Le nombre de chômeurs seniors à l’aide sociale a augmenté de 50%

Une fois licenciés, les plus de 50 ans peinent à rebondir, et une part grandissante finit à l’aide sociale. Qui tire la sonnette d’alarme. ORP mal armés et manque de modules de formation ad hoc: l’appareil à réinsérer s’est grippé pour les «vieux». Même qualifiés.

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C’est l’euphorie: avec cinq trimestres consécutifs de croissance supérieure à la moyenne, le PIB s’envole et l’industrie suisse est «en pleine croissance», se félicite le Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Les plus de 55 ans prennent même de l’importance sur le marché du travail, puisqu’ils étaient 757 800 au 2e trimestre 2017, soit 170 000 (29%) de plus que dix ans auparavant, selon l’Office fédéral de la statistique. Le chômage reste à 2,4%, il recule même au mois d’août (–20,4% par rapport à août 2017). Mieux: il y a 5502 chômeurs seniors en moins qu’il y a un an, soit 29 845.

Ils ont certes disparu des écrans radars de l’assurance-chômage, mais ont-ils pour autant retrouvé du travail? Selon une étude de la Haute École spécialisée bernoise (HESB), seuls 13,9% des chômeurs de plus de 50 ans rejoignent «durablement» le marché de l’emploi. Les autres se retrouvent souvent dans une galère de longue durée. La Conférence suisse des institutions d’aide sociale (CSIAS) a même lancé en début d’année un cri d’alarme: le nombre de chômeurs de 55 à 64 ans en fin de droits qui se retrouvent «aux sociaux» a grossi de 50,5% entre 2010 et 2016, passant de 20 011 à 30 110. Du jamais-vu. «Et ils ne s’annoncent pas tous à l’aide sociale, précise la responsable de communication Ingrid Hess. Parfois la famille les soutient, parfois ils vident leur 2e pilier lorsque la caisse de pension le permet, car souvent la honte et le sentiment de déclin social l’emportent.» Un ressenti d’autant plus fort que ces chômeurs âgés sont aussi, et de plus en plus, des personnes qualifiées.

Indemnités illimitées pour les 55+?

La CSIAS a même jeté un pavé dans la mare en proposant que les plus de 55 ans (s’ils ont travaillé au moins vingt ans) restent à l’assurance-chômage après les 520 jours d’indemnités. Confédération, cantons et partenaires sociaux se sont déclarés prêts à étudier la question. «Le SECO examine notre proposition et un rapport va délivrer plus de détails sur ses implications à partir de la mi-octobre.» L’Union patronale suisse (UPS) est «sceptique, notamment sur ce qu’impliquerait le transfert du financement vers l’assurance-chômage», explique Martin Kaiser, responsable du secteur Politique sociale. «On ne peut laisser les services sociaux se désengager de la responsabilité de soutenir la réinsertion des chômeurs de plus de 55 ans.» L’UPS reconnaît cependant que les seniors mettent davantage de temps à retrouver une place que les chômeurs des autres classes d’âge, raison pour laquelle elle appuie la CSIAS pour améliorer les mesures de placement. «Nous soutenons aussi des projets comme le portail du marché du travail du canton d’Argovie, qui réunit sous un même toit l’assurance-chômage, l’assurance-invalidité et les services sociaux. Car nous tirons tous à la même corde sur ce dossier», ajoute Martin Kaiser.

Structures d’aide

Les structures d’aide privées sont de plus en plus sollicitées, comme AvantAge, créé par Pro Senectute, ou Phare Seniors 45+. De nouvelles apparaissent, comme Pro 50 +, mise sur pied début 2016 par le Service public de l’emploi (SPE) du canton de Fribourg et Pro Senectute Fribourg, qui charge des «mentors» d’assister les seniors dans leurs démarches (témoignage ci-contre). «Les travailleurs de plus de 50 ans sont un peu plus de 45 000 dans le canton, soit 26,6% des personnes actives, mais ils représentent 27,5% de l’ensemble des personnes au chômage, rappelle le chef du SPE, Charles de Reyff. Ils sont victimes des préjugés liés à l’âge et restent environ 300 jours au chômage alors que la durée moyenne, tous âges confondus, est de 188 jours.»

