«L’image de Samantha morte dans les marais m’obsède»

MeurtreLa grand-mère de Samantha, assassinée fin 2017, accorde pour la première fois un entretien à un média. La femme meurtrie dénonce la lenteur de la justice et attend de pied ferme le procès.

Irène a des photos de sa petite-fille partout dans son appartement. «J'aime son regard, elle a des yeux en amande», dit-elle avec affection.

Irène a des photos de sa petite-fille partout dans son appartement. «J'aime son regard, elle a des yeux en amande», dit-elle avec affection. Image: Nicolas Righetti/Lundi13

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Irène est la grand-maman de Samantha, assassinée à Cheyres (FR) le 22 novembre 2017, à l’âge de 19 ans. Elle nous a reçus chez elle, jeudi dernier, au Lignon, à Vernier (GE). Sa petite-fille vivait avec sa mère dans le quartier. Pour l’entretien, elle nous accueille dans un salon coquet. Les murs viennent d’être repeints dans un violet soutenu. Il y a encore des finitions à faire. «Peu avant sa mort, Samantha m’avait proposé de repeindre cette pièce. Elle a toujours été très entreprenante et très serviable. Depuis le drame, j’ai tout laissé en l’état. Je n’ai pas encore trouvé la force de terminer les travaux.»

Votre petite-fille est morte fin novembre. Le principal suspect a avoué. Et pourtant l’enquête n’est toujours pas terminée. Comment vivez-vous cette attente? Je m’attendais plus ou moins au temps long de la justice. Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile à vivre. Moi et ma famille souffrons terriblement. Depuis le jour où la police m’a annoncé la mort de ma petite-fille, deux mois après sa disparition, ma vie s’est arrêtée. Chaque jour je revis le moment de l’annonce. Une image m’obsède: celle de Samantha morte dans le marais de Cheyres. La justice doit maintenant accélérer le pas. Nous devons avancer. Le moment du procès est venu, pour établir les faits.

Où en est l’enquête? Nous ne pouvons pas encore l’évoquer publiquement. De toute façon, nous ne savons pas grand-chose. Nous n’avons pas reçu le rapport de la médecine légale, alors que les autorités ont gardé le corps pendant des mois. Nous ne savons pas si elle a été abusée avant d’être assassinée. Et nous ne savons toujours pas de quoi elle est morte. Le coup qu’elle a reçu à l’arrière du crâne a-t-il été fatal? A-t-elle perdu connaissance? A-t-elle agonisé seule dans ce marais? Combien de temps? Est-ce le froid glacial de cette nuit de novembre qui l’a prise? Ces questions m’obsèdent.

««Le meurtrier n’a exprimé aucune empathie envers ma petite-fille: il en parle comme s’il avait tué une mouche»»

L’expertise psychiatrique, n’a pas encore été rendue. Comment voyez-vous Gérard* (âgé de 21 ans au moment des faits) qui a avoué en prison le meurtre de votre petite-fille? Pour l’avoir assassinée avec cette cruauté, c’est quelqu’un de très malsain. Pour moi, il est pervers: il a tué, puis a vécu et travaillé à une centaine de mètres du corps qu’il avait abandonné dans les marais. Je pense qu’il était conscient au moment des faits. Il n’est pas fou. Il n’entend pas des voix. Gérard est un personnage tourné sur lui-même. Face à la justice, il n’a parlé que de lui. Il n’a exprimé aucune empathie envers Samantha: il en parle comme s’il avait tué une mouche. Gérard n’a pas exprimé de regret. Je n’ai reçu aucun message de sa part ou de la part de sa famille.

