Deux tiers des enfants ont leur photo sur le web

Une grossesse sur cinq est annoncée sur Facebook et, par la suite, bon nombre de parents, fiers de leurs bambins, les montrent sur internet. Ce qui n’est pas sans risque.

Publier des photos de sa progéniture n’est pas anodin. «Cette image donne des informations que des algorithmes peuvent utiliser», avertit François Charlet, juriste.

Publier des photos de sa progéniture n’est pas anodin. «Cette image donne des informations que des algorithmes peuvent utiliser», avertit François Charlet, juriste. Image: Pixabay

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De nombreux enfants ont une existence sur le web avant même de pousser leur premier cri. Une étude menée en France en 2018 auprès d’un peu plus de 1000 parents montre que 20% d’entre eux ont révélé la grossesse sur Facebook et 1% sur Instagram ou Twitter. Quelques mois plus tard, 29% des sondés ont eu recours à Facebook pour annoncer l’heureux événement. Et cela continue par la suite: 59% des parents d’enfants de moins de 8 ans ont déjà publié une photo en ligne qui montre le visage du bambin. Ces résultats figurent dans un sondage, intitulé «Digitalisation de la vie familiale», mené par l’institut Gece pour la société Faireparterie, spécialisée dans les faire-part.

Ces chiffres ne surprennent pas les experts suisses. Publier des photos de son enfant sur les réseaux sociaux? Cette pratique, quand elle devient excessive, a un nom: le «sharenting», néologisme formé à partir de share (partager) et de parenting (parentalité). «Partager avec les autres, c’est le propre de l’être humain, et c’est une bonne chose, commente Niels Weber, psychologue spécialisé en hyperconnectivité. Les réseaux sociaux ont l’avantage de la simplicité. Imprimer une photo et l’envoyer par la poste demande un plus grand effort.» Mais il met aussi en garde contre certains dangers. Et il n’est pas le seul.

Traces parfois gênantes

«Les parents n’ont pas l’assurance que les contenus publiés sur les réseaux sociaux pourront être retirés par la suite si leur enfant le souhaite. Ce dernier risque de ne pas pouvoir contrôler son identité numérique», avertit Stéphane Koch, expert en stratégie numérique. Ces adultes sont nés à une époque où internet n’existait pas. Ils décident quelle image ils veulent donner d’eux sur les réseaux. Leurs rejetons, eux, risquent de se la voir imposer. Et lorsqu’ils taperont leur nom dans un moteur de recherche, ils ne seront pas forcément ravis de tomber sur leurs premiers dessins.

Des adolescents découvrent ainsi leur existence numérique lorsqu’ils sont autorisés à se connecter. Une jeune fille raconte dans le magazine Fast Company» ce qu’elle a ressenti en lisant les posts que sa mère et sa sœur aînée avaient publiés: «J’avais l’impression que ma vie privée était violée, parce que je sentais qu’elles n’avaient pas le droit de me prendre en photo ou de me citer sur leurs comptes Facebook et Twitter sans mon autorisation.»

Préposé valaisan à la protection des données, Sébastien Fanti avoue humblement qu’il s’est lui-même fait taper sur les doigts. Il y a environ dix ans, il a publié une photo de ses enfants avec un même maillot de bain. «Mon fils avait 7-8 ans à l’époque, et il est devenu fou en l’apprenant. Je le trouvais magnifique et cela me paraissait anodin. Mais ça ne l’était pas pour lui. Et il avait raison: il ne m’appartient pas.»

Des parents poursuivis

Du point de vue légal, les parents sont responsables de leurs enfants. C’est à eux de prendre les décisions qui les concernent en respectant leur personnalité. «Mais à partir d’un certain âge, les enfants ont le droit de faire des choix seuls, précise François Charlet, juriste spécialisé en droit des technologies. Ainsi, on considère en principe qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent de leur argent de poche.» Selon lui, cette règle vaut pour ce qui touche à la vie privée. Si l’enfant est capable de discernement, il faut donc lui demander son avis avant de l’exposer. «On pourrait imaginer qu’un mineur attaque ses parents en justice parce que ceux-ci refusent de stopper de telles publications. À mon avis, il aurait de fortes chances d’obtenir gain de cause devant un tribunal helvétique.»

