«Les gens veulent comprendre la complexité du monde»

Le débat contradictoire s’est déplacé sur les réseaux sociaux et la télévision doit se réinventer, selon le journaliste Alexis Favre. «Infrarouge» tente de s’adapter à l’époque.

Alexis Favre, le producteur d’«Infrarouge», explique quelles ambitions il a pour son émission.

Alexis Favre, le producteur d’«Infrarouge», explique quelles ambitions il a pour son émission. Image: Fred Merz/Lundi13

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Le 15 janvier, «Infrarouge» fait son grand retour après un lifting de la tête aux pieds. Changement de studio, décor entièrement remodelé, nouveaux contenus: l’émission de débat de la RTS fait peau neuve après 15 ans d’existence. Alexis Favre, son producteur, livre ses réflexions sur l’importance du débat en Suisse et le nécessaire renouveau des médias.

Bonne année! De bonnes résolutions pour 2020?

Surtout pas, je risquerais de m’y tenir! Me calmer sur les réseaux sociaux, peut-être, où je suis assez actif. Aujourd’hui, le débat est omniprésent sur la Toile: argument, contre-argument, engueulades stériles permanentes. On a tous ce petit plaisir pervers d’aller voir la confrontation, d’y participer. Twitter et Facebook en sont devenus les terrains privilégiés. Pour moi, c’est une drogue au sens propre, elle a d’ailleurs été pensée et conçue comme telle. Elle délivre une dose d’endorphine qui fait du bien sur le moment, mais devient constitutive de mauvaise humeur, de colère, de tous les sentiments de cette gamme-là. Ma résolution, donc, est de canaliser cette addiction, soit sur le volume, soit sur la tonalité. Je vais avoir de la peine à calmer en volume. Je vais tenter la seconde option.

Si le débat s’est déplacé sur les réseaux, est-il devenu ringard en télévision?

Non, au contraire, mais il s’agit de repenser la manière de le faire. «Infrarouge» est une émission assez connue en Suisse romande. Certains l’aiment, d’autres la détestent depuis toujours. On lui attribue un certain nombre d’images et de clichés, dont le clash comme étant l’essence de l’émission. C’était revendiqué dans le concept originel: un match entre deux boxeurs. À l’époque, ça a apporté quelque chose de fondamentalement nouveau, surtout dans une Suisse qui goûte peu au conflit.

Quinze ans plus tard, il faut se réinventer. Déjà en changeant le décor. Loin, les tapisseries façon télévision moldave, le public utilisé un peu comme un pot de fleurs et les invités qui s’affrontent de chaque côté de la table. Pour sortir de cette idée de choc frontal et binaire, nous avons eu l’idée d’un cercle rouge, une configuration qui permet de s’affranchir de l’obligation de la confrontation. Nous nous consacrerons davantage à des sujets de décryptage, pas toujours motifs de prises de bec et qui rassemblent non pas des invités appartenant forcément à deux camps opposés, mais peut-être à trois, quatre, voire aucun. Pour rendre l’émission plus dynamique, nous disposons d’une dizaine de nouveaux outils, à utiliser de façon malléable en fonction du thème.

Par exemple?

Il y a un outil que j’aime beaucoup qui s’appelle «la question longue». Un journaliste spécialiste – politique, économique, culturel – intervient et livre une petite analyse qui se termine par un point d’interrogation à destination d’un des invités. Un autre prévoit d’aller demander outre-Sarine ou au Tessin ce que ces régions pensent du sujet. «Le mode d’emploi» permet, quant à lui, d’aller voir ailleurs comment d’autres sociétés ont résolu le problème abordé.

Malgré ce que j’ai dit plus tôt, une nouveauté cruciale concerne les réseaux sociaux. On ne peut pas se passer d’une communauté qui réuni des milliers de personnes. Et on peut lui apporter une plus-value journalistique. En fin d’émission, notre journaliste Mélanie Kornmayer fera une sorte de revue des commentaires, de la tendance générale qui en ressort. Elle pourra ainsi dire, par exemple, à quel avis se range la majorité des internautes. Ou encore pointer une question qui revient beaucoup mais à laquelle les invités n’ont pas répondu.

En politique, il n’y a souvent que deux camps. On répond à la proposition d’une initiative par oui ou par non. N’est-ce pas le rôle du service public d’assurer ces débats contradictoires?

Évidemment, c’est le cœur de notre mission et nous continuerons à le faire. Mais le rôle du service public est également de proposer autre chose que du sujet facile. On doit sortir de l’idée que les gens s’intéressent uniquement à la retraite, au porte-monnaie et l’assurance maladie. C’est vrai, ces sujets marchent très bien – forcément, ils touchent aux préoccupations de tout le monde, et c’est normal. Mais il faut aussi que nous, journalistes, cessions de croire à cette règle du «mort kilométrique», qui veut que les gens ne s’intéressent qu’à ce qu’il se passe devant leur porte. Les émissions passées que nous avons consacrées aux États-Unis, à la crise au Yémen ou encore au Brexit ont toutes enregistré de très jolis scores d’audience. Cette idée de la proximité obligatoire est en train de vaciller. Le monde fait peur, et les gens veulent en comprendre la complexité.

