Hockey sur glace: la violence cachée des vestiaires

Le hockey vit son #MeToo. Depuis deux semaines, les coaches jugés trop violents sont dénoncés. Des joueurs suisses témoignent.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«J’espère que tu vas te faire faucher par un camion sur l’autoroute.» «Je me suis toujours demandé comment patinait une merde. Merci de me le montrer depuis le début de ta carrière.» Bienvenue dans un monde à mi-chemin entre la caserne de «Full Metal Jacket» et un vestiaire de hockey. Cette réalité, c’est celle de tout un milieu. Sport de brutes où la virilité est érigée en art de vivre. «Sur la durée, ça peut être usant, se souvient le retraité Florian Conz. Certains de mes collègues avaient peur de venir le matin à l’entraînement parce qu’ils ne savaient pas à quoi s’attendre.»

Plusieurs hockeyeurs nous ont raconté des scènes de violence verbale, quotidien d’un vestiaire où l’on a appris avec le temps à ne plus en faire grand cas. Au centre, un homme, l’entraîneur tout-puissant, distribue avec véhémence ses bons et, surtout, ses mauvais points. Le silence est pesant. Les mouches volent. «Ce sont des coaches qui sont dans le business depuis longtemps, détaille Jérémie Kamerzin, qui a côtoyé «les plus durs» durant sa carrière. Ils ont eu du succès et savent sur quels boutons appuyer pour faire avancer leur équipe.» Le Valaisan s’avoue volontiers «un peu vieille école»: ces comportements ne l’émeuvent pas. Comme bon nombre de ses confrères, d’ailleurs.

Détruire pour mieux aider à grandir

Pourtant, depuis le licenciement du cruel Mike Babcock à Toronto, les comportements des coaches sont scrutés. «À l’époque, la philosophie consistait d’abord à rabaisser le joueur, à le détruire pour, ensuite, l’aider à grandir», se souvient Gerd Zenhäusern. Celui qui a commencé sa carrière à la fin des années 80 l’admet volontiers: bien que rare, la violence a existé. «Surtout de manière verbale, même si les cannes ne servaient pas toujours qu’à pousser les pucks.» Köbi Kölliker (66 ans) appartient aussi à cette ancienne génération, celle qui avançait à la carotte et aux bâtons: «Quand j’étais junior, j’ai eu des entraîneurs qui me frappaient avec leur canne.»

Ces exemples issus du hockey suisse «sortent» depuis quelques jours. Après l’affaire Babcock a déferlé une vague de témoignages plus ou moins datés contre des entraîneurs violents. Mark Crawford et Bob Hartley (ex-Zurich) ont notamment été éclaboussés par des révélations d’anciens joueurs de NHL. Contacté, ce dernier se défend: «J’ai toujours réglé les problèmes d’homme à homme et non dans les médias. J’ai coaché beaucoup de joueurs et je n’ai jamais été violent.»

Alain Reist a aussi connu deux sacrés numéros lors de ses années passées dans le chaudron de Malley. «Bill Stewart était vraiment un gars bizarre, se souvient le défenseur. Un jour, il a lancé des couteaux dans le vestiaire parce qu’il était fâché contre nous. Parfois, il venait nous entraîner en jeans et se plaçait devant le gardien en nous disant de le bombarder de slapshots. C’était sa façon de nous montrer qu’il était un dur.» Arrivé de Berne, le Canadien John Van Boxmeer traitait ses joueurs «comme des numéros, comme de la viande», poursuit Reist: «On n’était rien pour lui.»

En Suisse, c’est Chris Rivera qui s’est mis à table en premier. L’ancien joueur de Ge/Servette s’en est pris directement sur Twitter à Chris McSorley, son coach durant la quasi-totalité de sa carrière. «Il y a beaucoup de choses à dire sur ce mec qui m’a certes formé mais qui m’a aussi détruit en tant que personne et joueur.» Sollicité, l’ancien attaquant n’a étonnamment pas voulu développer. Parmi les entraîneurs réputés pour leur dureté, McSorley est probablement le nom qui revient avec le plus de régularité. L’Ontarien a œuvré durant plus d’une décennie à la bande de Ge/Servette et ses méthodes ont souvent été mises en cause.

