Jean-Pierre Le Goff: «Mai 68 nous fait osciller entre fascination et rejet»

CommémorationMai 68 fête ses 50 ans, mais reste difficile à saisir. Entretien avec le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui publie un livre sur les causes de l’événement.

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En 1998, le sociologue Jean-Pierre Le Goff avait fait basculer le débat sur Mai 68 avec un livre qui en analysait les «effets souterrains» dans la société française: «Mai 68 - L’héritage impossible» (Ed. La Découverte).

Aujourd’hui, il publie un autre ouvrage, tout aussi remarquable, mais d’une forme et d’une ambition très différentes, qui s’attache aux causes plutôt qu’aux effets de Mai 68. «La France d’hier» (Ed. Stock) se présente comme un «essai d’ego-histoire» et raconte, en même temps que l’adolescence de l’auteur, les années 1950 et 1960, durant lesquelles se sont aiguisées les contradictions ayant conduit à Mai 68.

En 1968, de nombreux pays développés ont connu la révolte de la jeunesse. Pourquoi seule la France fait-elle de ces révoltes l’objet de grandes commémorations

- C’est vrai, il y a eu la révolte des campus américains; les manifestations contre la guerre au Vietnam, en Allemagne; le Mai rampant italien; des mouvements violents au Japon; des étudiants tués par balles, au Mexique… Je pense toutefois qu’il existe une spécificité française. Elle tient à la conjugaison de la révolte étudiante avec une grève générale lancée par les syndicats, et avec une crise politique, qui s’est terminée, en juin, avec les élections législatives. C’est l’emboîtement de ces trois crises, dans un laps de temps de huit semaines, qui caractérise Mai 68. Elles ont fait entrer la France paralysée par la grève générale dans un de ces moments où tout semble possible et où l’imaginaire peut s’engouffrer. Les barricades et les palabres du Quartier latin renvoient aux révolutions de 1848, de 1830 et même à 1789. À l’époque, Raymond Aron avait déjà bien saisi le caractère de «psychodrame». Sous une forme mi-ludique, mi-sérieuse, la France a rejoué son passé révolutionnaire en remettant en scène tout ce qu’elle avait été.

Les commémorations de Mai 68 sont importantes pour les Français?

- Tous les dix ans, Mai 68 est célébré médiatiquement pour une raison simple: à partir des années 1980, de nombreux soixante-huitards ont occupé des postes de pouvoir dans l’édition et les médias. On a donc l’impression que la France entière n’a jamais cessé de célébrer Mai 68. Mais c’est surtout l’affaire d’un petit milieu, qui s’autocélèbre en célébrant Mai 68 de façon apologétique, donnant ainsi la version de l’histoire écrite par les vainqueurs et érigée en doxa pour les nouvelles générations. Pour ma part, je suis persuadé qu’il existe un grand décalage entre ce petit milieu et la majorité des Français. En 2008, Mai 68 a suscité une agitation médiatique inversement proportionnelle au nombre de livres vendus sur le sujet.

Il n’y a pas que des célébrations. Les commémorations sont également l’occasion de critiques virulentes de Mai 68.

- On oscille, en effet, entre fascination et rejet. Il y a eu, dans l’événement, des aspects de libération, c’est vrai. Mais il y a eu aussi des aspects plus problématiques, sur lesquels les Français se sont divisés, notamment sur les questions de l’autorité, de l’éducation des enfants, de l’école et des mœurs… C’est ce que j’ai appelé «l’héritage impossible de Mai 68». Le gauchisme politique, sur le modèle léniniste et maoïste, a été un échec, et c’est une bonne chose. En revanche, le gauchisme culturel s’est diffusé dans toute la société et a pu acquérir une hégémonie dans certains milieux, comme ceux de la culture et de l’école. Une partie de la société n’a pas suivi. Pour autant, ces aspects critiquables ne justifient pas qu’on fasse de Mai 68 la cause de tous nos maux. Vous avez, aujourd’hui, un courant réactionnaire et revanchard pour qui cet événement est devenu le diable. Et vous avez donc un faux débat entre les apologétiques, qui racontent la légende dorée et, en contrepoint, les revanchards, qui se révoltent contre l’hégémonie du gauchisme culturel en pensant que c’était mieux avant et en fantasmant un retour possible à ce bon vieux temps supposé. La responsabilité des soixante-huitards est grande, mais encore faut-il la cerner: ils n’ont pas inventé le chômage de masse, ni le problème des banlieues, ni l’islamisme radical… La critique de l’héritage impossible ne dispense pas de comprendre ce qui s’est passé. Pour cela, il faut revenir à l’événement lui-même et aux conditions qui l’ont rendu possible.

