Genève veut rogner les ailes d’Uber

Le conseiller d’État genevois Mauro Poggia entend lutter contre la précarisation des chauffeurs de taxi et de leurs confrères VTC.

Mauro Poggia a réduit et stabilisé le contingent de chauffeurs de taxis genevois à 1100.

Mauro Poggia a réduit et stabilisé le contingent de chauffeurs de taxis genevois à 1100. Image: Martial Trezzini/Keystone/Keystone

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En cinq ans d’«ubérisation» dans le canton de Genève, l’offre cumulée de chauffeurs de taxi et de chauffeurs VTC (pour voiture de tourisme avec chauffeur) a quasi doublé. Et, sans surprise, de multiples sources témoignent d’une précarisation inquiétante de ces travailleurs du volant. Une concurrence déloyale et divers manquements à la loi sont en plus souvent dénoncés. Le chef du Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé, Mauro Poggia, estime devoir agir, et vite. L’offre VTC d’Uber devra, selon toute vraisemblance, être modifiée. Les décisions prises par Genève intéresseront au plus haut point les cantons de Vaud, de Bâle-Ville et la Ville de Zurich, autres régions où la multinationale américaine exerce ses activités.

Les tensions entre conducteurs de taxi et chauffeurs VTC sont plus que tendues au bout du Léman. Après plusieurs grèves «de chauffeurs partenaires d’Uber», le syndicat Unia sollicite depuis deux ans la suspension de plusieurs plateformes on line, à commencer par celle d’Uber, auprès des autorités genevoises. «Je n’irais pas jusque-là. Je n’en ai pas les compétences, indique Mauro Poggia. Des conséquences de nos décisions, sur l’offre et la demande, s’avèrent néanmoins à prévoir. Notre volonté de faire respecter le cadre légal produira des effets sur les coûts des prestations de transports et leurs prix. Même sans aucune volonté de notre part d’interférer sur le marché, un État responsable ne peut pas laisser, sans réagir, des personnes se précariser faute de couverture sociale suffisante.»

On en revient donc aux lancinantes questions, posées en Suisse déjà depuis 2014 par la californienne Uber. De vrais ou faux chauffeurs indépendants? De vrais ou faux diffuseurs de courses? De vrais ou faux employeurs transporteurs? Des tribunaux, des administrations communales, cantonales et même Berne s’arrachent les cheveux sur ces questions qui ne sont pas encore vraiment tranchées. La branche continue pourtant de se développer sur le marché toujours le plus dynamique du pays, à savoir Genève.

Faible frein politique

Entre 2014 et 2017, le nombre de chauffeurs de taxis actifs à Genève a atteint le chiffre record de 1300. À leur offre s’est ajoutée, au cours de la même période, celle d’autant de chauffeurs VTC. Aussi le gouvernement genevois a-t-il estimé pertinent de réduire et stabiliser le contingent de chauffeurs de taxi à 1100. Une telle mesure est possible, car ces professionnels disposent d’une concession pour exercer leur activité. Ils sont les seuls autorisés à arborer l’enseigne «Taxi» («la bombonne», dit-on dans la branche) sur leur auto.

Ce frein politique ne pouvait toutefois guère développer d’effets, puisque le Conseil d’État ne peut restreindre l’effectif en chauffeurs VTC, professionnels non concessionnés, dont le métier reste protégé par la liberté économique, inscrite dans la Constitution fédérale. Du coup, depuis cinq ans, deux types de professionnels au volant se livrent une concurrence acharnée dans plusieurs villes suisses: les chauffeurs de taxi et les VTC. Les services des premiers demeurent avant tout liés à des commandes par téléphone, tandis que ceux des seconds obéissent à la dynamique de la Toile. Et, entre les deux, les tensions ne cessent de s’aggraver. «La pire catastrophe qu’il n’y ait jamais eue depuis cinquante ans! C’est le chaos.» C’est en ces termes que les représentants d’une nette majorité de chauffeurs de taxis genevois dénoncent avant tout, évidemment, une seule firme: Uber.

Fondée en 2009, la société américaine a bousculé les codes à peine installée en Europe. À l’évidence, elle continuera de le faire, comme le déclarait encore à l’automne 2018 Alexandre Molla, directeur général d’Uber pour la Suisse romande jusqu’en juin: «Il y a encore une certaine rigidité de la protection sociale en Suisse. Même s’il y a aussi, il est vrai, une réelle prise de conscience des autorités de ce pays à propos d’un réel besoin de réévaluer la réglementation sociale, du fait de l’apparition des plateformes en ligne. Il s’agit de pouvoir apporter plus de protection à des travailleurs indépendants.»

Insécurité financière

Des «travailleurs indépendants», cette notion si chère aux dirigeants d’Uber et si décriée en Suisse et en Europe. Il ne subsiste cependant plus depuis longtemps, ou presque plus, de salariés parmi les chauffeurs de taxi, actifs à Genève. Leurs ex-employeurs n’ont pas résisté à la concurrence imposée par ces nouveaux modèles. Et cela n’a rien d’étonnant. «Le temps de travail d’un chauffeur indépendant correspond au temps de conduite, soit le temps où la voiture est en mouvement. Or le temps de travail d’un chauffeur salarié inclut aussi le temps pendant lequel le véhicule se trouve à l’arrêt. Par exemple, en attente à l’aéroport», précise la Brigade routière de la police genevoise. Et cela dure parfois des heures.

L’insécurité financière qui règne dans la branche enflamme les rapports sociaux. «La forte augmentation du nombre de VTC, et l’exacerbation de la concurrence qui en résulte, conduit de nombreux chauffeurs, pris à la gorge par leurs obligations financières, à adopter des comportements non conformes à la loi (non-respect de la limitation du temps de conduite quotidien, non remise des quittances, utilisation interdite des voies de bus)», observe une source proche des autorités. Ainsi, la police du commerce relève que 60% des infractions bénignes et 90% des infractions graves concernent les taxis: «Les VTC posent donc moins de problèmes.» Observation vraiment pertinente?

De son côté, la brigade routière de la police genevoise déplore en tout cas «une situation inadmissible», après avoir rencontré des difficultés pour contrôler des centaines de chauffeurs VTC.

Créé: 02.09.2019, 09h03

Un concurrent d’Uber a séduit Stan Wawrinka

Active en Suisse depuis cinq ans, Uber met en relation des chauffeurs et des passagers par l’intermédiaire d’une application mobile. Mais la firme californienne n’est plus seule sur le marché helvétique, notamment à Genève où il est le plus dynamique. Depuis le 1er juillet 2017 (date d’entrée vigueur de l’actuelle loi genevoise sur les taxis et voitures de transport avec chauffeur), près d’une vingtaine de concurrents ont annoncé des projets auprès de la police du commerce de ce canton.

À ce jour, excepté Uber, trois autres plateformes s’ancrent sérieusement au bout du Léman: Kapten, Driven et Lymo.

L’offre de cette dernière a la spécificité de réunir, à ce jour, 10% de chauffeurs de taxi et 90% de chauffeurs VTC (voiture de tourisme avec chauffeur). «Avec 220 chauffeurs en tout et 300 véhicules à disposition, nous prévoyons un chiffre d’affaires de 1,5 million de francs
en 2020. Nous devrions en plus élargir notre offre à Lausanne et à Zurich, dès le printemps prochain», indique Alex Sabbag, l’un de ses cofondateurs. Ce qui devrait satisfaire Stan Wawrinka, qui compte parmi les actionnaires de la société.

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