«J’espère que ce que j’ai fait servira d’exemple à ma génération»

Carola Rackete, la jeune capitaine du navire humanitaire «Sea-Watch» revient sur l’opération de sauvetage de migrants qui lui a valu d’être arrêtée le 29 juin en Italie.

La capitaine Carola Rackete lors de son arrestation par la police italienne à Lampedusa, le 29 juin.

La capitaine Carola Rackete lors de son arrestation par la police italienne à Lampedusa, le 29 juin. Image: Reuters/Guglielmo Mangiapane

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La capitaine reste la capitaine. Même en faisant des choses anodines: poser la cafetière sur le feu, répondre aux e-mails d’amis depuis son ordi décoré d’autocollants Greenpeace, Sea-Watch ou Rise for Afrin. Même lorsqu’elle foule le sol de la cuisine de ses pieds nus et porte un vêtement très bariolé, elle est Carola Rackete, cette jeune femme de 31 ans qui ne descend jamais de son bateau. Y compris dans cette maison d’une localité dont elle ne veut pas révéler le nom et où l’ONG allemande Sea-Watch l’a cachée pour la protéger du déferlement des caméras, des curieux, des sympathisants et des opposants. C’est là que «La Repubblica» l’a rencontrée.

Savez-vous ce que dit Matteo Salvini à votre sujet? Que vous êtes une petite fanfaronne communiste, délinquante et pirate.

Cela ne me surprend pas, je l’ai poursuivi pour ces propos. Et j’ai porté plainte à son encontre pour diffamation. Les souverainistes se ressemblent tous: ils travestissent les faits pour les transformer en opinions. Leurs opinions.

Il dit aussi que vous êtes riche, que vous êtes une fille à papa.

Mensonges. Mon père est un retraité qui a travaillé dans une entreprise qui fabriquait des gilets pare-balles. Ma mère fait partie d’une petite ONG affiliée à l’Église catholique, elle s’occupe de détenus, et cela lui vaut des insultes de façon régulière. Quand j’étais ado, je devais travailler pour partir en vacances.

Vous feriez monter le ministre italien à bord du «Sea-Watch»?

Ce n’est pas possible.

Pourquoi?

Nous avons une règle stricte: aucun raciste à bord.

Mais qu’avez-vous fait?

Nous avons fait tomber un mur. Celui qui a été érigé en mer par le décret de sécurité. Nous y avons été obligés. Il est parfois nécessaire de recourir à des actes de désobéissance civile pour affirmer les droits humains et amener de mauvaises lois devant un juge.

On vous a arrêtée pour avoir abattu ce mur…

Mais ensuite la décision de la juge d’Agrigente a démonté les accusations ainsi que le décret Salvini. Nous ne sommes pas des passeurs et n’avons jamais eu de contacts avec les trafiquants libyens, et nous le prouverons. Si le ministre veut parler de crimes, alors peut-être pourrait-il dire que toute l’Union européenne est complice d’un certain nombre de délits.

Lesquels?

Le financement des garde-côtes libyens, par exemple. Et le fait de refouler les naufragés vers un pays en guerre qui viole les droits de l’homme.

Revenons à ces 17 jours. À quel moment avez-vous compris qu’il ne s’agissait pas d’un cas habituel?

Dès que nous avons franchi les limites des eaux territoriales, à Lampedusa. On nous a fait débarquer onze personnes, par la suite j’ai reçu un e-mail avec le texte du décret entré en vigueur et, à 2 heures du matin, les agents de la douane sont montés à bord pour me faire signer l’acte d’interdiction d’entrée. Tout cela était très étrange.

Selon les procureurs d’Agrigente, vous ne vous trouviez pas en situation d’urgence, ayant fait préalablement débarquer les cas médicaux graves. Par ailleurs, la douane et les gardes-côtes montaient souvent à bord du «Sea-Watch 3» pour effectuer des contrôles.

Ils n’ont jamais parlé avec les naufragés ni avec nos médecins. Ils n’avaient pas de psychiatres qui auraient pu évaluer l’état d’esprit du groupe.

Vous vous attendiez à l’opposition physique du patrouilleur?

Non, parce qu’il s’agissait d’une manœuvre très risquée. Quand il a tourné autour du Sea-Watch pour s’approcher du quai, nous pensions que les agents de la douane s’y opposeraient. J’ai essayé de les éviter en manœuvrant mais, du poste de commande, je ne voyais pas bien le patrouilleur. Ce fut une erreur d’appréciation, l’impact aurait pu être évité: cela ne serait pas arrivé sans mon état de fatigue. Je ne dormais plus depuis des jours, j’étais réveillée à tout bout de champ parce qu’il y avait toujours une décision à prendre à bord.

