Chaque époque se fabrique un Moyen Âge à sa convenance

Les fêtes médiévales se multiplient durant l’été. Le Moyen Âge qu’elles mettent en scène est-il de pure pacotille? Pour le savoir, on est allé à Gruyères en compagnie du spécialiste Alain Corbellari: il vient de publier «Le Moyen Âge à travers les âges».

Image: Yvain Genevay

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L’œil du spécialiste a vite fait de repérer l’anachronisme: «Les costumes sont hétéroclites. Le danseur en pourpoint porte un chapeau qu’on trouvait vers la fin du XIVe siècle. À côté de lui, le type coiffé d’un bonnet est vêtu comme les paysans que Brueghel peignait au XVIe siècle. J’imagine que chacun est venu avec son propre costume.»

Flûte à bec et tambour font tourner les danseurs sur un air d’estampille. La fête médiévale bat son plein, donnant au profane l’impression d’être entré dans un épisode de «Kaamelott». Ce genre de voyage dans le temps est-il respectueux de la vérité historique? C’est pour le savoir qu’on a entraîné Alain Corbellari au château de Gruyères à l’occasion de la fête de la Saint-Jean.

«Le Moyen Âge est devenu un véritable pays dans lequel on entre comme dans un moulin»

Spécialiste de l’histoire des études médiévales et professeur aux Universités de Lausanne et de Neuchâtel, Alain Corbellari s’intéresse tout particulièrement aux légendes roses ou noires que le Moyen Âge a inspirées au fil des temps modernes. Elles sont au cœur du petit livre érudit et passionnant qu’il vient de publier: «Le Moyen Âge à travers les âges». Du roman gothique au romantisme allemand en passant par les aventures de «Johan et Pirlouit», cet âge dit moyen a été mis à toutes les sauces imaginaires. Plus qu’une période de notre histoire, écrit Alain Corbellari, «le Moyen Âge est aujourd’hui devenu un véritable pays dans lequel on entre comme dans un moulin».

Alain Corbellari n’a pas observé d’aberration historique majeure dans les démonstrations de l’artisanat au Moyen Âge, lors de la fête de la Saint-Jean au château de Gruyères.
Photo: Yvain Genevay

Nous vivons désormais dans le Moyen Âge des jeux vidéo, de «Game of Thrones» et des reconstitutions in situ comme celle de la Saint-Jean au château de Gruyères.

Penché sur un rouet


Alain Corbellari déambule et observe. Il se penche sur un rouet, prête attention aux détails: «Il me semble que ces cannelures ne sont pas médiévales mais plus tardives, du XVIe ou du XVIIe siècle.» Il reste toutefois prudent: «Mais je me trompe peut-être…»

Fin sourire aux lèvres, Alain Corbellari furète, curieux de tout ce qui se présente: «Ce genre de manifestations peut permettre de retrouver une certaine authenticité, non de l’esprit mais de la chose. En fait, j’adore ça!»

Dans la cour du château, il s’arrête devant une de ces «cages à écureuil» qui permettaient aux bâtisseurs de cathédrales de hisser les matériaux de construction (l’édition 2019 de la fête a mis l’accent sur les bâtisseurs: tailleurs de pierres, architectes, vitraillistes…).

On discute avec le responsable en costume qui explique le fonctionnement de cette grue médiévale. Maître artisan, compagnon maçon du Tour de France, Pascal Waringo dirige une société de conseil en techniques médiévales de construction installée dans le Tarn, mais il arrive de Paris: «On était sur un tournage au château de Vincennes, avec Stéphane Bern.» Alain Corbellari sort de l’échange plutôt épaté: ils ont parlé de traités d’architecture en échangeant des références savantes que le béotien ne peut pas connaître.

C’est maintenant l’odeur de la cantine qui attire Alain Corbellari. Sur l’esplanade du château, il passe en revue tout ce qui mijote. «Je m’attendais à trouver du poireau qui est une des bases de la cuisine médiévale et, effectivement, il y en a.» Il ne s’étonne pas non plus de tomber sur une compote de pommes et de rhubarbe: «La cuisine médiévale n’est pas très éloignée de notre cuisine paysanne, mais elle est moins variée. Les pommes de terre, par exemple, en sont absentes.»

