Michel Mayor: «Ça fait tout de même très plaisir»

Mardi, il a reçu le Prix Nobel de Physique. Un signe de l’excellence scientifique en Suisse romande, deux ans après la nomination de Jacques Dubochet.

Michel Mayor, saisi vendredi à l’Université de Genève. Image: Yvain Genevay

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il a fallu les traquer, comme ces planètes secrètes qu’ils découvrent dans le ciel. Michel Mayor et Didier Queloz, récipiendaires du Prix Nobel de physique, deux ans après celui de chimie reçu par le Vaudois Jacques Dubochet, ne s’y étaient guère préparés. Mardi, le second a été atteint brièvement au téléphone à Londres par les Nobel. Depuis, il voyage entre l’Université de Cambridge (où il enseigne) et Boston, s’affairant en interventions et conférences.

Vendredi, pour le Dies academicus de l’Université de Genève, il avait envoyé un très court message vidéo, remerciant pour l’honneur qui lui était fait. Quant à Michel Mayor, il dit ne pas avoir de téléphone portable. «Je n’aime pas ça, et puis on peut téléphoner avec un ordinateur, et même voir les gens. Mardi, jour de l’annonce, j’étais à l’aéroport de San Sebastián, j’allais m’envoler pour Madrid.»

Cela faisait 25 ans que Michel Mayor avait, avec son doctorant d’alors Didier Queloz, découvert la première planète en dehors du système solaire, et donc autant d’années que les deux hommes étaient «nobélisables».

«À certaines époques, on vous susurre que vous êtes dans la short list, alors en octobre vous deveniez un peu attentifs», soupire le professeur, l’ironie heureuse dans la barbe qui fait forcément un peu Tournesol.

L’attente durait, cependant. Alors Michel Mayor affectait d’avoir un peu lâché l’affaire, de ne plus trop s’en faire à ce sujet. C’était aussi une coquetterie: «À San Sebastián, j’ai quand même ouvert mon ordinateur, et je me suis branché sur l’Académie à Stockholm, qui commençait juste son annonce.»

«Je n'ai répondu à personne, c'était impossible»

Soudain, ce sont eux. «Immédiatement, j’ai vu s’accumuler les mails, par dizaines et centaines. Des félicitations, des demandes d’interviews venant de partout.» Son épouse Françoise, qui voyageait avec lui, fait alors une photo de lui regardant son écran, posé sur un formica d’aéroport.

«Je n’ai répondu à rien, à personne, c’était impossible.» A-t-il au moins parlé à Didier Queloz? «On s’est envoyé de courts messages par mail, c’est tout. On n’a même pas eu le temps de se téléphoner.»

À Genève, vendredi, le public venu pour le Dies academicus s’est levé dès son entrée, dans une euphorie d’applaudissements. «J’ai dû annuler une conférence en Espagne. Ils se sont montrés compréhensifs.»

Yves Flückiger, recteur de l’Université de Genève, avait insisté avec beaucoup d’enthousiasme pour qu’il vienne. «Il a envoyé un message vidéo sur le téléphone de mon épouse», sourit le scientifique.

Michel Mayor est-il soulagé? Fier? «Je ne vais pas nier que ça fait tout de même très plaisir.»

Il a 77 ans, Michel Mayor. Il a ce talent de vulgarisation et ce charisme joyeux qui font désormais les savants populaires, comme Dubochet avant lui.

Il revendique sa part de poésie. «J’aime marcher en montagne, j’aime les déserts et les fleurs de mon jardin. Un coucher de soleil peut me stupéfier. Je reviens de Madrid, du Centre d’astronomie spatiale européen. Dans une des salles, ils ont un plafond lumineux, avec des photos infrarouges du ciel, prise par le télescope Herschel. C’est d’une beauté absolument incroyable. Je peux regarder ça durant des heures.»

Et il peut en parler aussi des heures, cheminant près de chez lui à Trélex (VD), ou sur un sentier du Valais (sa grand-mère était de Conthey), ou en allant donner une conférence à Saint-Luc, dans le val d’Anniviers: il a là-bas aussi contribué au développement de l’observatoire.

Le doute et la clairette

On lui rappelle qu’au départ, en 1995, il était le premier à douter de leur propre découverte, l’exoplanète 51 Pegasi b. «Didier m’avait envoyé un message disant qu’on avait peut-être découvert une planète. J’ai répondu: «Oui, peut-être.»

De nombreuses annonces avaient été infirmées, dans les années précédentes. Et une planète gazeuse, comme 51 Pegasi b, ressemble un peu à Jupiter. La théorie disait que ce type de corps céleste mettait en principe 10 ans pour faire un tour de son étoile. La nôtre tournait en un peu plus de 4 jours: il y avait donc un rapport de 1 à 1000. C’était normal de ne pas s’emballer.»

