L'ex-espion Jacques Pitteloud promet d'avoir mûri

Ancien chasseur de criminels, ancien espion, le Valaisan Jacques Pitteloud dirigera dès cet été l’ambassade de Washington.

Jacques Pitteloud s’envolera cet été pour représenter la Suisse dans la capitale américaine.

Jacques Pitteloud s’envolera cet été pour représenter la Suisse dans la capitale américaine. Image: Yvain Genevay

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

S’il était un personnage de BD, il casserait la case, emmené par sa longue taille et son grand nez hérité d’un arrière-grand-père italien immigré en Valais. Jacques Pitteloud n’est pas qu’un nom dans l’annuaire des employés de la Confédération. Le diplomate a sa légende. Il apparaît dans les grosses affaires qui ont agité le pays depuis presque vingt ans: libération des otages de Kadhafi en Libye, affaire Tinner, etc. En ce début d’année, sa trajectoire fait à nouveau bruisser les cafétérias de la Confédération. «Ça fait trente ans que je polarise, cela ne va pas changer», commente-t-il.

La cause de ce regain d’intérêt? Lui l’ancien espion, habitué de la chronique médiatique, vient d’être nommé par le Conseil fédéral chef de la prestigieuse ambassade de Washington. Il s’envolera cet été pour la capitale américaine. Cela faisait trois ans que cet enfant de Sion, aujourd’hui installé en Lavaux, mangeait son pain noir.

Nous sommes en 2015. Jacques Pitteloud est l’ambassadeur de la Suisse au Kenya, son pays de cœur. Sa mission se passe à satisfaction. Il a des projets pour la société civile, défend les intérêts de l’économie suisse.

Il soigne son réseau au sein de son «Boys Club», un cercle d’industriels, de journalistes et de diplomates en poste à Nairobi qui, tous les mardis soir, dissertent de l’état du pays en savourant un single malt.

Las, il est temps de rentrer à Berne. Le Conseil fédéral nomme Jacques Pitteloud directeur des ressources du DFAE, une promotion certes prestigieuse mais qui étonne ceux qui connaissent cet homme de terrain. «Je suis le Christian Constantin des Affaires étrangères», plaisante-t-il. En somme, depuis 2015, il gère l’ensemble des ressources du département: un budget de 3 milliards de francs, 5400 employés ici et à l’étranger, 600 objets immobiliers, etc. Une fonction qui a fini par le passionner, dit-il, mais «c’est un secret de Polichinelle que je ne me suis pas porté candidat».

En 2015, Jacques Pitteloud a un problème. Au Kenya, il est accusé de tentative de contrainte par deux riches hommes d’affaires empêtrés dans un scandale. Il s’est fait le messager de la justice helvétique en proposant un deal à ces deux frères: l’abandon de poursuites judiciaires en Suisse contre la restitution de 50 millions de francs dormant dans un compte en banque helvétique.

Pour lui, l’histoire s’arrête là. Mais pour ces hommes d’affaires, le style cavalier utilisé par Jacques Pitteloud relevait de la contrainte. Trois ans et demi plus tard, Jacques Pitteloud est blanchi.

Alors quand le Conseil fédéral le nomme ambassadeur à Washington, la plus prestigieuse des ambassades de Suisse à l’étranger, quelques jours avant le classement définitif de l’affaire, Jacques Pitteloud ajoute un épisode à sa légende. Cela n’a rien d’usuel.

Noémie Charton, porte-parole du DFAE, explique: «Deux instances judiciaires successives avaient déjà blanchi l’ambassadeur Pitteloud de tout soupçon avant la décision du Tribunal fédéral. M. Pitteloud a toujours pu compter sur la confiance et l’appui du DFAE dans cette affaire. Le jugement du Tribunal fédéral confirme a posteriori cette décision.»

Une affaire qui «a heurté»

Mais dans le milieu feutré de la diplomatie, la carrière hors normes de ce Valaisan fort en gueule détonne. «L’histoire qu’il a eue au Kenya avec ces hommes d’affaires a beaucoup interrogé sur la forme. Ce sont des méthodes de cow-boy! Mais il va au pays des cow-boys, peut-être que ça se passera bien», note un interlocuteur qui tient à son anonymat. «L’affaire kényane a heurté», indique l’ancien ambassadeur François Nordmann.

Mais il ajoute: «Le Conseil fédéral connaît la personne qu’il a nommée. Et Jacques Pitteloud a des mérites. Il a des états de service irréprochables. Il a été un directeur efficace, bien que peu populaire, des Ressources du DFAE. Il est par ailleurs normal que l’on nomme à Washington une personne qui a eu de hautes fonctions à Berne.»