C’est ce que vous faites dans «La France d’hier», où vous racontez votre adolescence en l’inscrivant dans le contexte sociohistorique des années 1950 et 1960. Mai 68, c’est une affaire d’adolescence?

- Ma thèse est que l’adolescence n’est plus seulement un âge transitoire de la vie, comme elle l’était encore avant 68: elle est devenue un modèle social de comportement à part entière, avec son style de vie et sa culture propres qui débordent une simple classe d’âge. Ma génération a été à l’avant-garde du développement du «peuple adolescent». Elle en a formé, en quelque sorte, le creuset dans lequel les générations suivantes vont s’inscrire. Celles-ci ont des comportements qui leur semblent naturels, par exemple, dans leurs rapports à l’autorité, aux institutions, aux mœurs, mais qui sont nés au cours de ces années-là. Le fossé entre les anciennes et les nouvelles générations est plus important aujourd’hui qu’au temps de mon adolescence. Si j’ai écrit ce livre, c’est pour essayer de retisser le lien qui a été rompu. En le lisant, les jeunes générations peuvent découvrir comment elles se sont inscrites dans une histoire sans le savoir.

Si on vous résume, ceux qui ont eu 20 ans en 1968, comme vous, ont vécu entre deux âges au moment où la France se trouvait entre deux mondes?

- Oui, j’ai adopté la forme du récit pour faire comprendre de l’intérieur le climat de cette France d’hier dont les contradictions vont amener Mai 68. Avoir 15 ans dans les années 1960, c’est vivre l’adolescence à un moment où le pays se trouve tiraillé entre l’ancien et le nouveau. Mon récit se déroule en Normandie, à la pointe extrême du Cotentin, autant dire au bout du monde. J’ai grandi là, dans une France de bourgs et de villages encore imprégnée par un catholicisme doloriste. J’ai été éduqué dans ce monde d’hier, alors même que la France était en train de basculer vers une société historiquement inédite: une société de consommation, des loisirs et des médias, où le bonheur semblait à portée de main, mais qui suscitait aussi de l’inquiétude. En 1964, quand André Malraux prononce son discours sur Jean Moulin d’une voix tremblante, devant un général de Gaulle rhabillé en militaire pour l’occasion, c’est aussi l’époque du rock et du yé-yé. On est vraiment entre deux mondes. L’adolescence a été la plaque sensible de ces contradictions et de ce basculement.

Ces contradictions vont conduire à Mai 68, dont vous parlez comme d’un moment de «catharsis». Qu’entendez-vous par là?

- Je veux dire que les contradictions accumulées pendant la période antérieure vont éclater au grand jour sous la forme d’un grand déballage. C’est ce que Pierre Nora a appelé «le festival de la parole». On parle, on n’arrête pas de parler, on remet tout en cause… La parole se libère avec passion et ça fait du bien: c’est cela, la catharsis. Il y a à la fois beaucoup de confusion et un sentiment de fraternité dans cette libération de la parole qui va de pair avec un décloisonnement social: tout le monde parle à tout le monde. Par rapport à la parole de l’État, que le modèle gaullien tendait à sacraliser, on peut y voir un élément d’émancipation. Cela exprime aussi un besoin de pause dans une société que la modernisation avait bouleversée en un court laps de temps. Comme si, en pleine dynamique des Trente Glorieuses, on s’était payé le luxe de dire: «On arrête tout pour savoir où on va…» Mais ce flot de paroles, entraîné par l’illusion lyrique, porte aussi la marque de la société nouvelle, celle des médias et de la communication, où l’on a l’impression de transformer le monde quand on bavarde à son propos. À cet égard, Mai 68 se révèle tout à fait paradoxal.

