Les journalistes harcelées dans leurs enquêtes

Sondage TamediaPrès de 40% des harcèlements sexuels dénoncés par les journalistes sont l’œuvre d’intervenants externes.

Il arrive souvent que les rapports avec des interviewés dérapent. (Photo d'illustration)

Il arrive souvent que les rapports avec des interviewés dérapent. (Photo d'illustration) Image: Mihajlo Maricic / EyeEm/Getty

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Un politicien qui reçoit chez lui une journaliste en peignoir, un musicien qui verrouille la porte de la chambre d’hôtel lors d’une interview, un informateur qui envoie une photo de son sexe en érection, un sportif qui pousse une reporter sur son lit après un match perdu. Les exemples de dérapages sexistes foisonnent dans le sondage exclusif que notre cellule enquête et nos journalistes de données ont mené dans les médias suisses. Nombreuses sont celles qui ont dû s’extirper de situations plus qu’embarrassantes.

«J’assistais à un regroupement d’un parti politique dans le cadre d’une votation. Un des membres âgés du parti m’a mis la main aux fesses sans vergogne. Je lui ai tout de suite fait remarquer que le geste était inapproprié. On m’a demandé de l’excuser.» Le cas est presque banal dans la profession. Sur les 204 femmes qui ont donné des informations sur les auteurs, 40% parlent de personnes extérieures à leur lieu de travail. Des propositions «d’approfondir» l’entretien autour d’un café, des invitations à dîner, si ce n’est pas carrément du chantage aux informations contre services rendus. Dans l’écrasante majorité, les auteurs sont des hommes.

Spécifiques aux médias

«Ces pourcentages sont très élevés», remarque Marianne Schär Moser. La psychologue a participé en 2008 à la première étude du Secrétariat à l’économie (SECO) sur l’ampleur du harcèlement sexuel au travail. «C’est une spécificité aux médias. Dans notre étude au niveau national, on ne retrouve de tels chiffres que dans le domaine de la santé.»

Si la parole s’est libérée depuis l’affaire du PDC valaisan Yannick Buttet, accusé de harcèlement sexuel par plusieurs femmes, dont des journalistes, le sondage semble enfoncer des portes ouvertes. Cette ancienne correspondante au Palais fédéral se souvient: «Lorsque j’ai commencé à Berne, un vieux parlementaire me poursuivait systématiquement dans les couloirs de l’hôtel où je logeais. J’ai passé mon temps à le fuir.» Ou encore: «Je croise cet autre parlementaire dans un restaurant où je vais manger avec des collègues. Il me regarde droit dans les yeux et me dit qu’il allait justement commander des moules. Sur le moment, personne de nous n’a su quoi répondre, nous étions sans voix.»

Lorsque la séduction dérape

Les rapports entre journalistes et politiciens inhérents au métier sont très souvent sur la corde raide. Comme l’explique une autre ex-journaliste du Palais: «Lorsque vous êtes dans la salle des pas perdus à la recherche d’un interlocuteur, vous essayez d’être charmante, souriante, pour obtenir les informations que vous voulez. Vous n’y allez pas en faisant la tête. Alors, oui, il y a une sorte de rapport de séduction.»

Ou encore cet autre témoignage: «Lors d’une fête, je croise l’un de mes interlocuteurs politiques réguliers pour mon travail. J’étais habillée en robe. Il était avec sa femme. Il se penche à mon oreille et murmure: «Vous devriez vous habiller plus souvent comme cela au Palais fédéral. Avec un sourire appuyé.» Une journaliste alémanique raconte comment un politicien lui a donné rendez-vous chez lui à 10 heures du matin, en tenue à la Strauss-Kahn, slip et peignoir de bain. Lors d’une autre rencontre à son domicile, il lui demande de ne pas venir trop tôt. «Vous risqueriez de me voir en slip, et vous ne voulez pas ça. Ou bien si?»

