Exploités, des chauffeurs Uber ont perdu de l’argent en travaillant

Des sociétés ont mis sur pied un système pour recruter des chauffeurs frontaliers et les faire travailler pour le géant américain, en encaissant de l’argent sur leur dos.

Les partenaires d’Uber ont utilisé le modèle d’affaire de la plateforme californienne et les lacunes de la loi pour exploiter des travailleurs peu qualifiés.

Les partenaires d’Uber ont utilisé le modèle d’affaire de la plateforme californienne et les lacunes de la loi pour exploiter des travailleurs peu qualifiés. Image: DR

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Depuis son arrivée, en 2015, en Suisse romande, Uber a révolutionné le monde de la mobilité. La plateforme américaine, qui met en contact clients et chauffeurs, propose des courses à des tarifs 30 à 50% inférieurs à ceux des taxis traditionnels. Cette forte pression pèse sur les conditions de nombreuses personnes.

Notre enquête révèle que plus d’une centaine de chauffeurs dans l’arc lémanique se sont empêtrés dans des pactes douteux avec des partenaires du géant californien. Une quinzaine de sociétés ont abusé de la crédulité de travailleurs frontaliers en leur proposant des contrats de travail aberrants. Les entreprises partenaires d’Uber ont utilisé le nouveau modèle d’affaire mis en place par la plateforme californienne et les lacunes de la législation pour exploiter des travailleurs peu qualifiés. Les patrons peu scrupuleux ont fait miroiter aux conducteurs une vie meilleure en Suisse. Ceux-ci se sont pourtant vite retrouvés dans une grande précarité. Certains confient travailler jusqu’à 100 heures par semaine et devoir dormir dans leur voiture. D’autres vont même jusqu’à perdre de l’argent en travaillant.

C’est le cas de Marco Husson. Ce chauffeur, installé à Oyonnax, en France voisine, a vu son expérience de frontalier virer au cauchemar. «Je n’ai travaillé que deux mois en Suisse, mais je me suis endetté. J’ai dépensé 1600 francs et n’ai jamais touché aucun salaire», raconte l’homme de 26 ans, qui a six enfants à charge. Son histoire fait écho à celle de Nicolas*, employé d’une société concurrente. «Le patron m’avait promis un salaire de 3000 francs. Le premier mois, je n’ai rien touché; le deuxième, j’ai reçu 500 francs; le troisième, 1000 francs. Mais les arriérés ne m’ont jamais été payés.»

Ces témoignages mettent en lumière le système bien huilé, mis en place par des sociétés domiciliées dans le canton de Vaud, pour recruter des chauffeurs en France voisine, leur obtenir des permis de frontaliers octroyés par les autorités vaudoises et les faire travailler pour la licorne américaine dans le canton de Genève. Uber se présente comme une plateforme qui met en relation des conducteurs et des clients. Elle a toujours nié son rôle d’employeur. En revanche, elle a redirigé les chauffeurs intéressés à travailler pour elle vers des sociétés tierces, qui leur promettaient un permis et un contrat de travail en Suisse, prélevaient une commission sur les courses et omettaient de verser le salaire convenu et les cotisations aux assurances sociales. Certains employeurs auraient également menacé leurs employés pour qu’ils effectuent plus de 45 heures de travail par semaine, alors que la loi l’interdit.

Une forme d’esclavage moderne

Les contrats de travail que nous nous sommes procurés éclairent l’absurdité des calculs des salaires des chauffeurs. Certaines ententes octroyées par une société indiquent «un salaire de 2200 francs par mois pour un engagement de 50 à 100%». Ils stipulent également que l’entreprise «met à disposition la location du véhicule» et mentionne un «taux de cotisation de 20%». Lorsque l’on déduit les cotisations et la location de 1600 francs de la voiture, le salaire mensuel revient à 378 francs par mois. Dans le cas de Marco Hussan, les frais d’essence et l’abonnement téléphonique étaient à sa charge. Celui-ci a donc perdu de l’argent en travaillant. Uber a pourtant reversé 4659 fr. 60 à son employeur pour toutes les courses effectuées en septembre et octobre, mais le jeune homme n’a jamais vu la couleur de l’argent.

Maître Cédric Ballenegger, qui représente plusieurs chauffeurs lésés, dont Marco Husson, considère ce système comme une forme d’esclavage moderne. «Ces entreprises partenaires d’Uber ciblent des étrangers qui ne connaissent pas leurs droits ni les lois suisses. Après des mois sans salaires, la plupart baissent les bras; ils craignent des mesures de rétorsion de leur employeur s’ils entreprennent des démarches juridiques. Les sociétés exploitent ce point et cela fait les affaires d’Uber.»

En novembre dernier, une trentaine de chauffeurs épuisés et à bout se sont tournés vers Unia pour trouver du soutien. Après l’échec d’une médiation sous l’égide du Département de la sécurité et de l’économie du canton de Genève, des plaintes ont été déposées contre trois sociétés devant le Tribunal des prud’hommes. Uber affirme avoir cessé toutes collaborations avec elles et ne recourir aujourd’hui qu’à des chauffeurs indépendants.

Plus de cent heures par semaine

Justement, pour éviter les litiges, certaines sociétés ont trouvé un subterfuge: inciter leurs conducteurs à devenir indépendants. Au Registre vaudois du commerce, une soixantaine de chauffeurs indépendants sont enregistrés chez la même société, à Eysins. Celle-ci leur facture désormais 1600 à 2000 francs la location de la voiture selon le modèle, et 200 francs l’adresse de domiciliation en Suisse.

