«Je suis moi aussi une nageuse de synchro»

ÉgalitéDix ans après avoir fait la guerre en Afghanistan, cet ancien officier de l’armée française mène un autre combat à la piscine de Montreux pour se faire accepter dans une discipline exclusivement féminine.

Jean-Philippe aurait crevé l’écran dans «Le grand bain», la comédie de Gilles Lellouche dans laquelle des hommes se lancent dans la natation synchronisée.

Jean-Philippe aurait crevé l’écran dans «Le grand bain», la comédie de Gilles Lellouche dans laquelle des hommes se lancent dans la natation synchronisée. Image: Sedrik Nemeth

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Les cours de natation artistique (ou synchronisée) viennent de commencer à la piscine de Montreux, où le café-restaurant s’ouvre à nous comme une maison de poupées. Une nageuse de 27 ans tente de réchauffer sa frêle silhouette autour d’un thé, à quelques tables de sa responsable de section. Par-delà la baie vitrée, des fillettes de même pas dix ans, légères comme des nénuphars, font des ronds dans l’eau sous les incantations de leur professeure.

Dans ce décor qui sent bon la vanille, un grand barbu de 180 cm pour 90 kg, les pectoraux comme des enclumes et les épaules en forme de poutre apparente, boit tranquillement une eau gazeuse. C’est le genre de personnage qu’on ne prendrait même pas dans une équipe de water-polo, sinon pour porter les buts. Alors que fait-il ici en maillot de bain? Et qui est-il, d’abord? «Je suis Jean-Philippe, nageuse de synchro», sourit-il en épongeant sa malice avec un linge rose, qu’il a sorti d’un sac de la même couleur. «Je joue un peu avec les genres, reconnaît-il. Je n’aurais pas pu faire ça à 20 ans mais j’en ai 41 aujourd’hui, et je n’ai pas de problème avec mon ego, ni avec mon hétérosexualité.»

«La première fois qu’on a vu Jean-Philippe débarquer au cours, on s’est dit: «C’est quoi, ça?» Estelle Dumusc, nageuse artistique de Montreux

Papa d’un garçon et heureux en ménage à La Tour-de-Peilz (VD), Jean-Philippe Jel a commencé la natation artistique il y a deux ans. «C’était l’année des Jeux olympiques de Rio. J’avais vu des compétitions à la télé et, pour la première fois, j’avais trouvé ça beau.» Il répond à l’appel, mais prend un râteau. «En croisant la coach de l’équipe de Montreux en plein entraînement au bord du bassin, je lui ai demandé si elle pouvait m’apprendre à faire de la synchro. Elle m’a regardé. Puis elle est partie.» Inna Ignatova plaide aujourd’hui la «surprise» parce que, quand même, «ce n’est pas tous les jours qu’un homme barbu demande à faire un ballet dans l’eau». Ce jour-là, Jean-Philippe a insisté. «Inna m’a demandé si je me foutais d’elle. Quand elle a su que non, pas du tout, elle était enchantée.»

«Comme un orgasme, mais en mieux»

Aucun homme, en Suisse, n’avait jamais envisagé de briller dans ce bastion de la féminité exacerbée. La venue d’un nouveau, au nez et surtout à la barbe des conventions, suscite évidemment la méfiance chez les Montreusiennes. «La première fois qu’on a vu Jean-Philippe, on s’est dit: «C’est quoi ça?» se souvient Estelle, qui n’est pourtant pas la nageuse la moins ouverte d’esprit. «En fait, on ne savait pas pourquoi il était là. On avait déjà nos duos et nos solos. Nos trucs à nous, quoi.»

Sous le maquillage waterproof, les traits se durcissent. Les nageuses éclaboussent le bizuth, qu’elles appellent «Jean-Phil» parce qu’il «déteste ça». «Je me souviens, j’étais méchante», reconnaît sans peine l’une d’elles. Les parents ne sont pas mieux. «Certains me traitaient même de pervers», retrace Jean-Philippe. D’autres que lui auraient filé sous la douche, au revoir, merci. «Mais moi, je m’en foutais. Je ne voulais pas être méchant à mon tour, parce que j’avais trop de respect pour ces filles.»

Pour Estelle et sa sœur Emeline, surtout. C’est à elles qu’Inna a demandé de former un trio avec Jean-Philippe pour le gala de Noël 2016. «Je ne les remercierai jamais assez d’avoir accepté», souffle le néophyte. Le grand plongeon dans la discipline a duré trois minutes. «J’ai fait plein de choses dans ma vie. Mais là, j’ai pris un plaisir… Je ne savais même pas d’où ça venait. Je me suis comme détaché de moi-même. J’avais déjà connu ça en Afghanistan, où je suis parti faire la guerre il y a dix ans en tant que chef de section. Mais cette fois, ça n’avait rien à voir avec l’instinct de survie, avec le rush du combat. Ce n’était que du bonheur.»