Quelle fonction remplit le débat en Suisse, à vos yeux?

On était un peu fâché avec la démocratie directe en Suisse il y a quelques années, avec la multiplication des initiatives comme celle des minarets ou de l’immigration de masse. On se disait que tout était foutu, que l’initiative court-circuitait la politique. Et puis après l’interdiction des minarets, il n’y a pas eu d’attentats terroristes dans nos villes, et la prospérité de la Suisse ne s’est pas effondrée après le 9 février – en tout cas pas jusqu’à présent. Les cataclysmes annoncés n’ont pas eu lieu. On est donc en train de se réconcilier avec notre système démocratique. Ce qu’il se passe à l’extérieur nous démontre à quel point sa modernité et son efficacité sont déconcertantes. En France, les «gilets jaunes» manifestent en réclamant à cor et à cri le référendum d’initiative citoyenne (RIC) en citant la Suisse en exemple.

Chez nous, le débat est permanent. En Suisse, tu peux t’opposer à quelqu’un qui veut planter ou couper un platane. À la construction d’un pont ou à sa destruction. À l’entrée de la Suisse dans l’Europe. Le sentiment des Suisses, c’est qu’ils sont maîtres de leur destin. Et cela implique du débat, à tous les niveaux.

Enregistrement de l’émission pilote d’«Infrarouge» mercredi soir dernier dans les conditions du direct. Cet essai ne sera jamais diffusé. Photo: Fred Merz/Lundi13

Parler de réconciliation, c’est partir d’une vision de journaliste bobo de gauche. Une majorité des votants en Suisse voyait déjà la réalité de cette manière.

Oui, c’est vrai. Les journalistes se sont peut-être réconciliés – ou doivent encore faire ce pas – avec l’existence des opinions qui ne sont pas à la mode. Tous les gens ne sont pas véganes, écolos, féministes radicaux, ou de gauche. Effectivement, la profession a pu perdre de vue les préoccupations de la majorité des votants de ce pays. Et c’est d’autant plus important de s’en souvenir lorsque l’on fait du service public.

Les journalistes d’aujourd’hui se sont plantés sur toute la ligne?

S’il veut survivre et surnager dans ce grand barnum, le journalisme doit servir à quelque chose et se souvenir de ce pourquoi il existe. De ce que les économistes appelleraient l’argument unique de vente: faire la photographie du monde la plus claire possible, surtout lorsque celui-ci devient de plus en plus flou.

Même si l’on est toujours bien plus intelligent après coup et que j’ai aussi participé à cette situation, je pense que nous nous sommes totalement fourvoyés. Nous avons paniqué à l’arrivée des réseaux sociaux, nous nous sommes convaincus qu’il fallait parler le même langage. Nous avons intégré la logique du clic, du «like», du partage. Elle a dicté nos choix et notre façon de hiérarchiser l’information. Le moment où nous avons cherché à faire le buzz coïncide avec celui où nous avons commencé à perdre la confiance des gens. Ceux-ci se sont dit, à juste titre: «Pourquoi nous servez-vous des vidéos de chats, de chutes, de l’impair d’Untel? Je n’ai pas besoin de vous pour les voir. À quoi servez-vous?»

C’est un peu facile de mettre toute la faute sur l’écroulement du marché publicitaire et de se convaincre d’avoir fait tout juste. Maintenant, il faut ramener de l’intelligence dans le débat et dans notre métier de journaliste, notamment à «Infrarouge».

Est-ce qu’«Infrarouge» ne manque pas également de nouvelles têtes? L’impression que la liste des invités se ressemble d’une émission à l’autre est une critique récurrente.

Il semble assez logique que lorsque quelqu’un est aux responsabilités, on l’interroge. Cela fait partie du job. Ce n’est pas forcément malsain. L’originalité pour l’originalité, en passant à côté de la bonne personne, n’est pas une très bonne idée non plus. Mais on est aussi là dans l’ordre de l’impressionnisme. Il y a des gens qui, parce qu’ils sont clivants ou charismatiques, marquent les esprits et donnent l’impression d’être des résidents permanents de l’émission, même après un seul passage.

Après, il est vrai qu’en Suisse romande, particulièrement à Genève, nous avons accès à des cerveaux incroyables dans de nombreux domaines, grâce à la présence des organisations internationales ou du CERN. C’est clairement une ressource que l’on sous-exploite. Chaque semaine, on découvre des gens auxquels on n’a jamais pensé, dont des femmes ultracompétentes. C’est un chantier très important.

