Karin Keller-Sutter: «Pour moi, faire de la politique, c'est une joie»

Conseil fédéralCandidate malheureuse en 2010, Karin Keller-Sutter fait son entrée au gouvernement. Quelques semaines avant le jour J, elle nous avait accordé cette interview.

Karin Keller-Sutter nous a reçus dans son bureau à Saint-Gall, un jour après avoir annoncé sa candidature dans son fief de Wil (SG).

Karin Keller-Sutter nous a reçus dans son bureau à Saint-Gall, un jour après avoir annoncé sa candidature dans son fief de Wil (SG). Image: Pascal Mora/LMD

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Vous n’arrêtez pas de sourire depuis que vous avez décidé de vous lancer. Enfin soulagée?
C’est une décision importante qui n’a pas été facile à prendre. Mais dès le moment où vous l’avez fait, vous pouvez enfin vous mettre en route. Je me sens calme et sereine.

Pourquoi avez-vous envie d’aller au Conseil fédéral?
Ça n’allait pas de soi, car j’ai toujours dit que je ne me présenterais plus. La réflexion a mûri lors de la démission de Didier Burkhalter. Des collègues sont venus me trouver pour que je me lance. Mais il n’était pas question que je brigue un siège latin. Après l’élection d’Ignazio Cassis, ces mêmes personnes sont venues me dire qu’elles comptaient sur moi pour la prochaine vacance. Je leur ai promis de réfléchir. La démission de Johann Schneider-Ammann m’a un peu prise de court. On m’a dit de foncer, mais je n’ai pas voulu me précipiter. J’ai attendu d’être chez moi. J’ai bu un verre de rouge avec mon mari et nous avons discuté. J’ai ensuite parlé avec des amis, et des collègues PLR m’ont dit qu’ils feraient tout pour moi si j’étais candidate. Ça m’a convaincue.

Vous avez déjà été membre d’un Exécutif. Cela vous fait-il vraiment envie de retrouver une telle charge de travail?
Des amis m’ont dit: «Pourquoi changer? Tu as une belle vie.» Et c’est vrai. Le Conseil des États, c’est passionnant. Il permet aussi d’avoir des mandats dans l’économie, tout en conservant un peu de vie privée. J’ai le temps d’aller promener mon chien. Mais j’ai senti une certaine responsabilité, même si ça peut paraître un peu pathétique.

Voulez-vous marquer l’histoire?
Marquer l’histoire en Suisse, ça n’existe pas…

Influencer la politique?
Non, je dirais plutôt participer.

Vous avez dit vouloir donner quelque chose en retour à la Suisse.
J’en ai beaucoup parlé avec mon mari. Comme nous n’avons pas eu d’enfants, j’ai toujours eu à cœur de m’engager pour la chose publique. Pour moi, faire de la politique, c’est une joie. On ne peut pas être simplement égoïste et se dire: «J’ai une belle vie.» Je porte aussi une responsabilité vis-à-vis du parti et de mon canton.

Et il faut que la Suisse orientale revienne au Conseil fédéral…
C’est vrai. Mais la provenance régionale ne suffit pas pour être élue. L’aspect femme non plus, d’ailleurs. Chaque élection a son histoire. La dernière fois, c’était l’histoire du Tessin. Avec Johann Schneider-Ammann, c’était celle de l’entrepreneur. Il faudra voir quelle sera la trame cette fois.

Quelle histoire aimeriez-vous?
J’aimerais que ce soit celle d’une PLR qui a envie de s’engager. Il faut vouloir être conseillère fédérale. Ça signifie beaucoup. J’ai énormément de respect pour la fonction.

Pensez-vous être la meilleure?
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le groupe PLR.

Vous, vous pensez l’être?
Non.

Mais vous affirmez que votre profil est plus complet aujourd’hui qu’en 2010.
Je pense avoir évolué. À l’époque, je n’étais pas sous la Coupole. Et si je suis honnête, ce n’est que maintenant que je saisis l’importance d’avoir un contact direct avec les parlementaires fédéraux. En travaillant dans les commissions, vous pouvez montrer votre capacité à tisser des compromis. Je ne regrette pas de m’être lancée. Cette expérience fait partie de ma vie, mais j’avais totalement sous-estimé cet aspect.

Votre premier échec a été injuste: on ne vous a pas élue car vous étiez la meilleure. Comment dépasse-t-on cela? Est-ce qu’on va voir un psy?
Je me souviens précisément de ce jour. C’était le 22 septembre, date de mon anniversaire de mariage. Je n’avais pas préparé de discours. En me levant, je savais que je ne serais pas élue. Mais je me suis dit que quoi qu’il arrive, ce jour resterait ma journée de noces. À la fin, j’étais contente que ça se termine. Un peu comme après un examen, vous êtes soulagé, quel que soit le résultat.