Selon la juge d’Agrigente, vous obéissiez au devoir de secourir les naufragés. Est-ce qu’un tel devoir peut tout justifier?

Presque. Pour effectuer un sauvetage, tu ne peux pas mettre en danger la sécurité de ton équipage et la stabilité de la navigation.

Vous n’avez jamais douté, même quand vous vous êtes retrouvée en garde à vue?

Non, j’ai bien fait d’entrer dans le port et dans les eaux territoriales. La seule erreur fut la collision, à cause de la fatigue. Quoi qu’il en soit et si c’était à refaire, j’agirais de la même façon, parce que tel était mon devoir.

Comment avez-vous réussi à maîtriser les nerfs de votre équipage?

Nous avons un porte-bonheur appelé «It». C’est une licorne en peluche qui se balance le long d’un fil suspendu sur le pont. Nous lui avions aussi ajouté une cape de superhéros. Cela nous a permis de trouver des occasions de détendre l’atmosphère.

Et avec les migrants?

J’étais trop occupée avec les cartes, les communications, les manœuvres du bateau. En revanche, les jeunes de Sea-Watch les connaissaient tous par leurs nom et prénom. C’est ce qui nous a permis d’éviter la panique.

Et maintenant qu’allez-vous faire?

J’attends ici l’audition d’Agrigente (ndlr: fixée au 9 juillet), et puis je retournerai à Berlin. Je dois apprendre à gérer tout ce tumulte et cette popularité involontaire.

Vous êtes consciente d’être devenue un symbole?

Oui, je m’en suis rendu compte. J’ai vu ma photo partout, les graffitis, la banderole à Notre-Dame. Mais je ne me vois pas comme une héroïne. J’espère que ce que j’ai fait servira d’exemple à ma génération: nous ne devons pas rester collés sur nos chaises à attendre, nous ne sommes pas obligés de tout accepter en silence et dans l’indifférence. Nous pouvons nous mettre debout, nous pouvons faire quelque chose, utiliser notre intelligence et notre courage. S’il y a des problèmes, faisons quelque chose de concret pour les résoudre.

Qu’ont dit vos parents?

Ils étaient inquiets, mais sans plus. Ils sont habitués à me voir faire des choses hors du commun. Mon père est un conservateur, nous avons des opinions très différentes: par exemple, pour lui, les Turcs de la seconde génération qui naissent en Allemagne ne sont pas de vrais Allemands. Mais quand on parle des gens qui meurent en mer, ils n’ont plus d’hésitations et sont fiers de mon choix.

Mais qui est vraiment Carola Rackete?

Je suis une écologiste convaincue, athée et citoyenne européenne. Depuis mes 23 ans, je fais le tour du monde. Je ne me sens pas particulièrement Allemande, je suis en Allemagne à peine un mois dans l’année. Nous avons grandi avec l’idée de l’Union européenne et trop souvent, nous oublions à quel point cette institution est importante. Elle devrait être encore plus intégrée, ce qui obligerait les États à accepter la répartition des demandeurs d’asile, au lieu de faire tout ce cirque ridicule. Aux dernières élections européennes, j’ai voté pour Yanis Varoufakis.

Selon vous, tous les migrants, les demandeurs d’asile et ceux que l’on appelle «migrants économiques», peuvent venir en Europe?

Même s’ils fuient la faim et l’absence d’opportunités, ils ont droit à un avenir.

Toujours en vadrouille, qu’y a-t-il dans votre sac à dos?

Une tente, un sac de couchage, quelques vêtements, et un notebook pour lire.

On dit de vous que vous êtes une écologiste, comme Greta Thunberg.

Je fais partie du groupe anglais Extinction Rebellion, qui lutte contre les changements climatiques. Greta tente véritablement de changer les choses, je le vois aux réactions qu’elle suscite parmi les étudiants, les parents, les profs, la société civile.

Mais faites-vous partie de ceux qui évitent de prendre l’avion à cause de la pollution que cela engendre?

Oui, j’essaie d’éviter de le prendre dans la mesure du possible. Je suis allée en Chine en train, c’est dire.

Mais y a-t-il un lieu que vous pourriez appeler votre chez-vous?

Non.

Créé: 06.07.2019, 23h00

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