Ce n’était donc pas un événement porté par un élan révolutionnaire?

- La prise du pouvoir n’était pas l’enjeu, même si on l’a craint un moment. Le Parti communiste, qui constituait la force importante de la gauche avec le syndicat CGT, n’en voulait pas. Il n’y a donc pas eu de révolution. Il y a eu cinq morts en mai-juin 1968. Je ne sous-estime pas la répression, il existe des témoignages. Mais le mouvement n’a pas débouché sur la guerre civile; c’est resté une «affaire de famille». Les élites ont tout fait pour éviter le bain de sang. Pour une raison simple: la révolte étudiante était celle des futures élites et, du côté du pouvoir, on avait le sentiment de se trouver face à ses propres enfants. N’oubliez pas non plus que les jours et les nuits d’affrontements respectaient les week-ends. Et qu’il n’y a pas eu d’affrontements pour reprendre la Sorbonne ou l’Odéon; il a suffi d’attendre que les vacances d’été arrivent. Mai 68 a eu lieu dans une société inédite, qui pouvait inquiéter, mais dans laquelle on n’était pas trop mécontent de certains acquis.

Il n’est donc pas possible de trouver un sens général à tout ce qui s’est exprimé à ce moment-là?

- Je ne pense pas qu’il faille le chercher dans un discours structuré et unifié. La multiplicité des paroles empêche de dire que l’événement était marxiste, ou anarchiste, ou surréaliste, ou même «chrétien de gauche»… Il était tout cela à la fois, comme dans une marmite bouillonnante. Vous mesurez donc la difficulté à l’interpréter. D’un côté, vous avez la Commune étudiante qui veut «vivre sans temps mort et jouir sans entraves». De l’autre, le mouvement social et les syndicats qui scandent: «Pompidou, des sous!» Admettez que la synthèse de ces deux mots d’ordre ne va pas de soi.

Le fantôme de Mai 68 est revenu, en 2016, pour hanter les manifestations de Nuit debout. Elles ont rejoué un événement qui, lui-même, était déjà une mise en scène?

- Nuit debout a été une bulle. Une «révolution» sous cloche. Un spectacle que les gens sont allés voir, place de la République, et que les télévisions ont filmé comme un grand événement. En réalité, les médias ont valorisé un mouvement qui est resté dans l’entre-soi, sans prise sur l’ensemble de la société. Nuit debout a rejoué, sous une forme ultracaricaturale, l’utopie de Mai 68 qui avait abouti à une impasse: le refus de toute hiérarchie et délégation, le débat à n’en plus finir… Je m’étonne que certains aient pu y voir la formule, enfin trouvée, d’une politique citoyenne. Nuit debout a tenu ainsi jusqu’au début de l’été. La société de consommation est déclarée détestable, mais quand arrivent les vacances… Les mouvements citoyens radicaux se heurtent toujours à ces réalités des sociétés développées que sont les week-ends et les vacances.

Associée à Mai 68, la «libération de la parole» est revenue dans l’actualité avec le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc. Vous voyez des liens entre l’un et l’autre?