N’aviez-vous pas un sentiment d’aigreur vis-à-vis des jeux politiques?
J’ai essayé de voir les aspects positifs. J’avais un travail intéressant comme ministre. À 47 ans, je savais que je pouvais me présenter au Conseil des États ou rebondir dans l’économie privée. J’ai donc accepté calmement cet échec. Un jour, une amie m’a dit de voir ces huit dernières années comme un cadeau de la vie. Le Conseil fédéral, c’est un sacrifice. Aujourd’hui, je me dis qu’elle avait raison.

Qu’avez-vous appris de cet échec?
J’ai une force mentale assez grande. C’est quelque chose qui se construit. Il y a toujours des moments où on se dit que la vie est injuste, qu’on a été maltraité, et on s’enferme dans une spirale négative. Finalement, chacun peut s’en sortir avec ses propres ressources. Il faut garder ses distances par rapport aux échecs et ne pas tout prendre personnellement. Il ne faut pas laisser les choses négatives vous influencer, mais voir ce qu’il y a de positif. J’ai des amis, un mari super, un chien super aussi. Être content avec ce qu’on a, c’est ça qui fait la différence.

Vous sentez-vous plus forte aujourd’hui?
C’est marrant cette question. Comme tout le monde écrit que j’ai changé, j’ai demandé à mon mari: «Je suis toujours la même? Ta Karin?» Il m’a répondu que non. Il me voit lui aussi plus forte et plus sereine. C’est peut-être parce que j’ai moins besoin de me défendre et d’expliquer qui je suis vraiment.

Vous citez deux échecs dans votre vie: le Conseil fédéral et le fait de ne pas avoir eu d’enfants. Est-ce le même sentiment d’injustice?
Non.

De colère?
Non plus.

Pourquoi l’avoir dit?
Pour me préparer. Je ne peux pas être sûre d’être élue. Et la vie continue, quel que soit le résultat.

Vous vous confiez facilement sur votre vie privée. Est-ce une réaction aux critiques de ceux qui vous trouvent froide?
Est-ce que les personnes qui disent ça me connaissent vraiment? Une fois que les gens ont une image de vous, c’est difficile de la changer, surtout quand elle est amplifiée par les médias. Et je ne peux pas passer du temps avec tout le monde ou inviter tout le parlement à la maison.

À 54 ans, Karin Keller-Sutter a un profil plus complet et acquis le réseau qui lui manquait en 2010. Photo: Pascal Mora

La Karin de 2018 aurait dit à celle de 2010 de ne pas se lancer. Que dirait la Karin de 2010 à celle de 2018?
Je ne sais pas si je l’écouterais… Plus sérieusement, je pense qu’elle m’aurait dit de tenter ma chance.

Sur quels dossiers avez-vous envie de vous profiler? Europe, asile, économie?
Cette question ne se pose pas. Aujourd’hui, il s’agit d’élire quelqu’un qui est capable de fonctionner dans un collège. On cherche un membre du Conseil fédéral, pas un chef de département. J’essaierai de faire de mon mieux dans tous les dossiers et de contribuer à ce que le gouvernement ait une ligne identifiable. Je sais que ce n’est qu’en prenant en considération toutes les perspectives – qu’elles soient de gauche, de droite ou du centre – qu’on peut aboutir à des projets qui recueillent une majorité.

Le Conseil fédéral actuel manque-t-il d’unanimité? De vision?
Ce n’est pas à moi de le juger. Je constate toutefois que le parlement a beaucoup marqué les grands dossiers de la législature. Ça montre que les projets gouvernementaux n’avaient pas l’assise suffisante.

Vous pourriez être la première conseillère fédérale PLR après le traumatisme de l’affaire Kopp. Sentez-vous la pression?
Pas de la pression mais une attente. C’est devenu un thème au sein du groupe PLR, y compris auprès des hommes. C’est important pour notre base, et pour les femmes en général. Mais je n’ai pas envie d’être réduite à cet aspect. Je ne suis pas juste une femme PLR. J’apporte aussi mes expériences en politique et dans l’économie.

Faut-il plus de femmes au Conseil fédéral? Dirigent-elles différemment?
C’est la personnalité qui prime. Il faut faire attention aux clichés. On dit que les hommes sont rationnels et pragmatiques, et les femmes émotionnelles et hystériques. Je peux vous dire que j’ai côtoyé des femmes pragmatiques et rationnelles et des hommes émotionnels et hystériques. Toutefois, mon expérience dans les conseils d’administration m’a montré que les femmes sont plus critiques, elles osent davantage remettre en question certaines décisions.

