Jägermeister respecte les «bonnes mœurs» selon le TAF

Le Tribunal administratif fédéral a estimé que la croix sur le logo de la célèbre liqueur n’est pas offensante pour les chrétiens. Ce litige rappelle que boire et manger sont aussi des actes éminemment culturels.

Le cerf fait référence à la légende de saint Hubert qui avait oublié Dieu en aimant trop la chasse.

Le cerf fait référence à la légende de saint Hubert qui avait oublié Dieu en aimant trop la chasse. Image: DR/LMD

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Hubert de Liège aimait tant la chasse qu’elle lui avait fait oublier Dieu. Un jour du printemps 676, ce devait être le Vendredi-Saint, ce seigneur battait la forêt des Ardennes quand surgit devant lui un cerf immense. L’animal était entièrement blanc. Une croix rayonnait entre ses bois. Et le chasseur entendit une voix qui s’adressait à lui:

«Jusqu’à quand cette vaine passion te fera-t-elle oublier le salut de ton âme?» Hubert fit pénitence de ses péchés et le cerf blanc, bien plus tard, en 1935, fut également profitable à l’entreprise allemande qui l’avait imprimé sur les étiquettes d’une nouvelle liqueur: le Jägermeister. Mais c’est aussi cette étiquette qui l’a conduit devant le Tribunal administratif fédéral (TAF) qui vient de statuer sur son cas: le cerf rédempteur était soupçonné de porter «atteinte aux bonnes mœurs».

En réalité, le litige opposant la société Mast-Jägermeister à l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI) ne portait pas sur le cerf lui-même mais sur la croix qui irradie entre ses bois. La loi sur la protection des marques «exclut de la protection à titre de marque les signes qui sont contraires à l’ordre public ou aux bonnes mœurs». L’usage commercial de la croix était-elle de nature à heurter la sensibilité des chrétiens? Lundi 13 février, le TAF a estimé que non.

Ce n’est pas une première. Chef de division à l’IPI, Olivier Veluz est familier de ce genre de questions: «Savoir s’il faut ou non refuser la protection à une marque parce qu’elle pourrait porter atteinte aux bonnes mœurs en heurtant des sentiments religieux, c’est une question qui se pose plusieurs fois par mois pour l’ensemble des examinateurs de marques. Des cas sérieux, qui remontent jusqu’au chef de division, je dirais qu’il y en a une dizaine par année sur plus de 30 000 demandes traitées.» Mais comment savoir si un signe est susceptible d’être offensant sur le plan religieux? En matière de marques, les directives de l’IPI stipulent qu’il «faut tenir compte du point de vue d’une personne moyenne appartenant à la communauté religieuse concernée».

En pratique, Olivier Veluz reconnaît que c’est parfois épineux: «Nous nous fondons sur des ouvrages et des auteurs de référence. Mais où faire passer les limites de l’offense? On est là dans la sphère personnelle et c’est donc difficile à cerner. Ce sont des questions d’autant plus délicates que les sensibilités sont en train d’évoluer dans ce domaine.»

Elles changent en effet. Notamment dans le domaine alimentaire. On tolérerait mal aujourd’hui les «têtes de nègre» de jadis, rebaptisées «têtes au choco» en 1992. Plus récemment, en 2012, l’association des restaurants autrichiens a fait campagne pour que soient bannis les noms de plats «discriminatoires». Elle préconisait entre autres que le Zigeuner-schnitzel (escalope tzigane) devienne une «côtelette sauce au poivre».

Orelsan et le Jägermeister

Boire et manger sont des nécessités biologiques, mais aussi des actes éminemment culturels. C’est ce que rappellent les péripéties judiciaires du Jägermeister, cette liqueur aux herbes miraculeusement saisie par la mode dans les années 2000 (même le rappeur Orelsan en achète dans le film «Comment c’est loin»): il y a du religieux dans nos verres et dans nos assiettes. D’ordinaire, on n’y prête pas garde; Jägermeister le rend visible.

Qu’il s’agisse des marques, de leur imagerie, des noms de produits ou de plats, la culture chrétienne est omniprésente (lire ci-dessous). Au contraire du judaïsme et de l’islam, le christianisme ne distingue pas aliments purs et impurs. Mais son influence se retrouve derrière le poisson du vendredi (en mémoire du Vendredi-Saint). Ou dans l’importance accordée au vin: au Moyen Âge, l’expansion de la viticulture a accompagné celle du christianisme.

