Le maître en équilibre instable

Roger Federer a quitté samedi un Masters qui aura ressemblé à sa saison 2019, bringuebalée entre moments de grâce et de fébrilité. Avec l’âge, la dimension émotionnelle semble être devenue à la fois un atout et une menace.

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Pour la deuxième fois de l’année, Roger Federer va quitter Londres sans trophée après avoir atteint le firmament de son tennis. Résumer sa saison 2019 à ce seul paradoxe serait injuste. Mais il y avait quelque chose proche de la fatalité, hier, à voir «le Maître» se recroqueviller face aux coups de butoir de Stefanos Tsitsipas à chaque fois qu’il semblait pouvoir s’en libérer. Où était passé le compétiteur léger et créatif qui avait estourbi Novak Djokovic jeudi dans un tourbillon de coups gagnants?

Même s’il était impossible de dupliquer pareille démonstration, le décalage d’intensité et de plaisir entre les deux performances interpelle. Au point de convoquer ce constat: cette saison, Roger Federer a triomphé avec de la marge ou échoué avec des regrets.

Sur le plan du jeu, c’est une bonne nouvelle. Cela signifie que le Bâlois n’a jamais été moyen. Globalement, il a même mieux joué au tennis cette année que durant la précédente. Seulement cette réussite n’a été validée par aucun gros titre – Grand Chelem ou Masters – soit ces territoires où l’on trouve toujours un adversaire capable de réduire le sort d’un match à quelques coups de raquette.

«C’est une saison qui mêle satisfactions et regrets, reconnaissait-il à la sortie du court. Si on m’avait dit que je remporterais quatre titres, en passant la barre des 100 et avec un dixième trophée à Bâle, j’aurais signé tout de suite. J’ai aussi adoré mon retour à Roland-Garros. Et puis il y a ce Wimbledon qui mélange frustration et plaisir car j’y ai battu Rafa puis joué un super tennis durant cinq heures en finale. En fait, mon année est faite de beaux moments et d’autres plus difficiles.»

Puisque le résumé est fidèle, les questions ne viennent que lorsqu’on l’affine. Sur la route de ses quatre titres – Dubaï, Miami, Halle, Bâle – Roger Federer n’a égaré que cinq sets et jamais en demi-finale ou en finale. Autrement dit, il ne s’est pas retrouvé à la lutte contre les meilleurs.

À l’inverse, «le Maître» s’est incliné malgré douze balles de break à Melbourne (Tsitsipas), au bout du troisième set en finale d’Indian Wells (Thiem) et avec des balles de match à Madrid (Thiem) puis à Wimbledon (Djokovic). Plus qu’un hasard, il s’agit d’une tendance: «RF» ne domine pas ses alter ego «Top 10» quand le match avance sur un fil (il n’en a battu aucun au set décisif en 2019). Soit il les étouffe de son talent, soit il s’incline.

«J’ai trouvé Novak (Djokovic) plus calme, comme si ça signifiait bien plus pour Roger de gagner ce match, écrivait Mats Wilander dans L’Équipe au lendemain de la finale de Wimbledon. Roger, lui, sentait peut-être que c’était sa dernière chance.»

L’affirmation est un peu cavalière au sujet d’une partie qui se joue sur un point. Mais elle aborde une thématique en rien fantasmée: l’âge n’est pas toujours un allié en termes de gestion des émotions.

«Avec le temps, tu te tends sur des choses qui ne te crispaient pas plus jeune, insistait Stan Wawrinka à Bâle. L’expérience apporte beaucoup mais elle suscite aussi plus de questionnements. On connaît mieux l’impact de certains points à certains moments d’un match.»

Comment expliquer autrement les onze balles de break galvaudées par «RF» hier (1-12)? Et comment interpréter le regard vers son clan après le premier de ces actes manqués? «Servir un kick au corps et attendre la faute de l’adversaire, je ne sais pas si de la force mentale», a-t-il répondu à un confrère qui louait les «sauvetages» de Tsitsipas.

En creux, le message ne pouvait être plus limpide: ne vous trompez pas, c’est moi qui ai tremblé au moment de saisir ma chance. «Cela fait trois fois que je perds ici en demi-finale, poursuivait le Bâlois. Est-ce qu’il y a des points communs entre ces défaites? Je ne me rappelle plus trop du match contre Goffin (2017). Mais les trois fois, je suis favori et je perds. Je dois trouver un moyen de faire mieux si l’occasion se représente.»

L’occasion se représentera-t-elle? Roger Federer a envie de s’en donner les moyens: «en 2020, je veux composer une programmation qui me fait jouer des matches dans le bon timing». Et il n’y a aucune raison de douter qu’il y parvienne.