Quelques jours plus tard, lors d’un colloque, l’air de ne pas y toucher, il va sonder un collègue spécialiste des planètes gazeuses: «Je lui ai demandé jusqu’à quelle distance d’une étoile une planète comme Jupiter pouvait s’approcher. Ce qu’il m’a répondu rendait possible l’existence de notre exoplanète.»

Ça met dans quel état?: «On festoie, mais rien d’extraordinaire: c’était une tarte aux myrtilles et de la clairette de Die.» D’ailleurs, même à Florence, lors de la réunion scientifique où ils vont ensuite faire leur annonce, le 6 octobre 1995, on n’attendait pas grand-chose des Suisses: «Les organisateurs nous avaient dit qu’on avait 5 minutes pour notre présentation. Elle a duré finalement trois quarts d’heure.»

Quel secret a fait d’eux les vainqueurs de ce qui est toujours une course? «Beaucoup de choses. On avait pu développer un nouveau télescope avec l’Observatoire de Haute-Provence: il était 30 fois plus sensible que ceux de nos concurrents. On est tombé sur une planète qui faisait le tour de son étoile en 4,2 jours. Cela permettait de répéter les mesures. Si elle avait mis des années à faire sa révolution, on n’y serait pas arrivé.

51 Pegasi b a été repérée grâce aux différences de vitesse que sa masse imposait à l’étoile. On n’a pas «vu» la planète, mais seule une planète à cet endroit pouvait provoquer ça.

Enfin, nous avons bénéficié d’un avantage informatique. Le logiciel de notre télescope permettait de calculer les vitesses instantanément. C’est banal aujourd’hui, ça ne l’était pas en 1995: là aussi, on pouvait répéter les expériences, comparer, vérifier, refaire. Ce fut décisif.»

Depuis, ses équipes (une quarantaine de personnes à l’observatoire) ont découvert environ 300 autres exoplanètes. «On ne compte plus, et c’est souvent grâce aussi aux données d’autres laboratoires. C’est un peu vain de se les attribuer», explique-t-il.

Les enfants et l’étonnement

Il a eu avec Françoise trois enfants, deux filles et un garçon, ils ont cinq petits enfants. Quel livre leur donnerait-il pour donner envie de lever les yeux au ciel, l’imparable «Petit Prince», ou Jules Verne et son «De la Terre à la Lune»? «Un autre: «Le procès des étoiles», écrit par Florence Trystram. C’est un roman formidable basé sur sa thèse de doctorat. Il raconte, dans la première partie du XVIIIe siècle, les expéditions menées en Laponie et au Pérou, vers l’équateur, pour tenter de prouver que la Terre n’était pas tout à fait ronde, mais légèrement aplatie. En Amérique du Sud, ça devient vite une aventure incroyable, et tragique aussi.»

Françoise et Michel Mayor, à l’aéroport de Madrid, peu après l’annonce du Nobel, mardi dernier. Photo: AP Photo/Manu Fernandez/Keystone

Michel Mayor doit partir, mille micros et amis l’attendent. Quelqu’un lui a dit que «ça va durer quelque temps comme ça».

En partant, il parle de la maison d’étudiants où il était logé avec son épouse à Madrid: «Un endroit où ont logé Manuel de Falla, Buñuel, Lorca ou Einstein. Vous avez là-bas 14 étudiants sélectionnés pour leur excellence, et passent aussi des tas d’autres scientifiques, de toutes sortes de disciplines différentes. Je n’en revenais pas, on a fait des rencontres merveilleuses, des discussions passionnantes.» Alors lui vient le mot à garder en soi, et qui transforme le savant en sage: l’étonnement.


Comment une planète gazeuse à 51 années-lumière de nous marque une révolution

Une exoplanète, c’est quoi?

C’est une planète en dehors de notre système solaire. Autrement dit, tournant autour d’une autre étoile. On suppose leur existence depuis l’Antiquité, mais elles commencent à être l’objet de questionnements scientifiques au XVIe siècle.

Mais ce n’est pas avant les années 90 que l’on peut confirmer leur existence, par calcul d’abord, puis par observation. La première est annoncée par Michel Mayor et Didier Queloz le 6 octobre 1995 à Florence: 51 Pegasi b.

Où est 51 Pegasi b?

À 51 années-lumière de la Terre, tournant autour de l’étoile 51 Pegasi, dans la constellation boréale de Pégase. L’Union astronomique internationale, à la suite d’un concours, lui a aussi attribué le nom de Dimidium (moitié, en latin), car sa masse est environ la moitié de celle de Jupiter.