Des thèmes à ne pas toucher

Jérémie Kamerzin, qui a été échangé par McSorley, garde un souvenir marquant de son passage au bout du Léman: «Il m’avait pris dans son bureau et m’avait montré un classement avec des notes de 1 à 7 pour chaque joueur de l’équipe. Il m’avait dit: «Toi tu vaux 1, peut-être 2.» C’était une façon de me mettre sous pression, mais ce n’est pas quelque chose qui m’a traumatisé. Au contraire, c’est de bonne guerre.»

Pour «l’accusé», c’est un exemple parfait. «Jérémy m’a donné totalement tort, nous avoue Chris McSorley. J’essaie toujours d’être juste mais le hockey est un monde dur.» Cela justifie-t-il tous les excès? «Non, poursuit l’entraîneur. Pour moi, il existe des thèmes intolérables. L’homosexualité et le racisme en sont deux. Interdit.» Le reste? «À chacun de fixer ses propres limites. Tu as soixante minutes pour faire le job. Être coach, c’est comme jongler avec une dizaine de balles. Cela demande une sacrée synchronisation et il arrive que certaines tombent.»

Cette solitude de l’entraîneur derrière son banc est une thématique qui revient souvent. De manière surprenante, ce n’est pas un coach qui en parle le mieux, mais Mark Bastl, attaquant passé par Zurich: «En match, les émotions sont intenses et les défaites les exacerbent. L’entraîneur, derrière son banc, est comme un lion en cage. Il aimerait entrer sur la glace. Le seul moyen qu’il a d’extérioriser cette tension, c’est par la parole. Il y a aussi beaucoup de choses en jeu: des contrats, de l’argent, des réputations.»

«On peut faire très mal avec des mots»

Mark Bastl n’excuse évidemment aucun excès. Tout juste les comprend-il. Opinion répandue dans ce milieu. «La question que je me pose, c’est pourquoi ces hockeyeurs parlent de ça des années après? Souvent, ce sont des joueurs qui ne jouent plus.»

En Suisse, la grande majorité des témoins interrogés parle d’une même voix: «Tant que cela ne dépasse pas les limites, ça va.» Mais au fait, est-il vraiment utile de «pourrir» gratuitement un joueur? «C’est justement là que la psychologie entre en ligne de compte, détaille Chris McSorley. Tu ne te comportes pas de la même manière avec tout le monde. J’ai constaté une grande évolution dans les relations entre entraîneurs et joueurs. Je n’agissais pas en fin de carrière comme au début.» Cette évolution en cours a déjà des répercussions dans les vestiaires. «Les jeunes n’acceptent plus d’être traités de cette manière et de se faire insulter, affirme Florian Conz. Les managers modernes doivent aussi s’adapter à leur vestiaire.»

Ce travail au quotidien, Gerd Zenhäusern l’effectue au sein du mouvement juniors de Fribourg Gottéron. En première ligne, il peut constater un changement radical. «Avec les juniors, il faut faire attention à ce que l’on dit, à ce que l’on fait. On peut faire très mal avec des mots. Le traitement à la dure ne passe plus. Aujourd’hui, on axe plutôt le discours sur la motivation pour exploiter le plein potentiel des gens.»

Collaboration: Cyrill Pasche

Créé: 07.12.2019, 23h00

Ils témoignent

«Pas les mêmes règles que dans la société»




MICHAËL NGOY, 37 ans, joueur d’Ambri-Piotta

«Les émotions sont à fleur de peau. Un entraîneur, pour tirer le meilleur d’un groupe, doit gérer tellement de choses que je ne peux pas lui en vouloir d’avoir des mots qui dépassent sa pensée. J’ai tendance à davantage regarder si le coach est une bonne personne ou non. Si le gars est une ordure en dehors du hockey, je ne pourrai pas tolérer ses excès.

» Le premier nom qui me vient en tête, c’est Hans Kossmann, que j’ai eu tant à Fribourg qu’à Ambri-Piotta. Il est… intense, utilise des mots très durs. Mais je ne l’ai jamais vu dépasser les limites. C’est quelqu’un de très intelligent. Dur, mais juste. S’il tire sur une ficelle, il sait très bien pourquoi.

