Un foyer djihadiste couve dans le camp des femmes de l’EI internées

Sur le site de détention d’Al-Hol, en Syrie, des femmes rêvent de la résurrection de l’État islamique. Notre journaliste est l’un des derniers à avoir reçu l’autorisation d’y pénétrer.

La plupart des 73 500 civils retenus à Al-Hol sont des femmes et des enfants de l’organisation État islamique.
Vidéo: Ali Hashisho/Reuters

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Les femmes ont suspendu leurs voiles noirs au-dessus de la clôture en treillis métallique pour les faire sécher. De l’autre côté, entre de grandes citernes en plastique rouge pour l’approvisionnement en eau, s’alignent des tentes flanquées de l’emblème bleu du HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés. Le camp d’internement d’Al-Hol s’étend sur une colline d’environ 4 km2. Plus de 73 500 civils, principalement des femmes et des enfants de l’organisation État islamique, y sont retenus depuis la chute du califat.

Parmi cette population, on compte 25 000 résidents de moins de 5 ans. La densité de population du camp est pratiquement le double de celle de Genève. Sauf qu’ici, on ne trouve pas d’immeubles pour loger tout le monde confortablement, mais seulement 11 000 tentes d’environ 4 mètres sur 6. Dans chacune s’entassent 4 à 5 personnes, parfois davantage.

Sur la route menant à cette ville de fortune se trouvent plusieurs postes de contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes. Il y a environ un mois, elles ont conquis le dernier morceau de territoire syrien contrôlé par l’organisation État islamique (EI).

Après une courte inspection, un tracteur dont la remorque est chargée d’une montagne d’ordures reçoit l’autorisation de quitter le camp. Dans l’autre sens, des camions-citernes avec de l’eau potable parviennent tant bien que mal à se frayer un chemin entre les nids-de-poule.

Gardes armés

À première vue, Al-Hol, mis à part sa taille gigantesque, ressemble à un camp de réfugiés ordinaire. Mais en passant les barrages routiers et au vu des nombreux projecteurs reliés à des groupes électrogènes postés à l’extérieur de la clôture, on comprend vite que c’est différent.

Des combattants des FDS sont postés à intervalles réguliers avec des kalachnikovs. Ils surveillent également le camp pendant la journée et s’assurent que personne ne grimpe par-dessus la clôture et ne disparaisse dans le semi-désert. Car dans une section spéciale du camp, plus de 10 000 femmes et enfants de combattants djihadistes étranger sont retenus. Beaucoup restent fidèles à l’EI.

«Personne n’a jamais essayé de s’échapper», dit Hemrin Hassan, une Kurde d’une quarantaine d’années, qui dirige le camp. Devant son bureau, de nombreuses femmes en niqab attendent leur tour. Elles ont toutes les mains couvertes par de fins gants noirs. Certaines portent un bébé, enveloppé dans une couverture. Une mère tient solidement la main d’un garçon d’environ 6 ans. Il semble être handicapé mental et souffrir de malnutrition. On le devine notamment à ses jambes rachitiques, flottant presque dans son collant de sport violet.

Les femmes, veuves pour la plupart, espèrent une aide médicale pour leurs enfants malades. Le plus souvent en vain. Même si la situation s’est améliorée un peu par rapport au début de l’année, le taux de mortalité reste alarmant. Une clinique du Croissant-Rouge syrien se trouve à proximité pour les cas les plus graves.

À l’extérieur, dans la «rue principale», on reconnaît parfois des visages aux traits asiatiques ou européens. Les familles qui ont déjà une tente reçoivent une ration alimentaire une fois par mois et doivent préparer elles-mêmes la nourriture sur un réchaud à kérosène. Une jeune femme se plaint des conditions insoutenables. Elle montre sa petite fille blonde à côté d’elle. Son front est balafré par un profond sillon purulent. «Éclat de grenade», dit la mère.

Mais ce n’est vraiment rien comparé aux nombreux enfants qui sont contraints de se traîner avec des béquilles d’un bout à l’autre du camp ou qui sont poussés par un petit frère ou une petite sœur dans un fauteuil roulant. Certains d’entre eux ont perdu une jambe ou un bras.

Un foyer de radicalisation

De l’autre côté de la route de gravier poussiéreuse, une mère avec trois enfants se repose. Ils ont tous des traits européens, la fillette de 4 ans est rasée, le garçon beaucoup plus âgé est assis sur une petite citerne isotherme pour l’eau. Chacun porte plusieurs sacs en plastique, à croire que la famille traîne tout ce qu’elle a avec elle.

Des fers de fixation, comme on en voit en Syrie pour le traitement des fractures ouvertes, dépassent du bras droit de la mère. La femme se lève. Elle porte un nourrisson dans l’autre bras – même à travers le niqab, on peut voir son visage déformé par la douleur.

Les camps d’internement sont un terreau fertile pour l’endoctrinement islamiste. Parfois, les partisans radicaux de l’EI recourent à la violence contre ceux qui n’adhèrent pas strictement aux règles vestimentaires de l’organisation terroriste. Dans le camp d’internement de Roj, par exemple, des djihadistes ont mis le feu à la tente d’une famille «renégate». Deux enfants sont morts. Certaines des mères radicalisées ne cachent pas leurs intentions: elles veulent faire éclore un État islamique 2.0 à Al-Hol. C’est le seul espoir qui leur reste après la fin brutale du califat.

Créé: 04.05.2019, 22h25

Au moins cinq enfants suisses

Selon nos informations, cinq mineurs de nationalité suisse seraient prisonniers dans le camp d’Al-Hol dans des conditions extrêmement précaires.

Il y aurait tout d’abord trois petites Genevoises de 13, 7 et 1 an dont la mère, Sahila F.*, née à Genève et originaire d’une petite commune vaudoise au-dessus de Morges, a rejoint l’organisation État islamique en 2016. L’aînée a été blessée à la jambe par un éclat d’obus.

Puis il y a deux enfants d’un djihadiste du Nord vaudois, actuellement détenu en Syrie. Son épouse, une ressortissante Belge, aurait rejoint Al-Hol au début de l’année avec deux enfants. L’aîné serait âgé d’un peu moins de 3 ans.

Lorsque nous nous sommes rendus dans le camp il y a une quinzaine de jours, nous ne sommes pas parvenus à localiser les enfants. La Genevoise semble s’être annoncée sous une autre nationalité et, à l’hôpital voisin, les responsables ne se souviennent pas d’une fillette suisse en fauteuil roulant qui aurait été blessée par un tir de mortier à la cuisse. Ce n’est toutefois pas surprenant, car le personnel est complètement submergé par l’afflux de malades et de blessés.

Les autorités helvétiques, qui ont été chargées de retrouver ces enfants en vue de leur éventuel rapatriement, ne disposent pas, à notre connaissance, de davantage d’informations.

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