Le PLR doit-il offrir un choix au parlement?
C’est le groupe qui décide.

Lorsque vous étiez parlementaire, vous préfériez avoir le choix, non?
Oui, mais je savais tout de suite qui je voulais.

En 2010, le parti n’était pas unanime derrière vous. Est-ce le cas aujourd’hui?
Oui. C’était une condition pour moi de savoir que j’avais son appui.

C’est pourtant du PLR que pourraient venir les critiques. Vous êtes un frein à certaines ambitions.
C’est vrai. Le parti doit rester neutre, mais le chef de groupe est venu me dire qu’il serait très content si j’étais candidate. C’est un signe important. Je sens un soutien très fort de mes collègues.

Où sont vos ennemis? À gauche? À droite?
Je ne pense pas comme ça. Il y a des amitiés interpartis qui se tissent. Je m’entends bien avec des socialistes. Et dernièrement j’étais à une fête d’anniversaire d’un collègue UDC. Ce sont ces liens-là qui comptent. Si vous vous attachez à ceux qui vous critiquent, vous n’avancez pas.

Vous êtes ultrafavorite. Vous allez devoir faire la statue pendant deux mois. Vous devez détester!
On m’a demandé de me positionner assez tôt. Ça va être plus long pour moi. Mais finalement, le temps passe vite. Il y a d’autres candidats qui vont se présenter, au PLR et au PDC. On ne parlera pas que de moi.


«La Suisse romande, elle fait partie de mon identité»

Vous êtes la plus romande des Saint-Galloises. Vous avez étudié à Neuchâtel. Comment y êtes-vous arrivée?
C’est une longue histoire. Durant ma scolarité, j’avais un an d’avance sur mes camarades. Comme j’étais un peu jeune pour entrer au gymnase, m’a mère m’a poussée à apprendre le français. Elle avait été jeune fille au pair à Lausanne. Et pour elle, qui était une fille de paysans, c’était comme partir pour les États-Unis. On a cherché des adresses à Fribourg, mais c’est à Neuchâtel que j’ai débarqué.

Vous deviez faire un an, mais vous êtes finalement restée quatre ans.
Être la semaine là-bas, loin de ma famille, c’était fantastique. Je voulais absolument rester. J’ai vu qu’il y avait la possibilité de faire l’école supérieure de commerce. C’est ce que j’ai fait. Ça m’a beaucoup plu, et ça m’a marquée.

Pourquoi?
Arriver dans une ville à 15 ans et demi, ça ne fait pas le même effet qu’à 30. Ça vous marque à un moment particulier de votre vie. J’étais à Neuchâtel, à la fin des années 70, en pleine crise horlogère. À l’école, j’avais des copains dont les parents n’avaient plus de travail. Certaines vitrines des magasins du centre-ville étaient vides. J’avais un petit ami à Colombier dont le père était au chômage. Un ingénieur qualifié qui s’est présenté des quantités de fois, sans succès. Heureusement sa femme a fini par trouver quelque chose. Cette histoire m’a beaucoup touchée.

Quels sont les bons souvenirs que vous gardez?
Le lac, évidemment! Les sorties et surtout le «Cercle». C’était génial. Le Cercle, c’est un local qui est ouvert toute la nuit. Il existe encore d’ailleurs. Bon, maintenant c’est marqué Unia sur la devanture, ce n’est sans doute pas la meilleure adresse pour une PLR.

Avez-vous encore des liens avec Neuchâtel? Il paraît que vous avez remplacé un conseiller fédéral pour le Festival international du film…
C’est Alain Berset qui me l’a proposé. J’ai tout de suite accepté. Du coup, on a arrangé une rencontre avec le Conseil d’État. On a bu un verre au Château. On a parlé de plein de sujets. C’était super.

Pensez-vous bien connaître les Romands?
La Suisse romande fait partie de mon identité. J’éprouve pour Neuchâtel un sentiment difficile à expliquer, quelque chose de profond. C’est comme un grand amour, ça fait partie de moi, de ma jeunesse. Je connais bien le canton de Vaud pour y avoir fait des vacances en Lavaux, et j’aime beaucoup Genève. Je sais qu’un Jurassien n’est pas comme un Genevois. Et lorsqu’un Neuchâtelois me parle du haut et du bas, je comprends de quoi il parle.

Vous souriez plus en français qu’en allemand. Est-ce votre langue de cœur?
C’est une bonne observation. Je pense que c’est surtout une question de culture. Parfois, mon mari me dit quand je suis avec mes amis romands, il ne me reconnaît pas. Ici, en Suisse orientale, on est plus réservé. Les gens ne vous sautent pas au cou pour vous saluer. (TDG)

Créé: 13.10.2018, 22h24

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