«Les patients sont séparés des proches. C’est une situation terrible»

Deux médecins au front contre le coronavirus racontent leur quotidien depuis l’arrivée de la maladie en Suisse. Le danger d’infection bouleverse tout le système médical en place.

Une salle d’isolement pour les patients atteints du Covid-19 à l’hôpital La Carità à Locarno.

Une salle d’isolement pour les patients atteints du Covid-19 à l’hôpital La Carità à Locarno. Image: A. Crinari/Keystone

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Thierry Fumeaux, vous dirigez les soins intensifs de l’Hôpital de Nyon. Vous avez récemment été infecté par le Covid-19…

Mon cas n’est pas exceptionnel. Nous savons que les infirmiers et les médecins des soins intensifs sont à risque. Notre service accueille les malades les plus gravement atteints. En Italie, 10% des personnes infectées sont issues du personnel médical, malgré le respect des mesures de protection. Comme ce sont pour la plupart des personnes jeunes et en bonne santé, elles développent rarement des complications, mais elles ne peuvent plus travailler. Ce risque d’infection est un danger pour nos hôpitaux. La présence de tous ces spécialistes est nécessaire et indispensable pour lutter contre le virus.

À coté des besoins en ressources humaines, il y a ceux pour les places en soins aigus et les respirateurs. Antje Heise, vous dirigez le service des soins intensifs de l’Hôpital de Thoune, quel est l’état de la situation?

Notre premier problème est la disponibilité du personnel soignant. J’en suis convaincue depuis le début de la pandémie. Nous sommes créatifs, nous pourrons toujours trouver des solutions pour augmenter le nombre de lits. Le canton de Berne a encore du matériel de protection en stock. La grande question reste donc celle des professionnels qualifiés, formés pour travailler dans les soins intensifs.

En disposerons-nous toujours suffisamment?

T.F.: Nous pouvons toujours trouver en urgence des centaines de respirateurs. Pour cela, nous sommes en lien avec le Service sanitaire coordonné de l’Armée suisse et avec l’Office fédéral de la santé publique. En revanche, nous pouvons difficilement augmenter le nombre d’infirmières et infirmiers en soins intensifs. Nous savons déjà que nous pourrons difficilement remplacer les membres infectés de nos équipes.

Pourquoi sont-ils si indispensables?

A.H.: Ce métier est très exigeant. La formation théorique et pratique pour les infirmières en soins intensifs dure deux ans. Pour les médecins, six ans. Ces spécialistes doivent accompagner les patients dans des situations extrêmes. Ils utilisent des thérapies complexes comme la respiration artificielle et sont confrontés à des maladies graves, à des suites d’une opération majeure, souvent à la mort. Cette expérience professionnelle ne s’acquiert pas en quelques jours, mais en années de travail. Ces infirmiers et infirmières expérimentés ont une grande responsabilité. C’est pour cela qu’ils doivent tous être mobilisés.

T.F.: Nous avons réorganisé nos services pour regrouper tout le personnel déjà formé et expérimenté dans les soins intensifs. Nous ne voulons pas faire appel à nos collègues retraités qui font partie d’un groupe à risque. Quant aux étudiants en médecine, nous les appellerons uniquement en cas d’extrême urgence.

A.H.: Il faut aussi prendre en compte les facteurs psychologiques. Les soignants sont inquiets. Cela ne les empêchera pas de travailler jusqu’à l’épuisement, jusqu’à parfois se mettre eux-mêmes en danger. Nous devrons éviter cela. Nous devrons soutenir notre personnel. C’est central.

Une partie de vos équipes est composée de frontaliers. Un sur quatre aux soins intensifs de l’Hôpital universitaire de Bâle. 60% aux Hôpitaux universitaires de Genève. Que pensez-vous de l’éventuelle fermeture des frontières?

