«Les djihadistes que j’ai rencontrés sont tous passés par les Frères musulmans»

Auteur d’une étude de terrain avec plus de 100 djihadistes français, Hugo Micheron désigne ces endroits où ils naissent. Pas par hasard.

L’entourage des frères Clain (ici, Fabien, à g.), qui avaient revendiqué l’attentat du Bataclan, a été formé dans la communauté d’Artigat, en Ariège, construite autour de l’émir d’origine syrienne Olivier Corel (à dr.).

L’entourage des frères Clain (ici, Fabien, à g.), qui avaient revendiqué l’attentat du Bataclan, a été formé dans la communauté d’Artigat, en Ariège, construite autour de l’émir d’origine syrienne Olivier Corel (à dr.). Image: AFP

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Cinq ans de travail, une thèse de 800 pages rédigée sous la direction de l’islamologue Gilles Keppel et la version grand public qui vient d’être publiée dans un livre d’une rédaction à la fois sobre et haletante. Hugo Micheron, jeune chercheur arabisant, a dressé la géographie du djihadisme français: dans les quartiers d’où viennent les combattants, en Syrie où ils sont partis, dans les prisons, enfin, où ils sont détenus actuellement.

C’est une documentation inédite, une étude de terrain sans précédent avec des centaines d’entretiens, notamment en prison. Comme Gilles Keppel, Hugo Micheron ne pense pas que le djihadisme soit le fruit d’une discrimination ou d’une marginalisation socioéconomique. De même il récuse la théorie de la «radicalisation», qui voit dans le djihadisme une sorte de nihilisme moderne où la radicalité de l’époque se grefferait sur la religion pour s’exprimer. La religion n’est pas le vecteur fortuit mais la cause.

Hugo Micheron insiste sur la «salafisation des Frères musulmans», qui constitue la matrice des mouvements djihadistes européens. Et, s’il appelle à la lucidité dans la lutte contre ces mouvements, il reste confiant. «Le djihadisme, dès qu’il n’arrive plus à s’étendre, est condamné à disparaître. Ce n’est pas un modèle pérenne», dit-il dans un sourire.

Vous faites un constat: c’est un milieu religieux et non le mal-être social des quartiers qui crée le djihadisme.

Oui. Les variables socioéconomiques ne sont qu’une petite partie de la toile de fond. La preuve: certains quartiers livrent beaucoup de djihadistes et d’autres pas du tout. Pourquoi? En enquêtant sur les zones de départ, j’ai découvert une géographie du djihadisme dont on n’avait pas conscience.

Que révèle-t-elle?

Elle révèle deux modes de propagation de l’idéologie salafo-djihadiste: l’enclave et le phalanstère. L’enclave, on la trouve dans des quartiers comme le Mirail, à Toulouse, ou Molenbeek, à Bruxelles: c’est un processus où des individus identifient un endroit pour s’y infiltrer et y changer la norme religieuse. Leur logique, c’est d’arracher ce quartier à la société mécréante honnie pour le transformer. On crée un environnement très orthodoxe – par des mosquées, des écoles, des associations – et peu à peu les normes religieuses salafistes s’appliquent à tout le monde ou presque.

Et le phalanstère?

Le phalanstère, c’est la logique inverse: là, on tourne le dos à la société mécréante pour créer un entre-soi. Un bon exemple est la communauté d’Artigat, en Ariège, autour de l’émir d’origine syrienne Olivier Corel. Ici, la logique apparaît comme totalement non violente: on ne choque personne, on vit retirés. En réalité, c’est un lieu d’endoctrinement où les gens viennent chercher du savoir, une sorte de phare dans la petite planète du salafisme européen, très sélective, en lien avec des communautés au Caire, au Yémen, à Damas. Ce fut un lieu de formation de l’entourage des frères Clain, mais Olivier Corel se défend d’avoir un quelconque rôle dans la djihadisation. «Moi, je ne les ai jamais poussés à partir, je ne fais que citer les textes», affirme-t-il.

La justice ne peut rien contre lui?

Il y a eu une enquête en 2007 où il a bénéficié d’un non-lieu. Après les attentats du Bataclan, en 2015, il y a eu une perquisition chez lui. Tout ce qu’on a trouvé à lui reprocher, c’est la détention d’un fusil de chasse sans port d’arme… Il a eu 6 mois de prison avec sursis.

Quel est le rôle des Frères musulmans? Olivier Corel en est un ancien membre.