Il existe des éléments de continuité, mais les éléments de rupture l’emportent. Contrairement à ce qui se dit souvent, Mai 68 n’a pas été particulièrement féministe. Pas plus, d’ailleurs, qu’il n’a été écologique: pas mal d’arbres du Quartier latin ont été abattus… Mais cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun lien entre Mai 68 et le mouvement féministe. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) en est issu. Il a été créé en 1970 et il a versé dans la provocation et l’extrémisme. Mais, si on le compare au néoféminisme qui s’affirme aujourd’hui, on constate qu’il était différent sur des points essentiels: il ne s’inscrivait pas dans une logique de puritanisme, de victimisation et de lynchage médiatique. Il suivait plutôt une logique d’émancipation autonome au sein de la société. Autrement dit, son rapport à l’État n’était pas le même. Au lieu de se tourner vers l’État pour lui demander d’intervenir sans cesse ou d’interdire, les féministes du MLF lui disaient plutôt: «Ne me libère pas, je m’en charge!», ce qui créait un tout autre climat.

Les commémorations se suivent, mais ne se ressemblent pas forcément

Bien sûr, toutes les commémorations de Mai 68 ont un air de famille. Tous les dix ans, on voit revenir les mêmes acteurs vedettes du «joli mois de mai». On revoit les mêmes images de barricades, les mêmes matraques s’abattant sur les mêmes crânes. Et on remet sur le métier les mêmes questions. Révolte d’enfants gâtés? Dernier sursaut de l’espérance révolutionnaire? Chaque commémoration possède pourtant sa couleur propre. Celle de 1978 affiche une mine plutôt blême. L’Union de la gauche est en miettes, la droite a remporté les élections législatives, en mars, l’extrême gauche n’est plus que l’ombre d’elle-même et Dany le Rouge est encore interdit de séjour en France. On voit cependant s’affirmer des images qui deviendront les plus emblématiques de l’événement.

Comme cette «Marianne de Mai 68», photographiée par Jean-Pierre Rey, qui brandit un drapeau au-dessus de la foule et qui évoque tant «La Liberté guidant le peuple», d’Eugène Delacroix. Dix ans plus tard, elle sera en couverture de Paris Match. En 1988, la commémoration est marquée par la publication des deux gros volumes de Hervé Hamon et Patrick Rotman: «Génération». Sur un ton enjoué, ils racontent surtout le Mai 68 germanopratin et consacrent ses figures héroïques. C’est un peu le Who’s Who soixante-huitard. La sortie du livre donne lieu à une soirée mondaine à l’Odéon naguère occupé: ceux qui lançaient des pavés tiennent désormais le haut du pavé.

Sur Mai 68, la France n’a cessé de s’écharper. Raymond Aron avait décrit l’événement comme un «marathon de la palabre» et il semble se prolonger dans les nombreuses polémiques qu’il suscite. En 1998, les disputes se poursuivront autour du livre de Jean-Pierre Le Goff («Mai 68- L’héritage impossible») et de sa critique du «gauchisme culturel». Cette année-là, le quotidien Libération se dépense pour célébrer l’événement.

Mais la France a la tête ailleurs: elle attend la Coupe du monde de football et les buts de Zidane. Le débat se fait plus vif dix ans plus tard, quand Nicolas Sarkozy enrôle le sujet dans sa campagne et proclame qu’il veut «tourner la page de Mai 68»: en 2008, la commémoration coïncide avec l’élection présidentielle.

De quoi sera faite celle qui vient, alors que tant d’anciens enragés ont pris le parti d’Emmanuel Macron (Daniel Cohn-Bendit, Roland Castro, Romain Goupil, Alain Geismar…)? Si l’on en croit les livres qui paraissent actuellement, l’intérêt se déplace hors de Paris, vers le Mai 68 de la province, des campagnes, des oubliés. Irait-on vers une commémoration «inclusive»? Une chose au moins est sûre, elle sera massive. (24 heures)

Créé: 14.04.2018, 22h40

(Image: Baltel/Sipa)

«Contrairement à ce qui se dit souvent, Mai 68 n'a pas été particulièrement féministe. Pas plus, d'ailleurs, qu'il n'a été écologique» Jean-Pierre Le Goff, sociologue.

À lire

«La France d’hier - Récit d’un monde adolescent - Des années 1950 à Mai 68», Jean-Pierre Le Goff, Stock, 467 p.

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