La restitution du corps de Samantha a pris du temps, ce qui a retardé le moment des obsèques. Qu’en pensez-vous? Je ne le comprends tout simplement pas. Les autorités nous ont restitué le corps de Samantha le 9 avril, le jour de mes 70 ans. Moi et ma fille, la mère de Samantha, nous sommes alors rendues au Centre funéraire de Saint-Georges, à Genève, pour nous recueillir auprès du cercueil et allumer des bougies. Nous n’avons pas réussi à entrer dans la chambre froide. L’odeur était insupportable. C’était insoutenable. J’étais horrifiée. Ma fille s’est évanouie. Aux obsèques, le cercueil a dû rester à l’extérieur de l’église. Ce jour-là, nous avons bu le calice jusqu’à la lie.

Avez-vous demandé des comptes? J’ai écrit au Centre de médecine légale de Lausanne pour demander des explications. J’attends toujours des réponses satisfaisantes. Je suis certaine qu’ils auraient pu faire autrement pour nous permettre de nous recueillir dignement.

Étiez-vous liée à votre petite-fille? Énormément. C’était ma première petite-fille. Il y avait quelque chose de particulier entre nous, depuis sa naissance. Elle a grandi au Lignon, à côté de chez moi. Je la gardais à l’époque, quand sa maman travaillait. Elle dormait volontiers à la maison. Rapidement, elle a eu deux trousseaux de clés: celui de sa mère et le mien. Nous vivions tous ensemble, comme dans un petit village. Je la voyais tous les jours. Samantha se faisait toujours du souci pour moi, elle ne m’aurait jamais laissée sans nouvelles.

Saviez-vous qu’elle comptait faire un aller-retour entre Genève et Cheyres, le soir de sa disparition? Je ne l’ai appris que le lendemain.

Quand avez-vous eu les premières craintes? Le soir même, parce qu’elle devait passer chez moi avec un ami. Elle devait déplacer un miroir mural assez lourd dans mon salon, pour terminer les travaux de peinture. Constatant son retard, j’ai pris mon téléphone pour lui envoyer un message. J’ai remarqué qu’elle n’était plus connectée. Ce qui était anormal, elle n’éteignait jamais son téléphone. «Que fais-tu, pourquoi ne viens-tu pas?» lui ai-je demandé. Elle ne m’a jamais répondu. Sur le moment, je n’ai pas imaginé le pire. Je me suis dit qu’elle avait un simple problème de chargeur.

Mais au fil des jours, vos craintes se sont renforcées? Elle n’était toujours pas connectée. Et plusieurs indices indiquaient qu’elle n’avait pas fugué. Sa meilleure amie m’a alors informée qu’elle était partie en train la veille à Cheyres pour rejoindre son copain Gérard. J’étais très surprise. Je ne savais pas où se situait ce village. Et c’est la première fois que j’entendais parler de ce jeune homme.

Vous ne le connaissiez pas du tout? Curieusement, ma petite-fille ne m’en avait jamais parlé. Je ne l’ai jamais vu. Je ne pourrais pas le reconnaître dans la rue. J’ai appris qu’il était aussi un enfant du Lignon. Il connaissait Samantha depuis la petite école. On m’a dit qu’il était intéressé par ma petite-fille. Elle, non.

Le constat de la disparition a déclenché un branle-bas de combat? Pas tout de suite. Nous avons téléphoné à la police du quartier: les agents ont dit qu’elle était majeure et donc qu’il fallait attendre quarante-huit heures. Ce que nous avons fait. Le dimanche, nous sommes allés au poste de police de l’aéroport. Les recherches ont donc commencé plusieurs jours après sa disparition. Deux inspecteurs sont venus à la maison pour nous poser des questions. La première semaine, ils sont venus tous les deux jours. Puis ils m’ont invitée à les appeler par téléphone.

La police parvenait-elle à vous rassurer? Les agents nous répétaient qu’elle avait certainement fugué, qu’elle était toujours vivante, qu’il ne fallait pas nous inquiéter. Moi, en revanche, plus le temps passait et plus je me disais qu’elle était restée à Cheyres. Je la voyais séquestrée, empêchée de rentrer à la maison. J’en ai parlé à la police qui m’a écoutée, c’est tout.