» Mais sinon, je n’ai pas trop de souvenirs d’anciens coachs qui se comportaient comme des fous furieux. Ah si, Bill Stewart au LHC. Je l’avais oublié lui. Il rentre dans cette dernière catégorie. J’avais 22 ans à l’époque et je ne me rendais peut-être pas compte.

» Un vestiaire de hockey n’est pas régi par les mêmes règles que la société. C’est un monde à part. Pour Monsieur et Madame Tout-le-monde, notre mode de fonctionnement est sûrement
difficile à comprendre.

» Si on fait l’état des lieux dans la ligue, il n’y a plus vraiment d’entraîneurs comme Doug Shedden ou Hans Kossmann. C’est probablement lié à une évolution des mentalités dans tous les domaines. Les limites sont en train de bouger. Le hockey n’en est finalement qu’un reflet plus visible que le monde du travail.»

«Une grande chasse aux sorcières»




CHRISTIAN DUBÉ, 42 ans, entraîneur de Fribourg-Gottéron

«C’est trop facile. On lance une grande chasse aux sorcières sans ne jamais remettre les événements dans leur contexte. Le monde d’aujourd’hui n’est pas le même que celui que j’ai connu comme joueur. De la même manière, le hockey que j’ai connu n’a rien à voir avec celui de mon père (ndlr: Normand, ancien coach et joueur de Sierre et de Martigny). Je me pose une question toute simple: jusqu’où remonte-t-on? Vingt ans en arrière? Trente? Cinquante?

» À une époque, il était admis de donner des coups de règle sur les doigts des élèves. Juge-t-on les profs de cette époque? Pour moi, nous sommes en train de faire exactement le même cheminement. Chaque entraîneur a sa propre façon de procéder. Mais il est évident qu’on ne peut plus se comporter comme par le passé. Et c’est tant mieux. La société a évolué. Tu n’arrives pas devant un groupe en lui donnant ta vision de la vérité. Tout doit être expliqué. Je le remarque avec mes enfants. Je ne peux pas simplement dire: «C’est comme ça.» Cela ne passerait pas. Il faut davantage d’explications. Avant, ce n’était pas nécessaire et ce n’était pas mieux. Mais le juger avec notre vision d’aujourd’hui, c’est faire abstraction du contexte.

» Ce qui me dérange, c’est que ces gars ont vécu du hockey durant vingt ans sans jamais se plaindre. Si un coach s’était comporté avec moi de manière intolérable, j’aurais fait mon sac plutôt que de prendre mon salaire à la fin du mois sans rien dire.»

«Certains avaient peur de venir à la patinoire»




FLORIAN CONZ, 35 ans, ancien capitaine du LHC

«Ces révélations ne me surprennent pas. Tous les joueurs ont vu ou vécu des choses violentes durant leur carrière. J’ai connu des choses bien pires que ce que j’ai déjà pu lire dans certains articles. J’ai vu des couteaux voler à travers un vestiaire, un coach donner des coups ou fourrer de la nourriture dans les chaussures d’un joueur après un match. Sur la durée, ça peut être usant. Tout le monde ne réagit pas de la même manière dans une équipe. Certains de mes collègues avaient peur de venir à l’entraînement le matin parce qu’ils ne savaient pas à quoi s’attendre. Mais on grandit dans ce milieu depuis tout petit. Les insultes, c’était quotidien et ça n’avait plus rien de choquant. Au contraire, on en rigolait. Pour les personnes extérieures à notre milieu, ça peut paraître énorme.

» À Genève, Chris McSorley avait besoin de titiller, de rabaisser certains joueurs, pour provoquer une réaction. Ça marchait vraiment. Il sait souvent sur quels boutons appuyer. Mais le succès de la méthode dépend vraiment du caractère du joueur. Chris ne m’a jamais rudoyé car ça ne me touchait pas.

» C’est sûr, on pourrait faire les choses autrement. Aujourd’hui, les plus jeunes n’acceptent plus d’être traités comme des moins que rien. Tant mieux. Les managers modernes doivent également s’adapter à leur environnement. Dans la société en général, on remet pas mal de choses en questions, c’est un courant fort qui touche forcément le hockey.»

