Pour pallier le manque de neige, les stations se lancent dans le stockage à grande échelle

La collecte de neige au printemps, puis sa mise en réserve jusqu’à l’automne permettent d’éviter des débuts d’hiver sans une once d’or blanc sur les pistes. L’expertise suisse en la matière rayonne dans toute l’Europe.

La piste longue de 500 m, large de 40 m et offrant une couche de 60 cm de neige, préparée à fin octobre 2018 à Adelboden.

La piste longue de 500 m, large de 40 m et offrant une couche de 60 cm de neige, préparée à fin octobre 2018 à Adelboden. Image: Peter Schneider/Keystone

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Le constat est inquiétant: en quarante-cinq ans (1970-2015), les saisons de ski ont en moyenne raccourci de trente-sept jours. Nombre de stations sont de plus en plus exposées au risque d’absence de neige durant la semaine entre Noël et Nouvel-An, une période essentielle pour tant d’exploitants de remontées mécaniques. Les canons à neige? Ils s’avèrent de plus en plus impuissants à combler le manque de flocons, en raison de débuts d’hiver très cléments. Une ultime solution se dessine en ce début du XXIe siècle: le snow farming. Autrement dit le stockage de surplus de neige. L’expertise suisse dans cet art de la gestion de l’or blanc à la demande rayonne en plus dans toute l’Europe, notamment dans les régions des Alpes.

C’est une nouvelle technologie prometteuse, complétant le recours aux canons à neige, apparus en Europe au début des années soixante mais exigeant, pour être efficaces, une température minimale de moins 3 à moins 4 °C. La pratique helvétique du snow farming a commencé en 2008, dans les Grisons. Cette année-là, l’Institut de recherche sur la neige et les avalanches (SLF) de Davos avait réalisé une très modeste piste de ski de fond de 500 m de long. Celle-ci, nourrie chaque année de neige recyclée, s’étend désormais sur 4 km. En dépit de son coût, rien ne semble pouvoir arrêter l’essor de cette technique d’enneigement à la demande.

L’illustre station bernoise d’Adelboden s’est elle-même lancée récemment dans le snow farming, au service du ski alpin. Le 25 octobre, le double champion du monde de géant Mike von Grünigen s’est ainsi élancé sur un magnifique ruban de neige, serpentant au travers des pâturages verdoyants du Tschentenalp. Après cette inauguration, les jeunes skieurs bernois les plus prometteurs ont pu commencer leur entraînement sur une piste longue de 500 m, large de 40 m et offrant une couche de 60 cm de neige, un brin «printanière». Ces jeunes espoirs manquent ainsi moins l’école qu’en devant s’entraîner à Saas-Fee ou à Zermatt.

La station valaisanne de Saas-Fee est elle-même bien dotée en infrastructures de stockage de neige. Dans l’Oberland bernois, Kandersteg s’apprête également à faire des efforts en ce sens. Près de Genève, en Savoie, Courchevel n’a pas voulu rater les facilités offertes par l’abondant enneigement de la dernière saison. La station savoyarde a ratissé, puis stocké le printemps dernier 20 000 m3 de neige. Son espoir était d’en conserver les trois quarts cet hiver afin d’avoir un volume total de 60 000 m3 de neige fraîche à disposition du stade Emile-Allais, les 21 et 22 décembre derniers. L’enjeu était de taille. Des épreuves de Coupe du monde féminine de ski alpin se sont tenues ces deux jours sur ce site. Cette première expérience de snow farming à Courchevel apparaît comme un grand succès. L’expérience a débuté avec le retrait des bâches, couvrant les tranchées de stockage, à la fin octobre. Ensuite le transport de l’or blanc et sa répartition sur les pistes ont pu être effectués avec une température idoine, confirmée par les premières chutes de neige de cet automne.

Dans l’Hexagone, le snow farming n’intéresse cependant pas que les stations de prestige. En Haute-Savoie, La Clusaz et Le Grand-Bornand ont ainsi déjà mené leurs propres expériences. Les débuts restent cependant timides dans l’ensemble des pays alpins (Autriche, Allemagne, Italie, France et bien sûr Suisse). «Les stations de ski alémaniques recourent elles-mêmes plus volontiers au snow farming que les romandes. La concurrence et la volonté d’innover semblent plus vives outre-Sarine», observe Rafael Matos-Wasem, professeur à la Haute École de gestion et de tourisme du Valais. Bénéficiant de conditions climatiques nettement plus favorables, les Scandinaves ont pour leur part commencé la pratique du stockage de neige il y a déjà une vingtaine d’années. Leurs expériences font désormais de plus en plus d’émules dans les Alpes, en raison des incertitudes croissantes liées au réchauffement climatique.