Pourquoi est-ce si difficile à trouver?

Non seulement elles sont très loin de la Terre et les télescopes n’étaient longtemps pas assez performants, mais la luminosité extraordinairement forte des étoiles complique encore la donne pour «voir» les corps célestes alentour.

Pour 51 Pegasi b, les deux Suisses parvinrent ainsi à prouver son existence en se basant sur les différences de la vitesse de rotation de l’étoile: elles ne pouvaient s’expliquer que par la présence de la masse de la planète tournant autour d’elle.

Ce fut une compétition?

Bien sûr. Même si le sujet n’était guère à la mode dans les années 90 (Michel Mayor, ces derniers jours, a ainsi souvent remercié le Fonds national suisse de la recherche, qui débloqua les budgets nécessaires aux recherches helvétiques), au moins quatre équipes de scientifiques de pointe tentaient alors dans le monde de trouver des exoplanètes. Il y avait aussi eu de nombreuses annonces de découvertes qui s’étaient finalement révélées fausses, ou pas confirmées, d’où une certaine prudence.

Le principal concurrent des Suisses était américain: Geoffrey William Marcy commença d’ailleurs par vérifier les calculs de Mayor et Queloz avant de s’incliner.

Mais Marcy découvrit ensuite 70 des 100 premières exoplanètes, et également le premier système multiplanétaire extrasolaire. Michel Mayor dit avoir reçu de sa part un message «élégant» de félicitation cette semaine.

Il y a beaucoup d’exoplanètes?

À ce jour, on en connaît environ 4000, dont à peu près 300 découvertes par les équipes autour de Michel Mayor et Didier Queloz. Une douzaine seulement sont dans l’orbite idéale, la bonne distance par rapport à un soleil, qui pourrait très éventuellement permettre l’irruption d’une forme de vie. Mais il y a entre 200 et 400 milliards d’étoiles dans notre galaxie, la Voie lactée, et au moins 100 milliards de planètes.

Ce qu’on sait mieux désormais, c’est qu’il y existe aussi une très grande diversité de systèmes solaires, aux caractéristiques parfois très différentes du nôtre.

La prochaine étape, c’est la vie?

Aujourd’hui, découvrir de nouvelles exoplanètes n’est plus une fin en soi: c’est devenu presque banal. En revanche, en trouver une où l’on pourrait vraiment imaginer que la vie est possible, ou même carrément confirmer une forme de vie sur une autre planète, serait révolutionnaire.

Sommes-nous seuls? Telle est la question éternelle et vertigineuse, évidemment, et le nombre de planètes incite statistiquement à imaginer que non. Les scientifiques, pour faire simple, cherchent l’eau.

S’il fait trop chaud (1230 °C sur 51 Pegasi b) ou trop froid (un univers gelé), il est impossible d’imaginer une forme de vie comparable à celle qui s’est développée sur Terre. Donc ils cherchent des planètes sur la bonne orbite, pas trop loin ni trop près de leur étoile, avec une rotation assez stable (pour éviter les différences de température trop violentes en cours de rotation).

Et si l’on y trouvait par exemple de l’eau, la bonne combinaison de méthane, des oxydes d’azote, de l’oxygène, tout deviendrait envisageable. Mais Michel Mayor n’imagine pas que l’on puisse confirmer quelque chose avant dix ou vingt ans.

Créé: 12.10.2019, 23h01

Articles en relation

Michel Mayor: «Vous savez, les étoiles collaborent peu…»

De retour à Genève Le nouveau nobel de physique a été fêté, ce vendredi matin, à l’Université de Genève. Sa venue a déclenché une «standing ovation». Plus...

Vidéo: Genève réserve un accueil chaleureux au Prix Nobel Michel Mayor

Université Le tout nouveau Prix Nobel de physique était présent dans la Cité de Calvin ce vendredi. Plus...

Le Nobel de physique doit donner un élan à tout le pays

La rédaction Patrick Monay commente l'attribution de la prestigieuse récompense à Michel Mayor et Didier Queloz. Plus...

John Goetelen: Mayor et Quéloz au paradis

Le meilleur des blogs Pascal Décaillet: Peter Handke, enfin ! Jean-Michel Olivier: Jacques Chessex (1934-2009) : dix ans déjà. Daniel Warner: A Passion for Reading and an Inspired Geneva Donation. Guy Mettan: Pluie battante avant le sourire d’Hermance. Christian Brunnier. De l’hydrogène décarboné. Pierre Kunz: Ce que veut vraiment la gauche « progressiste et égalitariste » Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Selon Hodgers, les récentes votations bloqueront la construction de 20.000 logements
Plus...