Dans le registre de la drague lourde, les élus locaux ne sont pas en reste. Une journaliste, stagiaire à l’époque, parle de SMS graveleux répétés d’un politicien genevois. «Je devais l’interviewer souvent, et à chaque fois ça recommençait. Une de mes collègues m’avait même conseillé de dîner avec lui, affirmant que ce serait bien pour ma carrière…»

Parfois, c’est l’interlocuteur mécontent de la tournure de l’article qui se venge, comme ici. «Dans une affaire un peu délicate, la personne épinglée par mon article a raconté à tout le monde que, comme j’étais enceinte, j’étais perturbée par mes hormones en l’écrivant.»

Certains profitent de leur statut de «source» indispensable à l’enquête. Une journaliste raconte: «Je suis en contact avec un informateur qui se décide enfin à me livrer un scoop. Il m’appelle un soir et me propose de le voir chez lui. Je lui réponds que je préfère un lieu public. Sur ce il m’envoie une photo de son sexe en érection et me dit qu’il ne peut pas sortir dans cet état.»

Dérives dans le sport

Les abus de pouvoir n’existent pas que dans le domaine politique, comme le raconte cette journaliste qui a couvert au début de sa carrière un tournoi de tennis. «Dans la chambre voisine logeait un tennisman qui venait de se faire éliminer. Il m’interpelle, je m’avance dans l’entrebâillement de la porte. On échange des banalités sur le tournoi et la météo, je lui dis clairement que je suis journaliste et là, ni une ni deux, il me plaque contre le mur et enfonce sa langue dans ma bouche. Je le repousse et essaie de le raisonner, lui dis qu’il risque gros, etc. Il ne veut rien entendre, insiste sur le fait que j’en ai autant envie que lui, puis me prend et me pousse sur le lit. Je me débats et réussis à me dégager. Il baisse son pantalon, expose son érection et me dit: «Regarde dans quel état tu m’as mis. Fais-lui au moins un bisou avant de partir.» J’ai fui et suis restée plus de deux heures dans la salle à manger à redouter de le recroiser et à réaliser ce à quoi je venais d’échapper.» La jeune femme évoque un sentiment de culpabilité, l’impression d’avoir été prise pour une groupie par le sportif, qui a depuis mis un terme à sa carrière.

Responsabilité de l’employeur

Si les femmes se sentent souvent seules face à ces agressions, la professeure Karine Lempen rappelle la responsabilité de l’institution. «L’entreprise de média doit protéger son personnel également contre les atteintes commises par des tiers, de la même façon qu’un restaurant doit protéger son équipe contre le harcèlement de la clientèle. Elle ne peut pas se désintéresser des conditions de travail de ses journalistes.» La professeure à la Faculté de droit de l’Université de Genève donne quelques pistes. «Envoyer les femmes accompagnées d’un ou d’une collègue lors d’une interview avec un politicien qui a ce genre de réputation serait une des mesures envisageables.» Et de rappeler que «chaque entreprise doit informer son personnel sur la procédure à suivre en cas de harcèlement».

De son côté, dans le sillage de l’affaire Buttet, le Palais fédéral a mis en place en 2017 une cellule d’aide aux victimes à l’intention des parlementaires. Elle a été reconduite en novembre 2018. Karine Lempen souligne que la simple existence de cette cellule est propre à dissuader les comportements harcelants. De nos jours, toutes les grandes entreprises disposent d’une telle structure.

Créé: 09.06.2019, 07h57

En chiffres

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À propos du sondage Tamedia

Le sondage en ligne de Tamedia a été réalisé entre le 27 janvier et le 27 février 2019 auprès de 3429 personnes actives dans le domaine des médias en Suisse romande et alémanique. Le logiciel Limesurvey permet d’assurer une seule réponse par sondage envoyé.

Les réponses sont parvenues de 160 médias TV et radio et 540 de presse écrite et en ligne, dont Tamedia. 45% des sondés sont des femmes; 755 personnes y ont répondu. Le sondage a abordé le sujet du harcèlement sexuel, vécu personnellement ou observé chez d’autres, ainsi que le sexisme. Il était anonyme, mais une quarantaine de sondés ont laissé leurs coordonnées. Leurs commentaires laissés en ligne rempliraient un livre de 220 pages! Le sondage n’est pas représentatif mais s’apparente à celui réalisé auprès des médias en France lancé récemment par trois associations de journalistes, Prenons la une, Nous toutes et Paye ton Journal.

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