«Notre assurance vie»

«Le snow farming constitue notre assurance vie», clame Josef Burger, le directeur général des remontées mécaniques de Kitzbühel, station mythique du Tyrol. Ce ton péremptoire s’explique par l’atout majeur du stockage de neige: il permet aux exploitants de remontées mécaniques d’assurer une offre minimale sur leur domaine skiable à un moment décisif pour les résultats de chaque saison, les vacances scolaires de Noël et Nouvel-An. Interrogé le mois dernier par l’agence d’information financière Bloomberg, Josef Burger a lui-même confirmé cette dure réalité: «Notre business dépend tellement du succès de cette semaine, entre Noël et Nouvel-An, qu’il est essentiel de s’y préparer chaque année.» C’est si vrai que les spécialistes de Kitzbühel assurent des contrôles quotidiens de leurs stocks de neige du printemps à l’automne avec des drones.

En Suisse, le contexte s’avère absolument identique. «Des pertes pendant les fêtes de fin d’année sont ensuite irrécupérables», confirme Pierre Besson, directeur de Villars-Gryon-Diablerets SA. La grande station des Alpes vaudoises ne s’est toutefois pas lancée dans le stockage de neige. Le directeur de Groupe Téléverbier SA, Laurent Vaucher n’envisage pas non plus d’y recourir. L’avenir, la survie des exploitants de remontées mécaniques semblent se jouer avant tout sur la capacité de développer des clientèles toute l’année.

«Malgré la renommée internationale des Alpes suisses, le tourisme dans les régions de montagne se trouve depuis des années en récession, constate Barbara Gisi, directrice de la Fédération suisse du tourisme. Un effondrement aussi massif de la demande, pendant plusieurs années, aurait nécessairement entraîné un assainissement des infrastructures et une rationalisation des capacités dans d’autres secteurs économiques.» Mais beaucoup l’admettent: le stockage de neige permet d’assurer un enneigement minimum les premiers jours de la saison.


En images

Davos, en avril 2014: une masse de neige est stockée sous une couverture de sciure.

Courchevel: la neige est stockée près des pistes, sous une double couverture isolante faite de plaques de polystyrène et de bâches. (Le Matin Dimanche)

Créé: 22.12.2018, 23h00

Combien ça coûte?

Le snow farming ne saurait résoudre à lui seul le défi posé par le réchauffement climatique. Il s’impose néanmoins comme une solution partielle, du fait de saisons de ski de plus en plus courtes. Plusieurs grandes stations alpines de sports de neige sont désormais des adeptes convaincues du stockage de neige. À l’instar de la prestigieuse Kitzbühel, en Autriche. Et surtout, si les canons à neige ne démarrent que dans des conditions particulières, la quantité d’or blanc en altitude reste assez généreuse, en raison d’une plus grande fréquence des précipitations.

Les coûts du snow farming demeurent toutefois dissuasifs. Deux exemples helvétiques suffisent pour s’en convaincre. L’expérience du Tschentenalp, à Adelboden, a coûté 250 000 francs en octobre. Mais sans compter la valeur de 4000 heures de travail bénévole! Ces éléments ont permis d’enneiger une piste de 500 m de long et de 40 m de large. Le tout avec une couche d’or blanc de 60 cm.

La structure de stockage de Davos, taillée dans le béton, d’une longueur de 100 m, d’une largeur de 25 ms et logée à 9 m de profondeur a coûté 1 million de francs, sans inclure les frais de transport. Selon certaines estimations, le cours du mètre cube de neige s’élèverait à environ 15 francs actuellement à Davos. Du coup, la neige stockée nécessaire en automne pour compléter l’enneigement d’une piste de ski de fond de 4 km, utilisée par Swiss Ski, coûterait entre 300 000 et 350 000 francs. Mais les responsables de la station s’en accommodent parfaitement. Aux côtés des athlètes suisses, des équipes de différents pays y préparent leur saison de fond et de biathlon. Et tout ce petit monde générerait à lui seul 2500 nuitées d’hôtel chaque année.

En raison de son intérêt économique, et de dommages maîtrisés dans la nature, le snow farming devrait progressivement marquer des points au détriment des canons à neige. «C’est aussi une demande de la Fédération internationale de ski. Cette organisation souhaite que l’on recourt au snow farming quand on le peut, plutôt que de produire sans cesse de la neige», relève Sébastien Mérignargues, directeur de Courchevel Tourisme.

Ces encouragements poussent les nivologues à améliorer leurs performances, sachant que les pertes se situent encore souvent entre 20 et 25% dans le stockage de neige, entre l’été et l’automne. Ces experts pratiquent une double couverture isolante à Courchevel: la première est faite de plaques de polystyrène, elles-mêmes recouvertes de bâches. À Davos l’Institut de recherche sur la neige et les avalanches mise avant tout sur la sciure de bois, à raison de couches de 40 cm protégeant la surface des masses de neige.

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