Avez-vous lancé un avis de recherche? La police affirmait que c’était inutile. Des amis ont alors décidé d’agir. Ils se sont rendus à Cheyres pour afficher des avis de disparition. Ils sont aussi allés au Restaurant La Lagune, lieu de travail de Gérard, qui était commis de cuisine. Ce dernier paraissait gêné face aux questions, mais il n’a pas perdu son sang-froid. Il assurait que Samantha était repartie juste après pour Genève, avec le dernier train.

Vous avez quand même réussi à convaincre la police d’auditionner Gérard. Effectivement. Les enquêteurs se sont rendus sur place, ils ont même perquisitionné son logement. Mais ces recherches n’ont abouti à rien. «Gérard n’a pas le profil», affirmaient les agents.

Mais vous, vous restiez persuadée qu’elle était toujours à Cheyres? Jusqu’au bout. Lorsqu’on m’a annoncé «on a retrouvé votre petite-fille sur une plage… malheureusement décédée», j’ai imaginé Rimini en Italie pendant une fraction de seconde, puis j’ai immédiatement pensé à Cheyres qui est situé au bord du lac de Neuchâtel.

Aujourd’hui, pensez-vous que les autorités auraient dû réagir autrement? Elles auraient dû fouiller Cheyres avec un chien policier. C’est tout ce que je leur demandais. À mon avis, il suffisait d’un chien spécialisé et d’un T-shirt porté par Samantha pour retrouver son corps. Ces fouilles n’auraient pas sauvé ma petite-fille, mais cela aurait facilité le cours de l’enquête. Le corps aurait été retrouvé en meilleur état. Il y aurait eu beaucoup plus de traces utiles. Tout aurait été changé. Nous ne serions pas dans cette situation.

Quelle image gardez-vous de Samantha? Tous les soirs, je lui parle. Je lui demande pourquoi elle est allée à Cheyres. Je lui ordonne de ne pas s’y rendre. Je la vois ligotée dans le marais. Mon entourage me dit de garder les bons souvenirs, mais je n’y arrive pas. Que voulez-vous? Elle avait 19 ans. Elle devait vivre, mais aujourd’hui elle est là, dans une tombe. Samantha n’a jamais demandé à mourir. Elle aimait vivre, rigoler, s’amuser. Samantha était une fille extrêmement douce.

Et comment se porte votre fille, la mère de votre petite-fille? Si vous tuez une personne, vous tuez aussi une génération à venir. J’ai cru que ma fille allait perdre la raison. Samantha est son seul enfant. Au début, elle disait souvent qu’elle n’avait plus de raison de continuer à vivre. Aujourd’hui, cela va mieux, mais elle est très fragilisée et j’appréhende le procès. Mais je suis à ses côtés. Je dois tenir le coup. Nous devons nous battre maintenant pour établir les faits, obtenir la vérité. C’est le dernier cadeau que nous pouvons faire à ma petite-fille.

Et vous, comment tenez-vous le coup? Je reste la grand-mère de Samantha. C’est insupportable pour moi de savoir qu’elle est partie avant moi. Ce n’est pas dans l’ordre naturel des choses. Je me dis que c’est moi qui devrais être à sa place. Depuis ce drame, je n’ai plus peur de la mort. Je n’attends qu’une chose: revoir ma petite-fille.

* Prénom d’emprunt (nxp)

Créé: 01.09.2018, 23h10

En dates



Ci-dessus: la roselière de Cheyres, où a été abandonné le corps de la jeune fille. Photo: Maxime Schmid/«Le Matin»

22 nov. 2017 DISPARITION
Samantha disparaît peu avant minuit. Elle a été tuée le soir même, selon le Ministère public.

17 jan. 2018 DÉCOUVERTE DU CORPS
Le chien d’un promeneur découvre, dans les roseaux, le cadavre, rapidement identifié grâce à un tatouage.