Patrons moins alarmistes

Des chiffres qui reflètent la réalité sur le plan national. Ces préjugés – âge, salaire, coût des charges sociales pour l’employeur – sont pourtant niés par les patrons, constate Ingrid Hess, du CSIAS. De fait, l’UPS assure que «si une entreprise préfère un candidat plus jeune, à qualifications égales, il y a de bonnes raisons, par exemple assurer une mixité des âges et des sexes au sein d’une équipe», précise Martin Kaiser. Fin août, une étude du cabinet von Rundstedt & Partners, menée auprès de 500 entreprises, concluait que, si le sentiment prédomine chez les CEO et DRH, comme dans la population, que les chômeurs âgés sont victimes de discrimination à l’embauche, après avoir été poussés vers la sortie, la réalité serait en fait bien moins alarmante. À ceux-ci, pointait l’étude, de mieux se vendre.

Il n’en demeure pas moins que la Conférence sur les travailleurs âgés, convoquée en avril par le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, a conclu que la Confédération et les cantons devaient proposer «des conditions-cadres et des prestations garantissant l’égalité des chances dans l’accès aux formations continues et aux offres de conseil». Le Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) est quant à lui chargé d’analyser «l’efficacité des prestations de conseil fournies notamment aux demandeurs d’emploi âgés par les Offices régionaux de placement (ORP)». La machine, visiblement, requiert une sérieuse révision. (TDG)

Créé: 08.09.2018, 23h00

En chiffres

13,9% La proportion de chômeurs de plus de 50 ans qui se réinsèrent durablement.

50,5% L’augmentation, entre 2010 et 2016, des plus de 55 ans qui, en fin de droits, sollicitent l’aide sociale.

«On laisse vieillir les compétences des gens, puis on les remplace»

Entrevue avec Jacques-André maire Conseiller national (PS/NE), vice-président de Travail Suisse

Laisser les seniors à l’assurance-chômage, une bonne idée?

Oui, c’est beaucoup plus pertinent en matière de réinsertion et de formation, car les services sociaux sont une impasse pour qui veut retrouver un travail. Je connais des cas pour qui c’est une humiliation terrible que de les solliciter. Ils y renoncent, épuisent leurs ressources, puis grossissent la cohorte des gens qui ont besoin de prestations complémentaires. Alors même que le durcissement de celles-ci va se discuter au Parlement.

Les ORP sont-ils taillés pour cette catégorie de chômeurs?

Aujourd’hui les aides relèvent un peu de la cosmétique, comme apprendre à rédiger un bon CV. Mais ce n’est pas de ça dont ont besoin les plus de 50 ans. Ce qui manque, ce sont de vrais modules de formation, pour compléter leurs compétences, dans la digitalisation, par exemple. Mais le Secrétariat d’État à l’économie n’est pas très ouvert à cette idée. Pour lui, l’assurance-chômage sert à passer une période difficile entre deux emplois, mais pour cette tranche d’âge plus que pour d’autres peut-être, ce n’est plus du tout réaliste. J’ajoute que laisser les plus de 55 ans à l’assurance-chômage est supportable pour celle-ci, surtout en cette période économique favorable, où le taux de chômage est très bas. À terme, on peut envisager une hausse des cotisations chômage. Il ne faut pas oublier que ce report sur l’aide sociale pèse sur les cantons et les communes.

Et si on arrêtait de licencier les «vieux»?

C’est juste, il faut inciter et aider les entreprises à mettre en place des formations ciblées, et en continu. Il y a de l’hypocrisie actuellement, car on laisse vieillir les compétences des gens, puis on les remplace par des plus jeunes, bien formés mais surtout moins chers.

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