L’homo connecticus a beau se croire supérieur à l’homme des cavernes, lui aussi pratique la pensée magique en pensant qu’on est ou qu’on devient ce qu’on ingère. Ce dont témoigne par exemple l’expression «avoir mangé du lion». Mais on identifie également l’autre à ses pratiques alimentaires: l’Anglais est un «rosbif» pour le Français qui, lui-même, passe pour un mangeur de grenouilles («froggy») aux yeux de l’Américain.

Un terrain privilégié pour les fièvres identitaires? Professeur à la Haute École pédagogique du canton de Vaud et auteur d’une «Petite histoire de l’alimentation en Suisse» (ELP, 2014), Yvan Schneider ne le pense pas: «En tant que marqueurs identitaires, les cuisines invitent à l’échange plutôt qu’à la confrontation.» Dans «L’homnivore» (Odile Jacob, 2001), le sociologue français Claude Fischler était parvenu à une conclusion analogue: «C’est toujours par les manières de table que débute l’apprentissage d’une culture inconnue.»


Alcools, fromages, pâtisserie… Le christianisme est partout dans nos verres et nos assiettes

Dans son genre, le Jägermeister est loin d’être seul. En Europe, les liqueurs à base de plantes médicinales ont beaucoup occupé les communautés monastiques qui les ont commercialisées à partir du XVIIe siècle: on connaît la chartreuse ou la bénédictine, dont les noms féminins tranchent un peu avec le viril Jägermeister. Mais les registres des monastères attestent aussi de la production d’eau-de-vie, de vin ou de bière. On doit à l’ordre de la Trappe les bières trappistes: Chimay, Orval, Rochefort, etc.

Et le champagne Dom Pérignon porte le nom du moine bénédictin qui, au XVIIe siècle, avait conçu l’assemblage des raisins pour améliorer la qualité du vin. Même les Jurassiens buveurs de damassine avalent sans y songer un peu d’histoire chrétienne: la variété de prune dont elle tire son nom renvoie à la deuxième croisade (1147-1149) qui fit le siège de Damas.

Les moines ont aussi beaucoup contribué à la variété des fromages. La boule des moines, par exemple, est fabriquée dans le Morvan par des moines bénédictins. Et nos têtes de moine rabotées à la girolle ont été conçues il y a plus de huit siècles dans le canton de Berne, à l’abbaye de Bellelay. Si l’on cherche un fromage œcuménique ou polythéiste, il y a bien sûr le Caprice des dieux.

En revanche, si l’on veut opter pour un repas résolument chrétien, on peut jeter son dévolu sur le poisson saint-pierre (il tire son nom d’un récit biblique), sur la coquille Saint-Jacques (référence à l’apôtre Jacques, pêcheur du lac de Tibériade) ou sur le jésus de Lyon: le nom de ce saucisson rappelle qu’il était fabriqué en fin d’année, de façon à pouvoir être mangé à Noël.

Curieusement, le christianisme condamne le péché de gourmandise mais se montre très présent sur la carte des desserts: on y trouve la religieuse, le saint-Honoré, le gâteau des rois, ou encore ces beignets de pâte à choux qu’on appelle pets-de-nonne.

Reste le cas du croissant. Si l’on se fie à la légende, sa forme n’aurait rien de chrétien, bien au contraire. Il serait né du choc des civilisations de 1683, quand Kara Mustapha et ses Ottomans assiégeaient Vienne. On raconte que les boulangers viennois, en se levant tôt pour allumer leur fournil, avaient entendu que les Turcs étaient en train de creuser des tunnels et avaient donné l’alerte. Les Turcs furent défaits et les boulangers viennois auraient immortalisé cette victoire en créant les croissants à l’image de ceux qu’ils avaient vus sur les bannières ottomanes. Mais les historiens n’accréditent nullement cette histoire.

Créé: 27.02.2020, 14h40

Articles en relation

Le cerf de Jägermeister a perdu tout sens chrétien

Suisse Le tribunal fédéral a estimé que le logo de Jägermeister, un cerf avec une croix, pouvait être commercialisé sans que cela ne blesse de sentiments religieux. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Coronavirus et enseignement à la maison
Plus...