À 38 ans et demi, l’homme aux vingt titres du Grand Chelem boucle en effet sa saison moins entamé physiquement que lors des deux précédentes. Il vient de battre Novak Djokovic, ce qu’il n’avait pas fait depuis 2015. Et il y a quatre mois, il est passé à un point de réussir un exploit réussi par le seul Stan Wawrinka: battre Nadal et Djokovic sur la route d’un titre majeur. Sauf blessure, on est donc prêt à parier que Roger Federer se créera encore des occasions. Mais saura-t-il saisir les plus belles, par exemple celles qui tombent durant son pic de forme espéré entre juin et septembre (Wimbledon – JO – US Open)? Toute la question est là.

S’il veut y répondre par l’affirmative, le Bâlois devra méditer les leçons de ce Masters. «Je dois traverser la balle, créer du jeu», a-t-il plusieurs fois répété comme pour se faire violence. Quand y est-il parvenu? Contre l’ogre Djokovic, là où il n’avait rien à perdre.

Alors qu’hier et lundi face à Thiem, «RF» s’est recroquevillé sur ses acquis; comme rongé par un statut à défendre. Pour l’année de ses 39 ans, Roger Federer va donc devoir s’y résoudre: il avance désormais en équilibre instable. À son âge, son niveau est un miracle qui n’exige rien. Quant aux émotions qui le traversent, il n’a qu’une seule chance de s’en servir comme moteur: redevenir un chasseur. Et peu importe si le proie se nomme Djokovic, Tsitsipas, Nadal ou Sinner. Même sur un fil, 2020 doit absolument redevenir un territoire à conquérir.

Créé: 16.11.2019, 22h48

Jouer à toute vitesse pour décliner très lentement

Il y eut un temps où Roger Federer se piquait de dominer les défenseurs dans leur propre filière, notamment les spécialistes de terre battue qu’il attendait crânement sur sa ligne de fond, campé sur ses positions de champion orgueilleux.

Depuis, son tennis est revenu à une forme de dextérité naturelle, dont le style joue sur la vitesse d’exécution, la prise de balle précoce et la multiplicité des effets. Adossé à une surface rapide, comme l’est aujourd’hui celle de l’O2, cette fulgurance atteint son expression ultime. Jusqu’à foudroyer le meilleur défenseur du monde, Novak Djokovic, à coups d’éclairs de génie…

Roger Federer est conscient du cheminement personnel qui a accompagné cette évolution: il a dû accepter une part de risque, sinon d’irrationnel, renoncer à des habitudes qui avaient fonctionné, travailler sur son relâchement – ce qui n’est pas loin de l’injonction paradoxale.

Deux coaches ont exercé une influence décisive dans cette seconde jeunesse, deux coaches qu’il admirait et qui, au contraire de certains de ses proches, ont su le convaincre de changements pénibles.

Le premier fut Paul Annacone qui, prenant exemple sur le déclin de Pete Sampras, l’a persuadé de quitter sa vieille raquette. «Pete avait la même. Il a dû arrêter à 31 ans parce qu’il ne pouvait plus lutter avec les autres, à cause de son petit tamis. Il était trop têtu pour en changer. Tu veux faire comme lui?»

«Avec 8% de plus, j’ai gagné beaucoup de puissance et de fiabilité, a rapidement constaté Federer. Avant de passer à ce format 97 pouces, j’essayais de couvrir mon revers, mais je boisais trop. C’était particulièrement frappant contre Rafa.»

La deuxième influence décisive fut celle de Stefan Edberg, homme de peu de mots, «mais tous à leur place», comme le disait joliment «RF».

Les quelques mots de son ancienne idole ont eu un effet instantané: «J’aimerais que contre les meilleurs, Roger prenne les devants. Qu’il soit plus proactif, plus vif, plus créatif. C’est une illusion de croire qu’il battra ces gars du fond du court, en position d’attente. Sa chance est de rester maître du jeu.»

Instincts libérés

À 38 ans, et passés quelques grincements de dos, le Bâlois continue de se sentir jeune, «probablement à cause de ma coupe de cheveux», plaisantait-il jeudi, et plus vraisemblablement à travers les instincts innés qu’il libère, en revenant à une forme originelle de jeu malicieux et virtuose.

«Il y a eu de la magie, j’ai pris énormément de plaisir», a-t-il jubilé jeudi, avant d’analyser: «Pour jouer aussi vite, tout part du mental. Parce que si tu t’attends à des choses négatives, tu te retrouves un peu sur les talons. À l’inverse, si tu entres sur le terrain pour créer du jeu, tu vas bien bouger, surtout vers l’avant. Or en indoor, il faut traverser la balle, se lâcher. Je n’ai sans doute pas assez créé de jeu lors des deux premiers matches. Contre Novak, c’était l’objectif.»

Même si la concurrence progresse dans l’acquisition de compétences, Federer reste seul capable d’un relâchement aussi pur, sans ingérence de la pensée schématique ou productive. Jouer à toute vitesse pour échapper au temps qui passe: ce serait une offense au tennis, et une défiance envers sa propre personne, que de stopper un aussi bel élan.

Christian Despont

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