«La libra sera un système de paiement rapide et quasiment gratuit»

Facebook va lancer la première monnaie de paiement numérique mondiale. La monnaie internet. L’un de ses initiants, Bertrand Perez, basé à Genève, nous explique la chose.

Bertrand Perez, directeur général de l’Association Libra, dont le siège mondial est à Genève.

Bertrand Perez, directeur général de l’Association Libra, dont le siège mondial est à Genève. Image: Fabrice Coffrini /AFP

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Tout d’abord, doit-on dire le libra, comme le franc suisse et le dollar, ou la libra, comme la livre sterling?

(Rires) Bonne question! Nous n’avons pas encore tranché, ce sera à votre convenance, mais le féminin me paraît plus élégant.

D’accord avec vous. Nous opterons donc pour la libra. Mais là, les choses se compliquent. Qu’est-ce que, précisément, la libra?

Il s’agit d’une monnaie numérique, la première monnaie internationale de l’ère internet, en réalité. On acquerra les libras en échange d’une monnaie réelle; on pourra les stocker dans un porte-monnaie électronique, accessible depuis n’importe quel téléphone mobile, même le plus basique qui soit, puis on pourra les reconvertir dans la monnaie d’origine. La libra sera donc un simple moyen de paiement et de transfert d’argent.

Mais cela, on peut déjà le faire, sans avoir à passer par une monnaie numérique…

Certes, mais il y a beaucoup d’aspects dans cette question. Tout d’abord, pour nous qui vivons dans des pays développés, le transfert d’argent d’une région à l’autre de la planète, de la banque de l’expéditeur à celle du destinataire, peut prendre trois jours. Par ailleurs, sur ce simple transfert, des frais sont prélevés par les différents intermédiaires qui s’en chargent, notamment les sociétés de cartes de crédit. Or, désormais, la technologie digitale existe, via les chaînes de bloc (blockchain), qui permet de payer et de transférer de l’argent de façon instantanée, en quelques secondes, et surtout à coûts très faibles, car elle supprime les intermédiaires. La libra sera donc avant tout un système de paiement international rapide et quasiment gratuit aux quatre coins du monde. Un tuyau sur téléphone mobile où cette monnaie circulera rapidement et sans frais.

Et l’autre avantage?

Si, dans les pays développés, nous avons l’avantage de disposer d’un système bancaire fiable et efficace, il n’en va pas de même pour 1,7 milliard de personnes dans le monde, dont 60% de femmes directement pénalisées par une absence de contacts bancaires aisés ou un manque total de relations avec un institut bancaire solide et fiable. C’est à ces personnes que s’adresse directement la libra. Pour acheter ou vendre un bien, transférer de l’argent à un commerçant ou recevoir de l’argent de proches vivant dans un pays étranger, il leur suffira de disposer de ce porte-monnaie électronique, libellé en libra, sur leur téléphone portable. La Chine, via sa plateforme WeChat, dispose déjà d’une telle plateforme au niveau national, utilisée par des centaines de millions de personnes. C’est une telle plateforme de paiement qu’ont développée les ingénieurs de Facebook et qui a donné lieu, mais sur un niveau mondial, à la monnaie numérique libra et à la technologie de transfert, grâce à une blockchain ouverte à tous, en open source depuis le 18 juin dernier.

C’est bien joli tout cela, mais comment allez-vous atteindre ce 1,7 milliard de personnes en mal de système bancaire?

C’est précisément le rôle de l’Association Libra à but non lucratif, basée à Genève et qui va chapeauter cette nouvelle monnaie numérique. Parmi les vingt-huit membres que nous comptons actuellement (ndlr: Visa, MasterCard, PayPal, Facebook, Uber, Spotify ou Vodafone qui vont mettre 10 millions de dollars dans la réserve commune), nous comptons par exemple l’ONG Women’s World Banking, dont la mission est d’aider les femmes des pays en voie de développement à trouver des microcrédits. Elle connaît très bien le terrain et les personnes touchées. L’Association Libra ne sera là que pour lui fournir l’infrastructure nécessaire, pour offrir ce système de paiement et l’adapter aux besoins de chaque pays.

Certes, mais parmi vos premiers membres, vous comptez une très large majorité de groupes américains, dont le but ultime n’est pas l’aide au tiers-monde…

C’est pourquoi, dans la centaine de membres de l’association que nous visons, nous avons réservé des places à d’autres ONG, à des entreprises de tous les continents et qui opèrent dans des activités économiques les plus diverses possibles.

Via l’Association Libra que vous dirigez, le siège mondial de la libra sera à Genève. Pourquoi le géant californien Facebook qui est l’origine de cette monnaie de l’internet, a-t-il choisi notre petite ville?