En juin 2019, vous avez provoqué la colère des organisatrices de la grève des femmes, qui vous accusaient de ne pas les avoir invitées à l’émission consacrée aux revendications du 14 juin. Une impression, là aussi?

C’est une question qui nous a beaucoup occupés et qui a été traitée de manière un peu adolescente. Il se passe quelque chose évidemment de salutaire dans la société sur la question de la place des femmes, que l’on a tous collectivement, y compris «Infrarouge», probablement sous-estimé pendant longtemps. Si nous avons été pris dans cette polémique, c’est surtout parce que nous nous sommes retrouvés dans une guerre entre deux syndicats qui se haïssent, l’un ayant été très fâché de ne pas avoir été invité au profit de l’autre. Nous avons été un peu otages de cette guerre-là.

Mais l’épisode a aussi été utile. Il nous a démontré, si besoin était, l’importance de prendre très au sérieux une question qui avait été traitée par le passé un peu par-dessus la jambe. Nous avons commencé à mesurer très sérieusement la proportion de femmes sur notre plateau. Elle est évidemment insuffisante car en dessous de 50, mais nous étions déjà à plus de 30%, ce qui est bien plus que la plupart des autres médias. Nous avons entamé un gros travail pour progresser.

«Infrarouge», c’est maintenant aussi Alexis Favre. Vous êtes quelqu’un qui prend de la place, qui se fait remarquer. On adore ou on déteste. Vous n’avez pas peur de lasser?

Je ne joue pas un jeu. Si je donne l’impression d’être omniprésent, c’est aussi parce que je suis en présentation unique alors qu’elle était auparavant assurée en duo. Forcément, cela double le temps d’antenne. On a tous nos caractères, introvertis ou extravertis. Je suis forcé d’observer que je suis une personne exubérante. J’ai la chance d’avoir des bons retours. Je croise les doigts pour que cela continue de satisfaire la majorité des gens, car je ne pourrais franchement pas faire autrement. Mais il s’agit aussi de faire attention. Cela peut être un peu clivant dans un pays où on n’aime pas trop les têtes qui dépassent. Au contraire de la France, nous ne vivons pas dans une société du spectacle. Même si ces clichés sont en train d’être remis en cause, eux aussi. Jamais on n’a produit autant de Yann Marguet, de Thomas Wiesel ou de Darius Rochebin qu’aujourd’hui.

Si dans dix, quinze ans vous deviez regarder en arrière. Qu’aimeriez-vous vous féliciter d’avoir accompli?

Si je pouvais apporter ma micropierre – parce que c’est une petite émission dans un petit pays – à l’édifice de la sortie de la disgrâce programmée de cette profession, je serais content. Au retour d’un débat qui soit apaisé et éventuellement bienveillant. Je pense que ce serait satisfaisant si je pouvais y participer. Et ce, sans me retrouver avec une audience à 0.

Créé: 11.01.2020, 22h30

«J’étais aussi stressé que lors de mon premier «Infrarouge»

«J’étais presque aussi stressé que lors de mon premier «Infrarouge».» Alexis Favre ne sort pourtant que du pilote de la nouvelle mouture de l’émission de débat de la RTS. Tourné mercredi soir dans les conditions du direct, ce coup d’essai ne sera jamais diffusé. Il portait sur l’initiative du 9 février pour des logements abordables. Un sujet d’actualité mais «Infrarouge» se permettra aussi d’effectuer davantage de décryptages.

Les invités, de jeunes politiciens romands de tous bords, ont pris place autour de la nouvelle table de débat. Elle est ronde, rouge, et représente le logo d’«Infrarouge». Les premiers pas sont déconcertants. Habituée à une table triangulaire, la production cherche encore comment bien placer les intervenants. Le plateau est aussi plus grand et entouré d’écrans sur lesquels passent les sujets, des images ou des graphiques.

L’émission se découpe différemment. Elle débute par une courte interview de l’intervenant majeur. Mercredi, ce rôle était assumé par Pauline Schneider, vice-présidente de la Jeunesse socialiste suisse, car son parti est membre du comité d’initiative. Elle a ensuite rejoint les autres invités pour le débat. Celui-ci est désormais coupé par une «question longue». Elle est posée par le journaliste Christophe Sierro et intervient comme une relance des discussions sur un point spécifique.

Dans ses cinq dernières minutes, «Infrarouge» se conclut par les réactions des internautes, l’Arobase. L’émission entend en effet susciter le débat en dehors du plateau, tout au long de la semaine. Les invités sont ensuite amenés à répondre aux interrogations, critiques ou affirmations récoltées sur les réseaux sociaux. J.CU

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