Eric Stauffer livre une partie des dessous de l'affaire Maudet

GenèveDepuis le Valais, où il s’est installé après son retrait de la vie politique genevoise, l’ancien patron du MCG prend fait et cause pour le magistrat et dévoile les coulisses du voyage à Abu Dhabi.

«J’ai la conviction qu’on est en train de sacrifier une bonne personne pour de mauvaises raisons», affirme Éric Stauffer à propos du conseiller d’État genevois Pierre Maudet.

«J’ai la conviction qu’on est en train de sacrifier une bonne personne pour de mauvaises raisons», affirme Éric Stauffer à propos du conseiller d’État genevois Pierre Maudet. Image: Laurent Guiraud

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Pourquoi montez-vous au créneau pour défendre Pierre Maudet?

Parce que j’en ai assez de voir les hyènes genevoises et les vautours s’acharner sur lui. Il ne mérite pas cela. Pierre Maudet est quelqu’un de foncièrement honnête. Je peux en témoigner. Toutes ces genevoiseries, ça suffit! Cette affaire n’aurait jamais pris de telles proportions s’il n’y avait pas en toile de fond des querelles personnelles entre le procureur Jornot et son affaire de la «garçonnière» et Pierre Maudet à laquelle s’ajoute la mobilisation des policiers qui veulent lui faire payer sa réforme de l’institution. Olivier Jornot n’est pas sevré de la politique et il est revanchard.

Vous y allez fort…

Oui. On ne me changera pas. Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis et on ne me fait pas taire. J’ai la conviction qu’on est en train de sacrifier une bonne personne pour de mauvaises raisons. J’ai eu l’occasion de voir Pierre Maudet au travail dans le cadre de ses fonctions lors de voyages à Singapour et à Kuala Lumpur. Il y a défendu Genève auprès de grandes entreprises.

Oui, mais alors quid de toute cette affaire? Pourquoi Pierre Maudet a-t-il menti?

Faut arrêter! Il n’aurait même pas dû s’excuser. C’est son directeur de cabinet qui a mal géré l’affaire dès le départ. Lui, il a fait son boulot en allant défendre les intérêts de Genève à Abu Dhabi. Lorsqu’on est conseiller d’État, il n’y a pas de voyages privés ou professionnels, c’est une fonction 24 h/24 h, 365 jours par an! Il faut arrêter de s’émouvoir parce que son voyage avec sa famille a été pris en charge par les Émirats. Cela fait partie des usages dans les pays du Golfe. S’il avait refusé, cela aurait été perçu comme un affront. Vous croyez que ça se passe comment pour les responsables politiques d’autres pays?

On comprend que vous le défendiez mais vous n’apportez aucun élément nouveau sur les dessous de ce voyage…

Si. Quand je dis que son directeur de cabinet a une part de responsabilités, c’est qu’il a fait capoter la rencontre que j’étais moi-même en train d’organiser, à la même époque, entre Pierre Maudet et Mohammed ben Zayed al-Nahyan. Je sais que cela va en surprendre plus d’un. Mais j’ai un très gros carnet d’adresses à l’étranger et je l’ai mis à disposition de Genève et de son ministre de l’Économie pour l’aider à défendre les intérêts genevois. Les meilleurs accords ne se font pas lors des visites protocolaires. Si Genève ne veut pas être à la ramasse, il nous faut des gens dynamiques tels que lui pour défendre ses intérêts. Il ne dispose pas d’une administration pléthorique comme aux États-Unis pour mener cette diplomatie, il doit s’appuyer sur le peu de gens qui l’entourent en multipliant les opportunités.

Vous savez que vos détracteurs vont dire que c’est du bluff, que vous voulez seulement qu’on parle de vous dans les médias…

Ils pensent ce qu’ils veulent. J’ai été l’homme de l’ombre pour une partie de cette histoire. Je suis passé par un chef d’État d’un pays de la zone Europe qui entretient à la fois des liens très proches avec Mohammed ben Zayed al-Nahyan et les autorités chinoises qui investissent énormément en Europe. Il a été établi l’opportunité d’un coup de main avec l’objectif de faire revenir une institution bancaire chinoise à Genève alors que c’était la place financière de Zurich qui était pressentie pour ce retour. Je peux donc vous certifier avoir œuvré dans l’intérêt de l’économie genevoise. Mes démarches ont été interrompues par un coup de fil du chef de cabinet qui m’a informé qu’il avait, par ses relations, finalement obtenu que Pierre Maudet soit invité à l’occasion du Grand Prix de formule 1 et qu’il pourrait certainement le rencontrer à cette occasion, dixit son chef de cabinet et qu’une rencontre allait être organisée à cette occasion. J’ai trouvé cela stupide car ce n’était pas un voyage personnalisé comme je l’organisais, avec l’assurance d’un contact solide. Les Libanais n’ont rien fait. Ils ont juste œuvré pour que Pierre Maudet fasse partie des 200 à 300 personnes qui sont invitées à chaque fois par le prince et tous frais payés.

Que vient faire la Chine dans cette histoire?

C’était l’un des sujets que Pierre Maudet devait aborder avec Mohammed ben Zayed al-Nahyan, qui est proche du premier ministre chinois, sur introduction du chef d’État cité préalablement. Ce n’était certainement pas le seul sujet. Je peux juste vous dire ce que j’ai fait et je peux le prouver. Comment croyez-vous que la diplomatie internationale fonctionne? Un accord commercial, une bonne parole, une recommandation, cela se prépare, ça se construit avec des relations!