Nous avons d’abord choisi la Suisse. La Suisse est en effet l’un des rares pays au monde à avoir défini un cadre réglementaire clair sur les cryptomonnaies. Ce fut notre premier critère, car nous savions que les règles du jeu n’allaient pas changer à tout moment. Pourquoi Genève? Parce qu’ici se trouvent toutes les organisations gouvernementales des Nations Unies, avec lesquelles nous aurons à traiter pour le lancement de la libra. En additionnant ces deux critères, Genève a gagné toutes les faveurs.

Vous allez donc recruter?

Oui, bien sûr, et les offres d’emploi seront lancées fin de 2019. Nous recherchons à la fois des ingénieurs qui seront aptes à gérer la mise à jour de la technologie blockchain développée par Facebook, mais également des spécialistes de la régulation et du personnel administratif, notamment dans les ressources humaines.

Cela dit, ces réserves seront déposées dans des banques. Vous ne vous passerez donc pas d’elles, comme elles le craignent?

Bien sûr que non. Nous ne pouvons d’ailleurs pas faire autrement, car l’Association Libra ne veut, ni ne peut être un établissement bancaire de dépôt. Notre but n’est pas d’exterminer le système financier actuel. Notre monnaie numérique n’est rien d’autre qu’une image, un miroir des devises physiques existantes, auxquelles elle sera adossée. Ainsi, le panier de monnaies qui composera le panier reflétera également sur la politique monétaire décidée par les banques centrales.

On a quand même peine à comprendre. Les critiques face à l’initiative de Facebook sont vives, de la France à Donald Trump, en passant par la Banque des règlements internationaux, qui tous y voient une attaque des GAFA sur les prérogatives régaliennes d’un État. L’affaire – la création d’une nouvelle monnaie – est grave, non?

Bien sûr et les craintes soulevées par les différents gouvernements et leurs organes de régulation en matière financière sont totalement légitimes. Je vais les lister une à une, principalement celles sur lesquelles nous sommes en discussion intense avec les administrations ou organes adéquats pour obtenir l’autorisation de lancer la libra.

Commençons par la première crainte.

Dès l’annonce, le 18 juin dernier, du lancement de la libra, les gouvernements, voire les banques centrales ont pointé du doigt le risque de cette cryptomonnaie, qui pourrait servir, sans contrôle usuel, au blanchiment d’argent ou au financement du terrorisme. Depuis des semaines, nous sommes en discussion, des deux côtés de l’Atlantique, avec les autorités compétentes, pour expliquer, démontrer que notre plateforme informatique est – et sera encore davantage – dotée des pare-feux qui éviteront que des organisations criminelles se servent de notre système de paiement pour contourner les réglementations internationales.

À ce sujet, la FINMA a son mot à dire face à la libra. Où en est-on?

La FINMA est notre premier interlocuteur, pour que la libra existe, vu que notre siège est en Suisse. Elle ne nous a pas soumis à une demande de licence bancaire. Elle a intelligemment considéré que l’Association Libra n’allait opérer que comme toute autre société de système de paiement, tels MasterCard ou Visa. Mais, compte tenu de la réserve que nous allons constituer (ndlr: 100 à 200 milliards de francs maximum), la FINMA veut avoir une surveillance sur ces fonds que nous allons déposer dans plusieurs grandes banques de renommée mondiale, afin que nous n’en abusions pas.

Et la crainte que Facebook et d’autres grands groupes américains ne deviennent les maîtres du système financier de demain?

Là aussi, nous sommes en discussion avec les organes nationaux responsables. Comme je vous l’ai dit précédemment, la libra ne va pas créer une explosion de la masse monétaire sous-jacente, puisqu’une libra aura toujours et à 100% son équivalent en dollars, en euros, yens ou livres sterling qui figureront dans notre panier de réserve. À chaque moment, un utilisateur de la libra pourra reconvertir son porte-monnaie numérique en libra dans une des monnaies existantes. Nous ne spéculerons pas, nous ne serons pas une cryptomonnaie genre bitcoin à laquelle les gens ne font pas confiance comme moyen de paiement, compte tenu de son aspect spéculatif.

Vous croyez donc franchement au lancement en 2020 de la libra?

Bien sûr. On y travaille à 1000 pour-cent.

Créé: 28.09.2019, 22h38

En dates

1970

Bertrand Perez naît le 29 août. Il obtient son master à l’École supérieure d’informatique de gestion à Genève.

2011

Il rejoint le groupe PayPal, dont il deviendra directeur de la gestion
des paiements.

2019
En mai dernier, il est nommé directeur général de l’Association Libra, fondée par Facebook.

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