Jérôme*, un Français de 62 ans employé par la même société, en a fait l’expérience. «Mon employeur m’a dit que je devais m’inscrire comme indépendant au Registre du commerce du canton de Vaud. Pourtant, pendant deux mois, Uber ne m’a pas créé de compte; je roulais toujours pour celui de mon ancien employeur, qui touchait l’argent de mes courses en prenant une commission. Pour pouvoir payer tous mes frais et vivre, je roule parfois jusqu’à 100 heures par semaine.» Mardi matin, Jérôme s’est endormi sur l’autoroute et sa voiture a heurté la glissière de sécurité. «Ce travail n’a aucun sens, je suis en train de ruiner ma santé, j’hésite à tout arrêter. Le problème, c’est que je n’ai aucune alternative», confie le chauffeur, proche de l’âge de la retraite.

Unia souhaiterait que les autorités interdisent les activités de ces entreprises partenaires. «Il s’agit de sociétés opaques, qui ne respectent souvent pas le droit du travail», s’insurge Umberto Bandiera, secrétaire syndical. «Outre le non-paiement des salaires convenus et le non-versement des cotisations aux assurances sociales, certains employeurs ont obligé leurs salariés à louer leur véhicule de service et à supporter les frais liés à leur occupation, ce qui est interdit.»

Toujours pas de sanctions

Alors que ces violations du droit du travail ont été dénoncées aux autorités il y a quatre mois, les sociétés incriminées n’ont toujours pas été sanctionnées. Il s’agit d’un cas épineux, les chauffeurs travaillaient sur Genève alors que les entreprises étaient enregistrées dans le canton de Vaud. Une plainte a été déposée devant la Chambre genevoise des relations collectives de travail, mais celle-ci refuse de s’exprimer sur ce cas. Côté vaudois, le Service de l’emploi annonce que des contrôles des sociétés en questions sont toujours en cours et que la suspension de leurs activités n’est pas envisageable.

Genève est pour l’instant le seul canton à s’être doté d’une loi particulière régissant les activités des taxis et les véhicules de transport avec chauffeur. Elle oblige ces derniers à se soumettre à un examen. C’est pour éviter les contraintes de la loi cantonale que les transporteurs se sont installés dans des fiduciaires vaudoises et immatriculent leurs véhicules dans le canton de Vaud. Depuis le début de l’année, la police du commerce et de la lutte affirme avoir renforcé les contrôles pour s’assurer que les chauffeurs sont en possession de tous les documents requis et que des indépendants vaudois n’exercent pas régulièrement sur Genève.

Des audiences sont prévues devant le Tribunal des prud’hommes prochainement. Unia espère obtenir réparation pour les chauffeurs avant l’été.

* prénoms d’emprunt (TDG)

Créé: 07.04.2018, 23h00

«Uber réfléchit à une meilleure protection des travailleurs»

Alexandre Molla, Directeur général d’Uber Suisse romande

Certains partenaires d’Uber ont exploité leurs employés en omettant de payer les salaires ou de verser les cotisations sociales. Étiez-vous au courant de ces pratiques?

Non, pas avant que les chauffeurs aient rendu leurs revendications publiques en décembre. Depuis, nous avons activement contribué à une médiation sous l’égide du Département de la sécurité et de l’économie, en tant que partie tierce, et mis un terme à nos collaborations avec les entreprises en question.

Cette affaire nuit à l’image de votre plateforme.

Nous ne la minimisons pas, mais il est important de noter que la grande majorité des chauffeurs qui utilisent l’application Uber en Suisse sont parfaitement indépendants. Ces cas isolés, que nous prenons au sérieux, ne doivent pas discréditer toute une profession. Uber représente avant tout une formidable opportunité, tant d’un point de vue économique que de celui de la mobilité.

Des chauffeurs indépendants confient travailler au-delà du maximum légal pour couvrir leurs frais. Ils s’épuisent et vivent dans la précarité.

Ce n’est pas ce que nous observons. Notre objectif principal est que cette activité soit lucrative, car les chauffeurs sont nos premiers clients et doivent être satisfaits. Chaque chauffeur professionnel est tenu de respecter la loi en vigueur concernant le temps de travail et chaque véhicule est d’ailleurs équipé d’un tachymètre. Bien que moins de 5% des chauffeurs exercent cette activité à plein temps, nous considérons qu’après déduction de leurs charges, une activité à temps plein sur la plateforme permet d’engendrer un revenu de 4000 à 4500 francs.

Comment alors assurer des conditions de travail décentes et une protection sociale?

Aujourd’hui, de nouveaux modèles de travail existent. D’après plusieurs études dans différents pays d’Europe, plus de 90% des chauffeurs veulent être indépendants et valorisent cette flexibilité. Pourquoi leur imposer un statut d’employé? Les véritables questions sont les suivantes: quelles sont les pistes à explorer afin d’améliorer le niveau de protection sociale des travailleurs indépendants, et quels rôles les nouveaux acteurs que sont les plateformes peuvent-elles jouer? L’idée de requalification des plateformes en employeurs rend toute initiative difficile voire impossible, à ce stade. Nous souhaitons contribuer au débat afin de réfléchir à des pistes concrètes en associant à la réflexion les acteurs publics.

Le 19 mars, le Secrétariat d’État à l’économie a émis un avis de droit qui stipule que les chauffeurs Uber doivent être considérés comme des employés. Cet avis aura-t-il des conséquences pour votre modèle d’affaire?

Il ne s’agit pas d’une décision contraignante, mais d’un avis concernant un cas particulier. Nous nous engageons toujours dans un dialogue constructif avec les autorités afin de permettre une meilleure compréhension de notre modèle économique. Nous avons de solides arguments attestant de la validité de notre modèle d’affaires et du statut d’indépendant des chauffeurs qui utilisent la plateforme. (Image: Lucien Fortunati)

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