Comme on lui demande à quoi ressemble ce bonheur invisible à ceux qui ne restent qu’en surface, il réplique, redevenu malicieux: «C’est comme un orgasme. Mais en mieux!»

Il veut nager sur du death metal

Jean-Philippe veut y regoûter, vite, mais il lui faut d’abord domestiquer ce corps bâti pour l’exercice militaire. «Lors des premiers cours, je galérais vraiment. Tout coulait: le cul, les pieds. Je me suis même demandé si nous, les mecs, nous avions le corps pour flotter.» «JP» était un bon nageur longue distance. Mais en synchro, tout est différent. «J’avais l’impression de ne plus savoir nager. Quand les filles me montraient une figure, je me disais: «Superfacile!» Mais le temps que je me retourne, j’étais au fond de la piscine! Parfois, en 2 h 30 d’entraînement, je ne réussissais qu’un truc. Et le lendemain, j’avais mal partout!» Il revenait pourtant la fois suivante, et celle d’après, encore. «C’est un battant», s’émeut Inna Ignatova.

Il aura fallu un an pour que son corps se plie (au sens propre) aux exercices. Un an, aussi, pour que les filles le reconnaissent comme une nageuse à part entière. «On a compris qu’il était là pour aller le plus loin possible dans la discipline. Il a vachement progressé en une saison. On n’aurait jamais avancé aussi vite», reconnaît Estelle. Jean-Philippe raffole de cet univers dont tout l’exclut. «Au début, la coach disait: «Les filles, on y va!» Puis plus tard, c’était: «Les filles et le mec.» Je trouvais ridicule d’être à part. Si je me présente aujourd’hui comme nageuse, c’est pour le petit côté militant; et aussi parce qu’en fait, je m’en fous.» Souvent, il rit de sa seule présence dans ce magasin de porcelaine. Comme à Genève, lors de l’échauffement des championnats de Suisse, quand les organisateurs lui ont poliment fait remarquer que les nageurs devaient quitter le bassin pour laisser place à la compétition. Ou à Zurich, lors des tests de niveau. «J’ai dû faire le grand écart. Or il se mesure à l’origine des fesses. Je n’ai pas pu m’empêcher de me marrer lorsque la juge zurichoise a dû faire le travail avec moi!»

«Un jour, j’ai croisé la coach de l’équipe de Montreux en plein entraînement. Je lui ai demandé si elle pouvait m’apprendre. Elle m’a regardé. Puis elle est partie» Jean-Philippe Jel

Le grand écart, Jean-Philippe Jel l’a cependant moins réussi lors de son examen que dans sa vie d’homme. Né d’un père «intransigeant», ancien commando marine réfractaire aux cheveux longs pour ce qu’ils laissent supposer de féminité, le Français a fait toute sa carrière dans un univers qui lui imposait d’être un homme. Or c’est bien ce qu’on lui reproche aujourd’hui à Montreux. «C’est vrai. Tout ce que je peux dire, c’est que je ne me suis jamais autant senti moi-même qu’en synchro. Et puis, je préfère la compagnie des femmes à celle des hommes.»

Il voit désormais la France de loin, et son corps différemment. «Je l’accepte tel qu’il est, avec ses forces et faiblesses.» Il doit encore l’assouplir un peu, bien sûr, mais il n’y a pas que le physique qui compte. «Danser avec l’autre, faire quelque chose de beau, je ne connaissais pas.» Il dit «mieux vivre» avec lui-même, ce qui est déjà une belle victoire. «La synchro, c’est peut-être une des premières choses que je fais dans ma vie dont je sois réellement fier.»

Ça donne envie de continuer. «Je peux nager en duo avec Estelle, ou en solo. Je vais en travailler un, d’ailleurs. Il faut juste que je me mette d’accord avec ma prof pour la musique. Je voudrais du death metal, mais ça n’a rien à voir avec la synchro.» «Il faudrait peut-être quelque chose de moins extrême», suggère diplomatiquement Inna, dont la préférence va d’ordinaire aux musiques de film, ce qui n’est pas trop du goût de Jean-Philippe. On se permet une suggestion qui cadre avec le personnage: Gladiator? Le visage du Français s’éclaire: «Ah tiens, j’avais pas pensé à ça!» (Le Matin Dimanche)

Créé: 19.12.2018, 14h07

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