Des dérapages, Sébastien Fanti en a vu. «Il arrive, par exemple, que des enfants parlent au médiateur scolaire. En fonction de ce qui est diffusé, les parents peuvent être dénoncés à la justice, notamment pour violation du devoir d’éducation.» Il mentionne ce père qui s’est vu retirer son autorité parentale après avoir utilisé l’image de son fils pour faire de la propagande.

Risque de mauvais usage

Bien sûr, toutes les publications n’ont pas le même impact (lire nos conseils). «Si vous échangez des photos dans un groupe fermé auquel seules quelques personnes ont accès, a priori, je n’y vois pas de problème», commente Stéphane Koch, avant de rappeler qu’une plateforme en ligne ou un compte iCloud peuvent toutefois être la cible de piratage. Il met aussi en garde ceux qui postent une image sur Facebook en se disant que cela restera limité à leurs amis. «Il faut se demander qui sont ces amis. Il y a certainement parmi eux des connaissances qui ne sont pas si proches.»

Le danger est qu’une image publiée soit détournée. Il y a deux ans, par exemple, des photos d’enfants belges ont été retrouvées sur un site russe utilisé par des pédophiles. Sans aller si loin, Sébastien Fanti mentionne le risque que représente la reconnaissance faciale. «Si vous taguez une photo avec le nom de l’enfant, cela pourra être utilisé par des entreprises pour le reconnaître électroniquement.» Une échographie? «Cela peut sembler anodin, mais cette image donne des informations que des algorithmes peuvent utiliser, avertit François Charlet. Elle pourra renseigner sur le sexe du futur bébé, peut-être sur certaines questions de santé. N’oubliez pas non plus que cela va rester sur internet et que la technologie progresse.» Il évoque encore le cas d’une mère qui a reçu des menaces d’un inconnu. Celui-ci a envoyé des photos de sa fille prises dans la rue et lui recommandait de la surveiller. Or il avait pu identifier mère et enfant grâce aux informations publiées par la première sur le web.

Et l’exemple?

En tant que psychologue, Niels Weber souligne l’importance de l’exemple. «S’ils postent régulièrement de telles photos, les parents auront par la suite de la peine à exiger que leurs enfants s’autogèrent en ne passant pas de trop de temps sur leur smartphone. Comment vont-ils gérer ce double langage?» Le Lausannois recommande plutôt d’apprendre aux enfants à gérer leur image. Dès qu’ils sont en âge de comprendre, on peut leur demander s’ils sont d’accord pour qu’on les prenne en photo, leur montrer le résultat, leur expliquer que ce sont eux et demander si les clichés leur plaisent, s’ils veulent qu’on les garde. Idéalement, il ne faudrait pas les poster, et discuter avec les plus grands des conséquences de leurs actions dans le monde virtuel.

Créé: 25.01.2020, 23h00

«Je publie presque chaque jour des photos de mes enfants»

Publiez-vous des photos de vos enfants sur les réseaux sociaux? Parmi les 300 lecteurs de «24 heures» et de la «Tribune de Genève» qui ont répondu à notre question en ligne cette semaine, la majorité (82%) affirme ne jamais le faire. Par prudence. «La Toile me fait très peur, ce sont mes enfants mais leur image leur appartient, confie une internaute. Et quand le moment viendra de leur expliquer qu’il faut se protéger et être très vigilant, j’aurai été cohérente vu que je ne les aurai jamais exposés sur le Net.»

