Derrière le dénonciateur de l’affaire Maudet, l’ombre de réseaux criminels

Le tenancier de l’Escobar accusait le magistrat d’avoir bénéficié d’avantages indus. Il est aujourd’hui en prison pour son rôle dans un braquage. Ses antécédents et ses fréquentations ont de quoi inquiéter.

L’adresse genevoise des bureaux de «S», au 9 de la rue de Berne, semble reliée à diverses activités intrigantes.

L’adresse genevoise des bureaux de «S», au 9 de la rue de Berne, semble reliée à diverses activités intrigantes. Image: Laurent Guiraud

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Il est le nouvel homme mystère de l’affaire Maudet. «S», ainsi identifié il y a 10 jours par la télévision alémanique, était le gérant du restaurant de la rue des Grottes, l’Escobar, où Pierre Maudet avait fêté son anniversaire en 2017. Ce presque trentenaire d’origine turque est aussi à l’origine de la dénonciation pénale qui a valu au conseiller d’Etat genevois un surcroît d’ennuis après la révélation de son voyage tous frais payés à Abu Dhabi.

Aujourd’hui, ce personnage aussi méconnu qu’intriguant est derrière les barreaux. Il fait partie des 16 personnes arrêtées en France et en Suisse le 14 mai dans le cadre de l’enquête sur le braquage d’un fourgon blindé à Chavornay (VD), en février 2018. Ce rebondissement met en lumière les liens entretenus par le «dénonciateur» d’une affaire devenue affaire d’Etat avec des réseaux criminels. Il atteste aussi du manque de prudence du magistrat genevois et de ses amis dans le choix de leurs fréquentations.

5000 francs pour un sondage

A la fin de l’été dernier, «S» avait jeté un pavé dans la mare en écrivant à la justice que Pierre Maudet et son chef de cabinet, Patrick Baud-Lavigne, avaient bénéficié de largesses indues: financement d’une fête d’anniversaire et de sondages pour le premier, réfection d’une salle de bains pour le second. Le gérant de l’Escobar avait expliqué avoir lui-même dépensé 5000 francs pour le sondage à la demande de ses associés, Antoine Daher et Magid Khoury. La contrepartie devait être la délivrance rapide de l’autorisation d’ouverture de l’Escobar grâce à l’intervention de Pierre Maudet. De son côté, le conseiller d’Etat dit ne pas connaître «S» et conteste toute démarche visant à débloquer la situation administrative de l’établissement.

A l’automne 2018, «S», alors présenté dans les médias comme un «petit patron genevois» ou un «spécialiste de la rénovation», affirmait avoir fait son devoir de citoyen en saisissant la justice. Mais ses motivations étaient-elles aussi nobles? Qui est-il vraiment? Son implication présumée dans un braquage amène à se poser nombre de questions qui avaient commencé à poindre dès son entrée en scène.

Trois balles pour une embrouille

Avant de gérer un bar, «S» a tenu un garage à Vernier. Le 5 août 2015, une embrouille au sujet d’un véhicule tourne au règlement de comptes. Un client mécontent tire à trois reprises sur l’un des employés, le blessant au genou. Le procès qui s’est tenu en décembre 2017 a montré que le litige portait en réalité sur le paiement d’une BMW volée.

«J’en ai marre de jouer les larbins de Daher et Khoury. Ils m’ont pris pour une m…, ils vont voir»

Aujourd’hui, certaines des personnes qui ont croisé le chemin de «S» le décrivent comme un «petit margoulin sans envergure» ou un «tocard» vivant d’expédients, qui servait d’homme à tout faire aux amis de Pierre Maudet. Le 3 octobre 2018, après moult hésitations, l’homme nous avait reçu en tête à tête dans ses bureaux au 9 rue de Berne, juste en face du poste de police des Paquis. Ses motivations apparaissaient alors plus claires. «J’en ai marre de jouer les larbins de Daher et Khoury. Ils m’ont pris pour une m…, ils vont voir», lâchait-il, après avoir évoqué un contentieux financier au sujet d’appartements sous-loués, une affaire qui serait encore pendante au civil. Ce sont des policiers qui l’auraient encouragé à saisir la justice, confiait-il à l’époque. Une affirmation à prendre avec précaution. Selon d’autres sources, ce sont des membres de son entourage qui l’auraient poussé à sortir du bois pour solder d’autres comptes.

Impression lamentable

Lorsqu’il a été entendu le 31 janvier dernier par le procureur Stéphane Grodecki, qui enquête sur l’affaire Maudet, «S» a laissé une impression lamentable. Confus et approximatif, il a retiré nombre de ses accusations. Notamment celle concernant la salle de bains soi-disant payée au chef de cabinet de Pierre Maudet. «Vous me demandez si je maintiens les termes de ma dénonciation au vu de mes déclarations de ce jour. Je ne sais pas trop», a-t-il dit en conclusion de l’audience. L’effondrement partiel de son témoignage a ravi les avocats de Pierre Maudet et de ses amis. Ne reste de ses accusations que le sondage pour le magistrat, qu’il a bien financé à hauteur de 5000 francs sur 35000.

Mais si la parole de «S» n’est pas d’or, son entourage proche, en revanche, aime tout ce qui brille: or, diamants, grosses cylindrées...

Le nom de «S» est associé directement à celui de six sociétés qui opèrent ou ont opéré dans les domaines de l’hôtellerie-restauration, de la construction mais aussi de la location et la réparation de voitures. L’homme est aussi lié à d’autres entrepreneurs aux activités plus opaques. L’un d’eux est le deuxième des trois individus arrêtés par la police vaudoise le 14 mai pour le braquage de Chavornay. Là, on monte en gamme. A l’été 2016, cet acolyte a défrayé la chronique en prétendant négocier le transfert du joueur de foot marseillais Lassana Diarra au Galatasaray, alors qu’il n’en avait pas le mandat. Sa société est domiciliée au 13 rue des Grottes, à la même adresse que l’Escobar. Avant de s’intéresser au football, ce deuxième complice présumé des braqueurs s’est essayé au commerce de l’or.

Monde de la nuit

En 2012, le nom d’une autre de ses sociétés apparaît dans un rapport de l’ONU. Elle aurait importé illicitement de l’or en provenance d’une mine du Nord-Kivu au Congo. Ce que l’ami de «S» avait alors démenti. A Genève, son nom est surtout associé au monde de la nuit. On lui connaît des attaches avec un établissement du quai du Seujet. En 2015, c’est un autre partenaire de «S» qui s’est pris lui aussi soudainement d’amour pour l’Afrique de l’Ouest en créant une ONG dont les visées humanitaires restent à prouver.

Interrogé sur l’existence de cette association basée à la même adresse, notre «petit patron genevois» avait répondu avec une sincérité désarmante que «cette structure a été créée pour faciliter les transactions avec l’Afrique». À l’évidence, le 9 rue de Berne où «S» et d’autres petits bras ont domicilié leurs sociétés est au carrefour de plusieurs mondes.

Collaboration: Dominique Botti (24 heures)

Créé: 08.06.2019, 23h00

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