Une jolie fleur met les colonies d'abeilles en péril

BiologieExcellent engrais durable, la phacélie cause, selon les producteurs de miel, d’importants dégâts dans les ruches.

La phacélie, une plante importée, semble avoir de nombreux impacts négatifs sur nos abeilles.

La phacélie, une plante importée, semble avoir de nombreux impacts négatifs sur nos abeilles. Image: Jean-Paul Guinnard/Istock

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Les agriculteurs la louent pour ses vertus d’engrais vert et les promeneurs l’admirent pour la couleur qu’elle donne aux ternes champs d’automne: la phacélie – cette plante violacée qui fleurit entre octobre et novembre dans nos campagnes – n’a pourtant pas que des fans. Les apiculteurs la regardent même d’un œil circonspect, quand il n’est pas mauvais. En cause, les dégâts qu’elle occasionne dans les colonies d’abeilles à l’entrée de l’hiver.

Tous ne sont cependant pas prompts à vouloir lui faire bouffer les pissenlits par la racine, à cette fleur importée voilà un quart de siècle de Californie du Sud et du Mexique. «Le nectar que les abeilles prélèvent et ramènent à la ruche est meilleur que le sirop qu’on donne», souligne ainsi Samuel Roy, apiculteur à Treycovagnes (VD), près d’Yverdon. Quand l’année est sèche, comme cela a été le cas en 2018, la phacélie ne nuirait ainsi pas à ses ruches, dit-il, car son nectar n’est pas trop humide.

Inspecteur cantonal des ruchers et apiculteur professionnel à Daillens, dans le Gros-de-Vaud, Franck Crozet n’est pas vraiment d’accord. C’est un euphémisme: «J’ai retourné des cadres dans mes ruches il y a une quinzaine de jours et ils dégoulinaient d’eau. Le nectar de la phacélie est trop humide pour nos abeilles. C’est tout.»

Mais au fond, en quoi cette humidité est-elle tant redoutée par les apiculteurs? «Parce qu’en consommant un nectar trop mouillé, les abeilles se gorgent d’eau. Leur digestion s’en trouve affectée, ce qui peut déclencher une dysenterie dans la colonie», répond Samuel Roy.

Franck Crozet affirme de son côté que de manière générale cette humidité excessive est néfaste à la survie de la colonie dans la ruche en hiver. «Au printemps, j’ai constaté de grosses pertes dans mes colonies situées à proximité de champs de phacélies.

«Quand les abeilles la butinent, il y a de gros problèmes», reprend-il, vindicatif. Franck Crozet entend bien les avantages que cette plante amène à l’agriculture. Ce que d’autres espèces semées comme interculture en fin d’été – trèfle blanc, moutarde ou tournesol – apportent aussi. «La phacélie est de loin la pire. Ces autres plantes sont moins problématiques, même si ce n’est pas en automne qu’il nous faut des fleurs, reprend-il. La biodiversité, c’est une chose, mais on ne doit pas importer des plantes qui n’ont rien à faire ici. Ses effets sont catastrophiques, surtout si derrière, l’hiver est rigoureux.»

Plus la saison morte est rude, plus les abeilles ont besoin de force pour assurer le bon fonctionnement de la ruche jusqu’au réveil de la nature. Or, plus elles butinent, plus elles se fatiguent. Ce n’est pas un hasard si les abeilles d’été (écloses entre le 10 mars et le 10 août) ont une espérance de vie d’un mois, alors que leurs sœurs d’hiver peuvent durer jusqu’à sept mois. «Quand la phacélie fleurit tard, elles butinent plus longtemps. Et se fatiguent», reprend Samuel Roy.

Certains apiculteurs vont jusqu’à dire que cette plante mellifère les attire irrémédiablement hors de la ruche trop tard dans la journée quand les jours raccourcissent. Prises par le froid qui suit subitement le coucher du soleil à l’automne, elles ne parviendraient pas à rentrer et en mourraient. «Personnellement, je ne suis pas aussi catégorique», doute ce dernier.

Il met en revanche le doigt sur un autre problème: le nectar tardif que les abeilles d’hiver rentrent à la ruche empiète sur les alvéoles censées accueillir les pontes de la reine. Ce qui restreint de fait le nombre de futures abeilles. «Le fonctionnement, et même la survie de la colonie sont mis en péril par la diminution d’effectifs que cela engendre», affirme-t-il.

La question est donc légitime: pourquoi la présence de cette plante a-t-elle été autorisée? «Avant un changement de législation, la phacélie devait être broyée avant le 15 octobre, on pouvait s’en accommoder», précise Franck Crozet. À la suite de la modification légale, une étude a été conduite par l’Agroscope, trois automnes consécutifs, en Ajoie.

«Elle n’a rien démontré de néfaste pour les abeilles. Mais les trois années durant lesquelles elle a été réalisée, la météo était telle que les abeilles ne sortaient pour ainsi dire pas… Aujourd’hui, tout est en fleur. S’il y a une période de redoux, on peut s’attendre à une catastrophe…» soupire l’inspecteur cantonal des ruchers.

Créé: 24.11.2018, 22h25

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