Celles et ceux qui avouent publier des images de leur progéniture indiquent souvent – 63% des réponses – qu’ils prennent des précautions. «Pas question de montrer mes enfants dans une situation humiliante ou ridicule», assure un lecteur. Ce sont toujours des photos de dos, soulignent plusieurs autres.

Nati Gomez, elle, n’hésite pas à montrer ses enfants. Facebook, Instagram: cette Genevoise diffuse presque chaque jour des photos de ses deux filles (5 et 12 ans) et de sa belle-fille (13 ans). «Au désespoir de mon mari», sourit-elle. Pourquoi cette frénésie de l’image familiale? «Par fierté. Un peu par exhibitionnisme. Mais surtout pour partager ces moments avec mes proches qui vivent en Espagne et en France.»

Médiatrice de profession, Nati Gomez précise qu’elle restreint la visibilité de la plupart des photos en question en restreignant leur accès à des listes d’amis autorisés. «Mais j’en mets certaines dans la partie publique. Mes clients me confient leurs problèmes; j’estime que je dois aussi dévoiler un peu de ma vie.» Et les dangers d’internet? «Ça ne me trouble pas vraiment. Trouvez-moi un ado de 13 ans qui ne publie pas ses propres photos!»

Conseils aux parents

«Il est intéressant de constater que seule la pratique privée des parents est critiquée, note Ulla Autenrieth, spécialiste des médias à l’Université de Bâle. L’utilisation commerciale des images d’enfants n’est pas remise en question.» Elle ne trouve pas que ces partages sont nécessairement gênants, et juge que cela dépend beaucoup du contexte et du type de photo. Sébastien Fanti donne les conseils suivants à ceux qui font ces publications:


  • Choisir des photos ou vidéos neutres ou positives(pas de contenu très personnel ou potentiellement embarrassant). Si vous ne savez pas où se situe la limite, essayez d’imaginer la réaction des camarades de classe de votre enfant au secondaire ou des employeurs potentiels.

  • Partager les photos ou vidéos dans un cercle privé(parents et amis) en modifiant les paramètres de confidentialité.

  • Communiquer vos préférences de publication à vos amis et à votre famille, afin qu’ils fassent eux aussi attention.

  • Ne surtout pas publier les photos ou vidéos référencées avec un lieu, une date et l’identité civile des enfants.

  • Dès que les enfants savent accéder à des médias sociaux, dialoguer avec eux pour déterminer quelles photos ou vidéos ils peuvent publier.

Un parent sur deux se dit accro à son smartphone

Le psychiatre Serge Tisseron, qui a participé à l’étude française, met en avant deux autres résultats importants. Tout d’abord, 97% des parents disent qu’ils ont instauré des règles concernant l’utilisation des écrans et d’internet par leurs enfants. Cette première conclusion est à ses yeux rassurante. Il s’inquiète en revanche du fait que 52% des parents se déclarent accros à leur smartphone.

«Nos enfants ont le désir d’imiter nos comportements avec les objets numériques avant même de les posséder, souligne-t-il. Cela veut dire qu’il faut être très vigilant. Dès qu’on a un bébé, il est très important de ne pas utiliser son téléphone portable quand on est avec lui. Et quand il grandit, il faut établir des règles familiales, notamment pas de téléphone pendant les repas, et jamais dans la chambre la nuit.»

Auteur de l’ouvrage «3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir», Serge Tisseron recommande de ne jamais laisser un enfant de moins de 3 ans dans une pièce où un écran est allumé. Jusqu’à 6 ans, ces écrans doivent être dans une pièce commune. A 3 ans, leur utilisation doit être limitée à 30 minutes maximum et à une heure maximum à 6 ans. Jusqu’à 9 ans, il faut inviter l’enfant à créer en utilisant par exemple la photographie numérique. De 9 à 12 ans, il faut l’encourager à gérer sa pratique avec «un carnet du temps d’écran.» Et par la suite, il faut rester disponible.

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