«La maltraitance existe bel et bien»

Le point de vue de Mélanie Hindi, Psychologue FSP et intervenante dans le milieu du sport

Comment percevez-vous ces affaires qui touchent le hockey sur glace?

Je suis satisfaite que la parole puisse enfin se libérer. Ce n’est pas facile pour les athlètes de parler publiquement de ces problèmes, de critiquer des comportements qui sont établis. Le milieu ne pourra pas ignorer tous ces témoignages et faire comme si de rien n’était. Il y aura des changements de fond. C’est dans la lignée de ce qui se passe dans d’autres sports.

Ce phénomène n’est pas propre au hockey?

Non, la croyance veut que le sport contribue à la santé mentale. C’est souvent le cas, mais le sport d’élite en général comporte aussi une autre facette. La compétition engendre parfois de la maltraitance et peut amener à des problèmes psychologiques, comme la dépression par exemple.

Le contexte du hockey est-il plus favorable à ces dérives qu’un autre?

Pas forcément, mais dans ce sport, il faut être fort, ne pas montrer ses émotions, être solide physiquement. Le grand public a cette image du hockeyeur, celle d’un gladiateur des temps modernes, costaud et imperturbable. Or ce qui se dit dans le vestiaire peut détruire une personne psychologiquement. Les conséquences peuvent être dramatiques et parfois même conduire au suicide. Ces attaques proviennent aussi parfois des coéquipiers. Elles ne sont pas uniquement liées à un rapport hiérarchique.

Certains joueurs ont tendance à minimiser les faits, et notamment les insultes.

C’est un phénomène insidieux. Les insultes constituent une véritable culture, installée depuis de longues années. Les comportements nocifs sont donc normalisés. Certains pensent qu’il est acceptable de se faire traiter de tous les noms, de se faire rabaisser. Derrière tout ça, il y a une réalité simple, tacite: «Si tu ne supportes pas ce contexte, tu n’as qu’à prendre tes affaires. Le hockey n’est pas fait pour toi.»

Quelles seraient les clés à donner à un joueur qui fait face à une telle situation?

Je collabore avec un groupe de travail interdisciplinaire, constitué par le CHUV, sur cette problématique des maltraitances dans le sport. Le but est de faire de la prévention auprès des jeunes et de leurs coaches dans le cadre des JOJ de Lausanne. Il y aurait surtout trois points clés. Le premier consiste à reconnaître que la violence dans le sport existe bel et bien, et qu’il ne faut pas l’ignorer.

Deuxièmement: si on est victime d’une forme de violence, quelle qu’elle soit, il faut en parler. Rester seul, s’isoler, c’est justement ce qui peut détruire une personne. Notre but sera alors de solliciter les réseaux autour de l’athlète pour l’aider à trouver du soutien.

Enfin, il faut que l’athlète écoute son ressenti. S’il sent que quelque chose ne va pas, il doit se faire confiance. Souvent, cette prise de conscience est tardive, tant le contexte normalise ces pratiques.

Comment faciliter cette prise de conscience auprès des entraîneurs?

On pourrait presque recourir à la charte des droits de l’homme ou de l’enfant pour rappeler certains principes de base. Insulter des gens, ce n’est pas normal. Forcer quelqu’un à jouer blesser, ce n’est pas normal. Il est aussi important de rappeler que la personne ne s’arrête pas à l’athlète. Derrière le hockeyeur, il y a un être humain et le sport doit être avant tout un vecteur d’épanouissement personnel.

Ce changement aura-t-il aussi une influence sur le profil des entraîneurs?


Oui, les études démontrent que les capacités relationnelles d’un entraîneur sont plus importantes que ses capacités tactiques ou techniques. Les meilleurs conseils du monde sont inutiles, si on ne trouve pas les mots pour faire passer son message. Ces profils de personnes - douées pour l’échange et la communication - sont de plus en plus valorisés dans le monde de l’entreprise, pourquoi pas dans le sport?

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Genève: les communes les plus riches ont le plus de chiens
Plus...