Il y a plusieurs branches chez les Frères musulmans. À côté de celle du fondateur Hassan el-Banna, il y a notamment celle de Sayyed et de Mohamed Qutb, à partir des années 1950-1960. Aujourd’hui, on dirait la branche radicalisée. Olivier Corel est typiquement dans cette lignée. Cela dit, en Europe les Frères musulmans ont dû répondre à la concurrence religieuse du salafisme, et en maints endroits, pas tous, ils lui ont laissé la place sur le plan doctrinal. D’ailleurs leur force est la politique, pas la doctrine. Mais globalement, s’il peut y avoir des rivalités entre eux, ils se sont mis d’accord sur un ordre religieux en opposition à la société mécréante. Je vous cite un des djihadistes que j’ai rencontrés: «Je lutte contre les Frères musulmans car ils ne sont pas loin d’être des apostats, mais je ne vais jamais les blâmer s’ils arrivent à revoiler une femme – c’est le départ de tout changement.»

Vous ne parlez pas de Hani ou Tariq Ramadan.

Je cherche au maximum à sortir des polémiques individuelles pour montrer les dynamiques collectives. La logique des Frères musulmans est importante parce qu’elle banalise un certain nombre de thèmes dans le débat public et qu’ils se proposent comme intermédiaires religieux pour les autorités. Ça s’observe d’ailleurs aussi en Suisse. Mais, si je regarde les idéologues djihadistes que j’ai rencontrés, ils sont tous passés par les Frères musulmans. Certes ils ne le sont plus, mais ils en ont gardé la rhétorique, la logique, la compréhension de la société.

Pourtant Tariq Ramadan se posait en interlocuteur d’un islam européen.

Tariq Ramadan a été très médiatisé, mais ce qui est important, derrière, ce sont les Frères musulmans. Concrètement, on ne peut pas dire que leur action aille dans le sens d’une intégration culturelle: il reste une rupture sur les valeurs, et si elle n’est pas forcément très grande, d’autres acteurs poussent à une rupture totale et mettent la pression sur les Frères musulmans. J’insiste sur cette hybridation, car trop souvent on a pensé que les Frères musulmans étaient totalement distincts des salafistes, qui eux-mêmes seraient totalement distincts des djihadistes. En réalité, ce qu’on voit chez ces individus, c’est une forme de continuum…

En revanche, vous ne croyez pas à la déradicalisation des djihadistes.

Non. La déradicalisation, c’est croire que d’un coup de baguette magique on peut faire une sorte de lavage de cerveau inversé et remettre les gens dans le droit chemin. Mais ces individus répliquent: «Je ne suis pas radicalisé. C’est votre système qui est pourri!» On combat une idéologie avec des méthodes qui postulent que notre système est infiniment supérieur, alors qu’ils sont convaincus du contraire.

Daech s’est effondré, n’y a-t-il pas un répit?

C’est vrai, Daech s’étant effondré, les djihadistes n’ont plus les mêmes capacités logistiques pour mener des attentats. Par ailleurs, ils sont presque tous en prison et donc il y a une sorte de gel de la mouvance. Mais elle ne dort pas pour autant. Les idéologues le disent: il faut suspendre les attaques et retourner à une phase passive de préparation et d’enseignement avant de relancer l’assaut.

Comment comprendre alors la série récente d’attaques au couteau?

Les attaques actuelles ne sont pas le fait des idéologues djihadistes, qui font vraiment passer le message de la patience et de la reconfiguration. Elles sont le fait soit de jusqu’au-boutistes qui n’entendent rien, la frange la plus dure du djihadisme irraisonnable, soit de déséquilibrés, des psychotiques, des paranoïaques, des délirants… On dira qu’ils sont fous mais leur folie peut être interrogée: ils ne se promènent pas tout nus dans la rue en faisant des bisous aux gens, non, ils prennent des couteaux et assassinent selon un mode opératoire popularisé par Daech. Ce n’est rien d’autre que l’eschatologie musulmane poussée à son extrême telle que la sanctuarisent les salafo-djihadistes. La logique millénariste a une prise très efficace sur les individus fragiles.

Alors que faire pour lutter contre le djihadisme?

Le défi a été totalement sous-estimé. Pas sur le plan sécuritaire, qui est plutôt bien traité: l’individu qui clignote en rouge, on sait comment gérer. Mais le type qui clignote en jaune, celui qui pose problème par ses discours, qui travaille à la rupture en montant des associations, des écoles, il n’y a pas de doctrine pour lui répondre. C’est cela qui doit se constituer. Je rencontre des éducateurs, des gens sur le terrain qui constatent ces dynamiques et ne savent pas comment les traiter. Ce que j’appelle la machine de prédication: ces machines-là, il faut les identifier et les casser!

Créé: 08.02.2020, 22h25

Hugo Micheron, «Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons». Gallimard

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