Ah, ces questions, ces réserves, ces remarques sur son style: trop valaisan, trop Rambo, trop cow-boy… qu’est-ce que ça peut l’énerver, Jacques Pitteloud! Alors il s’emporte et dit qu’il a postulé pour quatre ambassades selon le tournus habituel et s’est préparé pour la mise au concours «comme un universitaire de première année». Puis il s’adoucit et fait mine de s’étonner. Tiens, deux journaux prestigieux, «The Economist» et le «Financial Times», ont souligné son apport courageux à la lutte contre la corruption au Kenya, quand les médias suisses l’incendiaient. «Nul n’est prophète en son pays.»

«Je suis bien conscient que le chef de mission à Washington aura moins de liberté de manœuvre que ce qu’avait le chef de mission à Nairobi», dit Jacques Pitteloud. Photo: Yvain Genevay

À 56 ans, il reconnaît quand même avoir une part de responsabilité dans la médiatisation du long feuilleton de sa vie. Passage à confesse: «À un certain âge, et avec moins de sagesse peut-être, j’ai participé à la création d’une certaine légende.» On le voit bien sourire dans les archives de la TSR, début 2000, alors qu’il était coordinateur des services secrets et que le journaliste le comparait à un James Bond suisse.

On le retrouve présenter les photos de son mariage dans «L’Illustré» comme le ferait un joueur de tennis ou un président de parti. Il fut une époque à Berne où les journalistes le surnommaient même «gorge profonde» pour son côté frimeur. La fameuse histoire ne s’est pas construite toute seule.

«C’est vrai, mais il y a aussi beaucoup de légendes sans fondement à mon sujet. Il y a une certaine aura autour des affaires de renseignement. On imagine des gens en permanence en train de poursuivre des criminels de haut vol dans un casino. La réalité est beaucoup plus prosaïque. Le travail de renseignement, c’est avoir le bon contact, la bonne information, savoir l’analyser et la placer dans un bon contexte.»

Il nous la joue souris grise. Mais l’affaire Tinner, c’était digne d’un roman, non? «C’est vrai. L’affaire Tinner a eu un retentissement global. Parce que, par le biais de cette famille d’ingénieurs suisses – mais pas qu’elle –, le Pakistan a eu accès à la technologie nucléaire. Et cela a jeté une lumière assez crue sur la Suisse.» Jacques Pitteloud était à l’époque coordinateur des services de renseignement. «Oui, il y a eu des pannes. Mais, moi, je les constatais, je n’en étais pas à l’origine.»

L’affaire libyenne

Et il y a eu le fameux plan de libération des otages retenus par Kadhafi en Libye. Quel rôle a-t-il joué? «La conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey nous avait demandé de planifier l’éventuelle extraction des deux otages suisses en Libye en cas d’échec de toutes les autres solutions», explique Jacques Pitteloud. Après la libération de Rachid Hamdani et de Max Göldi en juin 2010, ces plans secrets de libération sont dévoilés dans la presse. On y parle d’exfiltration militaire, de participation de Touaregs pour guider Hamdani et Göldi dans le désert avant de les exfiltrer par la mer.

Parfois ce sont des jet-skis qui s’invitent dans l’histoire. D’autres fois, des sous-marins. Il hausse les yeux au ciel: «Tout ce que je peux vous dire, c’est que le jet-ski et le sous-marin, ce n’est pas vrai. Et je peux aussi affirmer que ceux qui devaient l’être en étaient informés en plus haut lieu, qu’il n’y a jamais eu la planification du moindre emploi de la violence, que des gens ont mis leur vie en danger pour mettre en place cette planification en allant sur le terrain. Pour ces gens-là, voir quelque temps après ce plan étalé au grand jour et ridiculisé, ça leur a fait très mal.»

Et d’ajouter: «On avait visiblement planifié cela avec une certaine intelligence car nous avons été capables d’arrêter l’opération avant qu’elle n’ait lieu. S’il n’y avait pas eu au sein de l’administration certaines personnalités qui, pour des raisons politiques et pour nuire à Mme Calmy-Rey, ont fait sortir l’affaire, on n’en aurait jamais parlé.»

Le quinquagénaire résume. «Je ne suis pas exceptionnel.» Et aujourd’hui, de son bureau de la banlieue bernoise, il admire ses collègues: «Nous avons des chefs de mission qui partent à moto en veste de cuir à travers la savane pour rencontrer des rebelles et tenter de négocier des accords de paix! Beaucoup prennent des risques pour la défense des intérêts de la Suisse. Si on ne prend pas de risque, on ne fait rien.» Aux États-Unis, Jacques Pitteloud sera dans une autre position, il le sait.

«Je suis bien conscient que le chef de mission à Washington aura moins de liberté de manœuvre que ce qu’avait le chef de mission à Nairobi.» Mais ce pays fascine ce juriste de formation: «Il est en train de se passer un certain nombre de choses au niveau politique dont le président actuel est un symptôme. Avoir le privilège d’être, à ce moment-là, aux États-Unis comme observateur politique et de pouvoir essayer d’analyser intelligemment ce qui s’y passe, c’est le rêve!»