9 avr. 2018 RESTITUTION DU CORPS
Le corps est restitué à la famille. Mais son état empêche celle-ci de se recueillir dignement.

Aujourd’hui ENQUÊTE
Le Ministère public fribourgeois attend l’expertise psychiatrique du prévenu, qui a avoué le meurtre. La famille de la victime, elle, est en attente du procès.

Les étapes de la mort de Samantha

ALLER-RETOUR
Personne ne sait encore pour quelle raison Samantha a décidé de faire un aller-retour entre Le Lignon, à Vernier (GE), et Cheyres (FR), le soir du 22 novembre 2017. «J’y vais pour retrouver Gérard*», avait-elle indiqué à sa meilleure amie, qui ne comprend toujours pas pourquoi. Le garçon n’était pas le petit ami de la jeune fille, et le long temps de trajet en train ne lui permettait de rester sur place qu’une poignée de minutes.

DISPARITION
Le téléphone de Samantha se connecte pour la dernière fois le 22 novembre à 23 h 16. Ensuite, c’est le silence radio. L’entourage de la jeune fille s’inquiète immédiatement. L’adolescente, qui avait prévu un voyage à l’étranger, n’avait aucune raison connue de fuguer. «À tout à l’heure, je mangerai un peu plus tard», avait-elle dit à sa mère avant de partir pour Cheyres.

RECHERCHES
La police privilégie d’abord la thèse de la fugue. Pas la famille de Samantha, qui mène son enquête. Des proches se rendent dans le canton de Fribourg pour placarder des avis de recherche. Ils contactent même Gérard qui, ne perdant pas son sang-froid, affirme qu’elle est bien venue le voir le 22 novembre. Mais elle est repartie le soir même avec le dernier train, ajoute-t-il. C’est finalement le chien d’un promeneur qui découvre le cadavre dans une roselière sur les rives du lac de Neuchâtel, à Cheyres.

ENQUÊTE
Gérard a frappé Samantha à l’arrière du crâne. Il l’a ligotée, puis l’a abandonnée au bord de l’eau, dans une zone désertée à cette époque de fin d’année, située à une centaine de mètres de son lieu de travail, le Restaurant La Lagune. Pendant deux mois, avant que le corps soit découvert en janvier, le commis de cuisine a vécu et travaillé à côté de sa victime, comme si de rien n’était. Il serait même retourné sur place pour la revoir. L’homme de 21 ans a avoué le meurtre sans toutefois donner un mobile probant.

«Plus le procès tarde, plus la famille souffre»

Giorgio Campa, l’avocat de la famille de Samantha, tempère: il respecte le temps long de la justice, tout en rappelant le principe de célérité. «L’instruction d’une affaire de ce type prend nécessairement un certain temps, mais il est évident que plus le procès sera retardé, plus la souffrance de la famille sera grande», déclare-t-il au «Matin Dimanche».

L’enquête pénale est menée dans le canton de Fribourg. La victime et le meurtrier présumés sont Genevois. Mais le corps a été retrouvé sur le territoire fribourgeois, où le meurtre a été perpétré. L’équipe du procureur Raphaël Bourquin déclare que le dossier est toujours ouvert et qu’il attend le résultat de l’expertise psychiatrique de Gérard*. Le parquet n’en dit pas davantage en raison du secret des investigations, tout en reconnaissant, lui aussi, le temps long, mais nécessaire, de la justice qui peut être mal vécu par la famille de la victime.

Enfin, c’est le Centre universitaire romand de médecine légale de Lausanne qui a autopsié Samantha. Le médecin cadre Katarzyna Michaud ne fait aucun commentaire sur un cas particulier. De manière générale, elle explique que l’institution ne fait pas d’intervention, hors du contexte pénal, sur un corps qui lui est confié. Elle ajoute que les conditions des obsèques sont gérées par la société des Pompes funèbres qui disposent des moyens techniques pour éviter les désagréments qu’ont connus les proches.
*Prénom d’emprunt

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