Espion, cet étrange métier du football

SportsMarcelo Bielsa a récemment suscité l’émoi outre-Manche en avouant un espionnage systématique de ses adversaires. Mais est-ce vraiment tricher?

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Tout est parti de l’arrestation d’un homme, le 10 janvier dernier, au centre d’entraînement de Derby County. Malgré les grilles et les caméras, l’individu observait la séance d’entraînement de son futur adversaire aux jumelles, un sécateur dans la poche. Son rôle? Espionner la mise en place tactique de Frank Lampard en vue du choc de Championship contre Leeds. Le commanditaire? Marcelo Bielsa, coach des Peacocks, apôtre des méthodes radicales et de la droiture. Surnom: «El Loco». Le fou. Trame burlesque, premiers rôles prestigieux et débat de valeurs, l’Angleterre du football pouvait s’écharper autour d’une question fondamentale: espionner, est-ce vraiment tricher?

Dans les premières heures, celles autour du match (victoire de Leeds 2-0), les réactions ont suivi une logique de camp. Catastrophée chez la victime: «Je préférerais ne pas être entraîneur plutôt que d’envoyer clandestinement des gens dans un sous-bois» (Lampard). Gênée chez l’employeur de l’espion: «Le club va rappeler au coach et à son staff qu’intégrité et honnêteté sont les fondements du club» (Leeds). Enfin indulgente chez ses disciples: «Mon respect est intact» (Guardiola), «il y a trente ans en Argentine, tous les coaches espionnaient. Ce n’est pas grave» (Pochettino).

Et puis, ce 23 janvier, Marcelo Bielsa a pris la parole; dans un exercice de contrition et de transparence lunaire. «Je n’ai pas tenté d’obtenir un avantage sportif indu puisque cela n’enfreint aucun règlement», s’est justifié «El Loco» avant de dévoiler sa formidable banque de données. «Ce n’est d’ailleurs pas une première: j’ai observé toutes les séances d’entraînement de nos adversaires avant de les rencontrer.» Pas illégal? La FA et la EFL, les deux organes du football britannique, n’en sont pas convaincues. Interpellés par onze clubs de Championship, ils ont lancé deux enquêtes (lire ci-contre). Leur but? Définir cette zone un peu floue des actions que Bielsa lui-même a définies comme «légales mais pas forcément justes».

«J’espionne pour être moins anxieux et ne pas me sentir coupable de ne pas avoir assez travaillé» Marcelo Bielsa, entraîneur de Leeds

L’art «d’être mariole»
«Même s’il s’en défend, je pense que Bielsa a franchi la ligne rouge: une ligne éthique», estime Yves Débonnaire, lequel assure ne jamais avoir abordé la thématique de l’espionnage lors de ses formations aux entraîneurs. «L’assiduité et la rigueur d’un coach s’arrêtent à l’analyse des matches. Bielsa est un anxieux qui veut toujours faire plus. Cette obsession l’a poussé à la faute. Illégal ou pas, j’assimile cela à de la triche.» Cette position de principe, Michel Decastel ne la partage pas. «Ce genre de pratiques, on vit avec depuis toujours. Il y a trente ans en Coupe d’Europe, on voyait les ombres derrière les vitres la veille des matches. En Afrique, j’ai aussi souvent essayé de me renseigner en envoyant mon adjoint ou en restant dans le stade pour observer le pressing adverse. Ce n’est pas de la triche, c’est être mariole.» Et l’entraîneur de Xamax de livrer sa recette pour se protéger: «Si je vois quelqu’un qui filme à l’entraînement, je lui demande d’aller le faire ailleurs. Et si je doute de ses motivations, on change les tireurs et les orientations des coups francs.»

Au final, l’espionnage ne serait-il donc pas le stade le plus cynique d’un immense jeu de rôle? En Allemagne, où un employé du Werder de Brême s’est fait arrêter le 18 décembre en train de piloter un drone au-dessus du terrain d’entraînement du TSG Hoffenheim, le milieu semble acquiescer. «Je n’en veux pas au scout du Werder, je trouve même qu’il a très bien fait son job», avait applaudi Julian Nagelsmann, coach victime de l’effraction aérienne. «Dans mon esprit, c’est normal de tout faire pour observer l’adversaire.» Tout? Vraiment?

Un remède à l’anxiété
«Pour certains, la fin justifie les moyens. Je n’y souscris pas. Et j’enrage un peu contre Bielsa car il s’est attaqué à cette séance de la veille du match qui est sacrée pour les coaches, insiste Alexandre Comisetti, actuellement en poste à Échallens. Dans ce monde du football qui montre tout, tout de suite, cet entraînement est le dernier moment secret. C’est de la triche et surtout un manque de respect vis-à-vis du coach adverse.» Et l’ancien international de balayer les justifications psychanalytiques livrées par «El Loco» («j’espionne pour être moins anxieux et ne pas me sentir coupable de ne pas avoir assez travaillé»). «S’il a besoin de se rassurer, il peut aller s’allonger sur un divan. Soyons sérieux, Bielsa voulait obtenir des infos et il utilise cet épisode pour cultiver son personnage de bosseur acharné.»

Effraction ou curiosité cavalière, manque de respect ou analyse obsessionnelle? Le «spy gate» autour de Marcelo Bielsa a cela de fascinant que chacun le juge avec des lunettes déformées par son socle de valeurs. «Je n’essayais pas d’avoir un avantage puisque je savais déjà tout, insiste «El Loco» pour brouiller les pistes. Pourquoi l’ai-je fait? Sans doute parce que je suis stupide.» Ou fou. Et Michel Decastel de relativiser dans un sourire: «De toute façon, le match ne reproduit jamais ce qui avait été prévu à l’entraînement.»

Créé: 08.02.2019, 15h54

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