Et quelque part, son Boys Club de Nairobi le suivra par le biais d’un somptueux tableau offert par ses amis africains lorsqu’il a quitté son pays de cœur. Parce qu’«un bon réseau vaut mieux que cent rapports officiels, dans ce métier de la diplomatie qui est le deuxième plus vieux métier du monde», sourit-il. Et de la capitale américaine, ce photographe et passionné d’oiseaux pourra caresser son rêve de vieillesse, soit avoir son éloge funèbre dans «The Economist».

Une note pour les journalistes de l’hebdomadaire anglais: sa plus grande fierté reste la moins connue de sa légende, celle d’avoir créé une association qui pourchassait les criminels de guerre et les génocidaires. Avec ses compagnons, il en a fait arrêter et condamner cinq. «Ça, c’était bien», dit-il.

Créé: 02.02.2019, 22h24

«J’ai passé trois ans à encaisser des coups et voir ma famille souffrir»

Vous sortez blanchi de trois ans de procédure pénale contre des hommes d’affaires kényans. Un regret dans cette affaire?

- Il faut replacer cette affaire dans son contexte. Tout d’abord, cela a peut-être occupé 5% de mon temps sur les cinq ans que j’ai passés comme ambassadeur au Kenya. Mais c’est l’aspect qui a fait scandale. Dès 2012, un procureur général kényan raconte partout qu’il aurait voulu poursuivre la vaste affaire de corruption Anglo-Leasing mais que la Suisse, pays de dépôt d’une partie des fonds, n’a pas été coopérative.

Même si cela n’était pas vrai, notre image en souffre en pleine crise bancaire. D’un autre côté, le président Kenyatta fraîchement élu veut entreprendre une action contre la corruption. Il entre en contact avec moi et me demande si nos deux pays peuvent agir de concert. L’entraide judiciaire est activée. Évidemment, tout cela est fait avec une certaine publicité parce que les deux parties y trouvent un intérêt.

À un moment donné, les autorités pénales des deux pays constatent que bien qu’elles aient les éléments nécessaires à une poursuite, la procédure s’annonce longue et coûteuse. Ce serait plus simple d’offrir un deal. Je suis chargé de faire l’offre à deux hommes d’affaires. Ils la refusent et l’affaire s’arrête là. J’apprends bien plus tard qu’ils ont déposé une plainte contre moi pour tentative de contrainte.

Vous oubliez de dire que vous leur aviez envoyé des SMS costauds pour les presser d’accepter le deal. Ça peut paraître choquant.

- Mais dans quel monde vit-on? Lorsqu’on parle d’une affaire de corruption portant sur des centaines de millions de francs au détriment de gens parmi les plus pauvres, commise par un groupe de personnes dont certaines sont connues pour avoir passé sur des cadavres, vous croyez que vous leur parlez comme à un notaire du Gros-de-Vaud? Il y a une naïveté extraordinaire côté suisse! Qu’est-ce qu’il avait, le ton de mes SMS?

Vous comprenez que ça ait pu heurter?

- Non. Vraiment pas. Le Tribunal fédéral est arrivé à la conclusion que mon ton était certes cavalier mais acceptable. Si c’était à refaire, j’exigerais plus d’assurances écrites en amont, mais sinon je referais la même chose. Car nous l’avons fait pour les plus pauvres des plus pauvres qui sont, ne l’oublions pas, les principales victimes de la corruption.

Au niveau personnel, vous l’avez vécu comment?

- Le risque en valait la peine mais ça a été douloureux. J’ai passé trois ans à encaisser des coups, à voir ma famille souffrir, en particulier mon épouse, qui a même été exclue d’une association avec laquelle elle travaillait sous prétexte que son mari était un «criminel». Ça ne m’a pas amusé du tout. Et lorsque le Tribunal fédéral me soupçonnait d’avoir outrepassé mes droits, c’est devenu dans certains journaux un soupçon de corruption! Qu’est-ce qui va se passer ces dix prochaines années quand on recherchera mon nom sur internet? Ce n’étaient pas mes meilleures années.

En dates

1962: Jacques Pitteloud naît à Sion.

1988: Il rejoint le Département fédéral des affaires étrangères.

2000: Il est coordinateur des services de renseignement.

2010: Il devient ambassadeur à Nairobi, au Kenya.

2015: Il est nommé directeur des Ressources du DFAE. Il est visé par une plainte pénale dont il sortira blanchi en 2018.

Articles en relation

Jacques Pitteloud est blanchi par le TPF

Suisse L'ambassadeur était accusé de corruption par des hommes d'affaires kényans. Le Tribunal pénal fédéral l'a blanchi. Plus...

USA: un ex-agent secret sera ambassadeur suisse

Etats-Unis Le Conseil fédéral a nommé vendredi l'ancien agent secret Jacques Pitteloud comme ambassadeur aux Etats-Unis. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Dons d'organes: le Conseil Fédéral veut le consentement des proches
Plus...