Vous savez que votre proximité avec Pierre Maudet ces derniers mois et votre présence au sein du conseil d’administration de l’aéroport risque de rendre votre témoignage suspect…

Je ne suis pas proche de Pierre Maudet, il ne fait pas partie de mes amis. Il a toujours été un concurrent politique. Mais je déteste encore plus, pour en avoir souffert pendant treize ans, l’acharnement de ceux qui ne font rien et qui ne sont là que pour jeter leur fiel visqueux sur les autres! Concernant l’aéroport, je peux certifier comme cela a déjà été dit que les appels d’offres et le critère de pondération ont été scrupuleusement respectés lors de l’attribution du marché à Dnata. C’est le stade des rumeurs qui alimentent les rumeurs et deviennent parole d’évangile, bientôt Maudet aura corrompu Trump pour la Corée du Sud!

Donc vous n’avez pas été missionné pour défendre Pierre Maudet en allumant des contre-feux?

Non. Je fais cela de ma propre initiative. Et cela ne lui plaît pas d’ailleurs.

Éric Stauffer (à g.) et Pierre Maudet chez Procter & Gamble à Singapour, en octobre 2015. Photo: DR

Analyse: Une guerre d'intermédiaire dans l'ombre de Pierre Maudet

Qu’y a-t-il de si inavouable dans le déplacement que Pierre Maudet a effectué en 2015 à Abu Dhabi? «Rien! Niente!» vient expliquer aujourd’hui Éric Stauffer. Depuis le Valais où il a pris sa retraite politique, l’ancien patron du Mouvement citoyens genevois (MCG) s’érige en défenseur de la moralité du conseiller d’État face «à la meute qui veut sa peau». Le tribun n’a rien perdu de sa verve. Trop content de s’inviter dans l’affaire Maudet, il balance une autre partie de l’histoire, encore ignorée, celle-là. Mais riche d’enseignements sur le fonctionnement de Pierre Maudet et la chronologie de l’affaire.

Au cours des deux dernières années, des élus se sont interrogés sur les dessous de ce qui ressemblait à une lune de miel entre l’ancien patron du MCG et l’ex-chef de l’exécutif genevois. L’interview publiée aujourd’hui livre un début de réponse. Elle éclaire d’un jour nouveau ce déplacement litigieux aux Emirats arabes unis. En expliquant avoir été le premier à œuvrer à la rencontre entre Pierre Maudet et Mohammed ben Zayed ben Sultan, avant d’être coiffé sur le poteau par «les Libanais», Éric Stauffer nous apprend que deux réseaux d’intermédiaires ont été en concurrence dans l’entourage du magistrat pour lui ouvrir les portes d’Abu Dhabi.

Pour prouver ses dires, l’ancien patron du MCG dispose de plusieurs documents dont un courriel dans lequel Pierre Maudet s’adresse, sur ses recommandations, au premier ministre d’un pays européen très lié à Mohammed ben Zayed ben Sultan, pour solliciter son appui. Faire passer des messages par des tiers et activer des réseaux pour obtenir des rendez-vous avec des chefs d’État, il n’y a rien de plus courant en diplomatie, surtout à Genève. Éric Stauffer affirme donc avoir mobilisé ses amis pour que Pierre Maudet puisse rencontrer Mohammed ben Zayed ben Sultan. Un scénario qui, même s’il n’a pas abouti, balaie définitivement la thèse initiale d’un voyage privé.

L’ancien patron du MCG ne bluffe pas lorsqu’il prétend avoir de l’entregent. La liste de ses mécènes publiée lors des dernières élections genevoises en avait surpris plus d’un. Éric Stauffer soutient que la démarche de Pierre Maudet s’inscrivait dans le cadre des efforts déployés par le magistrat pour faire revenir Bank of China à Genève. Pourquoi, diantre, demander à un pays tiers d’intervenir auprès des Émirats pour aider à arracher une décision qui paraît du seul ressort de la Chine? De quel levier disposait le premier réseau actionné par Pierre Maudet?

Le conseiller d’État nous dément avoir évoqué la question du retour de Bank of China à Genève lors de son entretien avec Mohammed ben Zayed ben Sultan à Abu Dhabi. En revanche, il confirme que «dans les efforts déployés en matière de promotion économique, il s’est vu proposer par Monsieur Stauffer une série de contacts auxquels il n’a pas donné suite». Le conseiller d’État ne dément pas, en outre, avoir eu un échange avec le pays tiers mentionné par Éric Stauffer et dont plusieurs sources nous affirment qu’il s’agit du Monténégro qui joue actuellement un rôle central dans le rapprochement stratégique opéré par la Chine et les Émirats arabes unis.

Un rapprochement qui est de nature à peser sur ce qui se passe au Yémen, en Syrie mais aussi en Palestine. Ces éléments de contexte ne dédouanent en rien Pierre Maudet. Au contraire. Ils interrogent encore plus sur les raisons qui ont poussé le magistrat à préférer le circuit de ses amis libanais à celui d’Éric Stauffer. Mais dans cette histoire de réseaux qu’on actionne pour s’ouvrir des portes au Proche et Moyen-Orient, qu’il s’agisse de ceux d’Éric Stauffer ou de ceux des amis libanais de Pierre Maudet, les experts sont unanimes pour dire qu’il faut bien regarder où on met les pieds.

«On ne peut pas s’aventurer sur ce terrain sans une solide expérience diplomatique internationale», explique notamment le politologue Daniel Warner pour qui ces affaires de réseaux sont «beaucoup trop complexes pour un simple conseiller d’État». «Dans son entourage, des personnes en avaient conscience mais il ne les a pas écoutées», confie un proche de Pierre Maudet.

Créé: 15.09.2018, 22h32

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