature. Son texte teinté d’humour lui a même valu les félicitations d’un certain Christoph Blocher. Aujourd’hui, il a les honneurs d’un autre ex-conseiller fédéral: Pascal Couchepin appelle à voter pour lui.

En huit ans, Mathias Reynard a gagné en puissance. À tel point qu’il a été pressenti pour reprendre la tête de l’USS, le plus puissant des syndicats. Il était dans le dernier carré face à Pierre-Yves Maillard, poids lourd du socialisme, c’est tout dire.

«C’est un politicien solide et intègre, dit de lui Ada Marra (PS/VD). Il a de l’ampleur, du contenu et une vision. Il sait rassembler, faire le rapport de force et gagner en emmenant aussi la droite avec lui. Humainement, il est apprécié de tous. Il est impressionnant. Tant sur le fond que la manière.»

Et pourtant, rien ne prédestinait le Saviésan à cette carrière. Sa famille n’est pas politisée, et c’est au collège qu’il se découvre socialiste. «J’avais un ami qui était à l’UDC et proche d’Ecône. J’ai souvent débattu avec lui, ça a forgé mes opinions.»

Mathias Reynard s’est donc fait tout seul en politique. Et c’est un bosseur. Lorsque le soutien fédéral à la création de places de crèches était menacé, on l’a vu aller chercher les voix les unes après les autres dans l’hémicycle pour faire passer le projet. Patois, burn-out, harcèlement sexuel, illettrisme numérique, villages fleuris, indépendance de la Catalogne, il est aussi sur tous les fronts.

«Je suis progressiste, mais attaché au terroir, il y a une logique là-dedans», explique-t-il. Son côté hyperactif fait sourire ses collègues. «Il a fait avancer tellement de dossiers que quand on a une idée, on regarde s’il ne l’a pas déjà proposée», glisse l’un d’eux.

Le combat contre l’homophobie

Le dossier qui lui tient le plus à cœur? «L’extension de la norme antiraciste à l’homophobie. Il y a trop de jeunes homosexuels qui se suicident, d’autres qui se font frapper. Cette loi peut changer concrètement la vie des gens.»

Voilà aussi qui surprend. Alors qu’il incarne à Berne le combat contre l’homophobie, il séduit dans un canton conservateur. «Les gens aiment avoir des élus cohérents, rétorque-t-il. Les milliers de messages que j’ai reçus viennent de tous bords politiques. Des gens qui ne sont pas d’accord avec moi, mais apprécient mon engagement et ma sincérité. Aussi le fait que je ne siège pas dans un conseil d’administration et n’ai pas de fil de lobby à la patte.» Enfin, surtout pas de lobby de droite, car en matière de syndicat, ou d’associations culturelles ou sociales, le Valaisan cumule les liens d’intérêts.

Son engagement en faveur de la communauté LGBT est toutefois ce qui lui vaut ses plus virulents détracteurs. «Mathias Reynard a porté sur nous des accusations infondées lors de la récolte des signatures, tacle Marc Früh, figure romande de l’UDF, qui a mené avec succès le référendum contre l’extension de la norme antiracisme. En nous accusant d’avoir triché, il a raconté n’importe quoi. Si le peuple accepte de mettre un fabulateur au Conseil des États, ça en dirait beaucoup sur notre société.»

Depuis que Mathias Reynard menace la citadelle PDC, les critiques viennent aussi de ce clan-là. «Je n’ai rien de négatif à dire sur sa personne. Par contre, s’il devait entrer au Conseil des États, ce serait catastrophique pour le Valais, réagit le conseiller national Benjamin Roduit. Sur plusieurs scrutins, il fait passer les intérêts de son parti devant ceux du Valais.»

Et de rappeler qu’il a combattu la loi sur la chasse qui permet la régulation du loup, ou qu’il a refusé l’augmentation des déductions fiscales pour enfant. «Au final, ses votes s’annuleraient avec ceux de Beat Rieder (PDC), ce qui affaiblirait le poids du canton.»

Droit dans ses bottes

Face aux accusations, Mathias Reynard reste droit dans ses bottes: «L’UDF a triché, il y a des preuves qui l’attestent. Quant au PDC, il pense encore que sa vision est celle du Valais, mais il ne représente plus que le tiers de l’électorat. Le loup n’est plus un combat identitaire, et les familles valaisanes veulent surtout des places de crèche.»

Il précise que sur les dossiers clés – tourisme, hydraulique, solaire, péréquation, service public – il est derrière son canton. Quitte à fâcher ses collègues. «Au PS, ils n’en peuvent plus de mes valaisanneries.»

C’est un fait, Mathias Reynard ne cherche pas à plaire à tout prix, ni aux électeurs ni à son parti. «Je pense qu’on peut faire de la politique avec honnêteté, sans viser une fonction dirigeante. Personne n’est irremplaçable. Je ne ferai pas toute ma vie à Berne.» Afin de garder un pied sur terre, il promet de rester enseignant. «Si je tiens le coup en politique, c’est aussi parce que j’ai cela dans ma vie.»

Une élection de Mathias Reynard serait historique, mais elle priverait les femmes de leur première conseillère aux États. «Ça fait cinquante ans que le PDC aurait pu faire élire une sénatrice, rétorque-t-il. Je prouve dans mon engagement quotidien que je défends la cause féminine. Je ne me présente pas contre elle, mais pour une diversité du Valais.»

À la table d’à côté, deux vieilles dames le regardent. «C’était vous à la télé?» ose la première. «On ira voter dimanche et on votera juste», glisse la deuxième, laissant planer le suspense sur son choix.

Créé: 26.10.2019, 22h59

En dates

1987: Naissance de Mathias Reynard, l’aîné d’une fratrie de trois enfants. Il grandit dans le village de Savièse.

2010: Il devient enseignant au cycle d’orientation de Savièse après des études de français, d’histoire et de philosophie à l’Université de Lausanne.

2011: À 24 ans, il est élu au Conseil national à la surprise générale, juste derrière Stéphane Rossini, un de ses modèles en politique.

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