T.F.: L’Italie, qui traverse une tension sanitaire extrême, n’a pas fermé les douanes. Mais nous ne savons pas encore ce que feront la France et l’Allemagne. Il est clair que la perte de cette main-d’œuvre étrangère plongerait les hôpitaux suisses dans une crise. Nous devons l’éviter à tout prix. Tout le monde en est conscient. Et si c’était le cas, la Confédération devrait intervenir.

Pourquoi entre 7,5 et 10% des malades finissent-ils aux soins intensifs?

A.H.: Dans les cas graves, le virus attaque les poumons. Les malades se retrouvent en détresse respiratoire et doivent être hospitalisés. Ils sont placés dans une salle d’isolement et reçoivent de l’oxygène par un petit tuyau posé au niveau des narines. Malgré cela, la maladie progresse et peut provoquer un épuisement respiratoire que seule la respiration artificielle peut traiter. Il faut alors placer, par la bouche, un tube respiratoire dans la trachée et y raccorder un ventilateur. Cela ne peut se faire que sous anesthésie générale, sous surveillance, dans une unité de soins intensifs. Souvent des patients endormis doivent être installés sur le ventre pour améliorer leur fonction pulmonaire. Malgré cela les poumons sont parfois trop endommagés. L’insuffisance respiratoire progresse, accompagnée par le dysfonctionnement d’organes vitaux, comme les reins ou le cœur. La plupart des patients atteints de Covid-19 meurent des suites de la défaillance de plusieurs organes.

T.F.: C’est ainsi. Le taux de mortalité des patients ventilés pour Covid-19 est très élevé. Parmi les personnes qui développent ce type de syndrome de détresse respiratoire, 40 à 60% en meurent, selon les données actuellement publiées. Nous espérons réduire ce nombre autant que possible grâce à la qualité de nos soins intensifs. A.H.: De manière générale, les patients que l’on endort pour une respiration artificielle ne sont pas certains de se réveiller un jour. C’est pourquoi nous faisons en sorte qu’ils puissent, dans la mesure du possible, parler à leur famille, avant de les endormir. Dans la situation actuelle, ce n’est plus possible à cause du risque d’infection. Les patients infectés sont ainsi séparés de leurs proches. Ce qui est une situation terrible.

Hier, de nouvelles lignes directrices sur l’octroi des traitements ont été décidées. Quelles conséquences?

T.F.: L’objectif est de sauver le plus grand nombre de vies. Face à un manque de ressources, la priorité sera accordée aux patients qui ont le meilleur pronostic. Mais en aucun cas il ne faut faire de discrimination en fonction de l’âge, du statut social ou d’autres facteurs qui ne seraient pas médicaux. Le médecin doit décider de telle sorte que le plus grand nombre possible de vies soient sauvées.

L’Italie est débordée. La Suisse le sera-t-elle un jour?

A.H.: La Suisse est dans une situation comparable à celle de l’Italie. Il y a de quoi s’inquiéter.

T.F.: La situation est déjà grave au Tessin. Nous entendons nos collègues qui nous disent que leurs limites sont déjà atteintes. En Suisse romande, nous n’en sommes pas encore là. Mais tout le monde craint de ne pas avoir de ressources suffisantes pour faire face aux infections de plus en plus fréquentes dans les semaines à venir.

Thierry Fumeaux, vous êtes infecté. Avez-vous arrêté de travailler?

Je suis chez moi depuis mardi dernier. Pour l’instant, ça va. Mais nous savons que la majorité des personnes atteintes de maladies graves ne développent des symptômes respiratoires graves qu’après cinq à sept jours. Je reste confiant. Je serai de nouveau en bonne santé dans quelques jours.

Créé: 21.03.2020, 22h43

À g.,Antje Heise, Vice-présidente de la Société suisse de médecine intensive, directrice médicale de l’unité de soins intensifs de l’Hôpital de Thoune.

À d., Thierry Fumeaux, Président de la Société suisse de médecine intensive, médecin-chef coresponsable du Service de médecine interne et de soins intensifs du Groupement hospitalier de l’Ouest lémanique. (Image: DR/Aissa Tripodi)

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