En revanche, l’usage du gingembre le laisse sceptique: «On ne devait pas en trouver beaucoup avant le XIIIe ou le XIVe siècle. Et ce n’était en tout cas pas à la portée de toutes les bourses. Tiens, il y a aussi de la galimafrée…» Alain Corbellari explique qu’il s’agit d’un ragoût préparé avec des restes de viande de la veille. On voudrait lui demander d’où vient ce mot charmant, mais on l’a perdu de vue.

Boire une bouteille d’hypocras


On le retrouve près du débit de boissons. Alain Corbellari en ramène une bouteille d’hypocras aussitôt débouchée. Il s’agit d’un vin sucré avec du miel et aromatisé. Cela commence par surprendre, puis cela se laisse boire. On finit donc la bouteille, mais il en faudrait un peu plus pour connaître l’ivresse médiévale.

On retient toutefois que le Moyen Âge ne s’étudie pas que dans les livres. C’est aussi une affaire de goûts, d’odeurs, de matières dont il faudrait éprouver le poids ou la texture. Alain Corbellari est sensible à cette épaisseur matérielle du monde médiéval. Chez lui, il possède une armure confectionnée sur mesure par un artisan de Bohème: «Et quand je dis sur mesure, cela signifie jusqu’aux phalanges de chaque doigt…» Comme cette armure pèse près de 25 kilos, il renonce à l’enfiler pour aller donner ses cours.

Attablé devant son verre d’hypocras, le professeur Corbellari donne une appréciation positive de ce qu’il a observé à Gruyères. Il n’a pas relevé d’aberration historique majeure. Il a vu des «artisans très compétents qui retrouvent des savoirs perdus», par exemple sur la façon de tailler les pierres ou d’abattre les arbres. «J’attribue la note de 9 sur 10!»

Il nuance toutefois en rappelant les propos tenus par ce boulanger qui, tout en pétrissant sa pâte, vantait les qualités du pain médiéval: il le disait meilleur pour les gens allergiques au gluten et fait d’une eau «plus pure» que celle d’aujourd’hui. «Ce n’est pas vrai, s’amuse Alain Corbellari. Au Moyen Âge, là où la densité humaine était relativement forte, la qualité de l’eau posait de gros problèmes sanitaires.» Cette illusion rétrospective lui semble cependant révélatrice: «Un tel discours est compatible avec notre critique de la consommation. Il trouve aujourd’hui des oreilles attentives qu’il n’aurait pas trouvées durant les Trente Glorieuses.»

Au fond, comme le montre son livre, l’époque moderne n’a cessé de s’imaginer un Moyen Âge à sa convenance. Pour les Lumières du XVIIIe siècle, ce n’était qu’un millénaire de ténèbres. Pour les idéologues du nazisme, à l’inverse, c’était un réservoir de mythes exaltants dans lequel ils ont puisé leurs chevaliers teutoniques.

Associé à la peste brune, le Moyen Âge revenait donc de loin quand il s’est mis à refleurir dans les années 1970. Désormais débarrassé de son odeur de soufre, il fait écho aux préoccupations de sociétés tentées par la décroissance.

Créé: 20.07.2019, 10h11

Un été médiéval en Suisse romande

Saint-Ursanne. Dimanche 14 juillet. Les jeux constituent le thème de cette nouvelle édition. À 14 h, grand tournoi de chevalerie.

Grandson. Samedi 17 et dimanche 18 août. Fête médiévale au château. Artisans, musiciens, saltimbanques, exercices militaires… Un costume médiéval est mis à la disposition des visiteurs.

Saint-Triphon. Vendredi 23, samedi 24 et dimanche 25 août. Troisième édition: tournoi de chevalerie, spectacle de feu, concert du groupe Les Gras Jambons…

Fribourg. Samedi 31 août et dimanche 1er septembre. Marché médiéval et d’antan à l’Espace Tara du Werkhof.

Saillon. Du mercredi 4 au dimanche 8 septembre. Thème de cette 9e édition: le Graal, «entre sapience et folastrie». Avec tournoi de chevalerie, fauconnerie, cortège historique, machines de guerre…

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