Daniele Finzi Pasca, voici venu le temps heureux de ta récolte

Le spectacle de la Fête des Vignerons, donné à Vevey jusqu’au 11 août, est extraordinaire. Mais que retiendra-t-on de cette cuvée 2019? D’avoir, grâce à son metteur en scène, mis un peuple dans l’ivresse.

Jeudi soir, les arènes de 20 000 places étaient pleines pour le Couronnement de cette Fête des Vignerons 2019.

Jeudi soir, les arènes de 20 000 places étaient pleines pour le Couronnement de cette Fête des Vignerons 2019. Image: Valentin Flauraud/Keystone

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Il y a désormais un Roi 2019 parmi les vignerons-tâcherons. Je ne sais pas si le terme de metteur en scène-tâcheron existe, ça m’étonnerait. En plus, lorsqu’on dit d’un homme de spectacle qu’il est un tâcheron, c’est rarement bon signe: on imagine le besogneux, l’harassé sans trop de talent. Mais je considère pourtant que cette fameuse Confrérie veveysanne devrait aussi te couronner, Daniele Finzi Pasca. Tu leur as donné une Fête magnifique et si émouvante, l’une des plus incroyables de cette terre, en couleurs et en fraternité.

Je ne tutoie pas pour faire mon Prévert, Daniele, mais parce que tu tutoies les gens, vite, à peine croisés, dès que le dialogue s’amorce. Et que je t’ai croisé, comme des centaines de mes confrères, au fil de ces années. Conférences, questions, interviews: pour qui fait métier d’échotier, c’est l’habitude. Mais pas avec toi. Il se passait toujours quelque chose, un sourire, une image, la volonté de séduire peut-être, aussi, une poésie sûrement, la volonté de donner envie de ta Fête. Alors j’y suis venu impatient, plein d’attentes, donc de crainte de la moindre déception. Mais c’est un éblouissement. Je vais essayer de te raconter pourquoi.

Le soleil: l’écran

C’est un énorme gadget, le gigantesque écran LED. Ces 800 mètres carrés comme un très gros smartphone posé par terre. Mais la technologie seule ne sert à rien, on le savait déjà depuis Molière. Il s’agit de lui faire dire quelque chose. Ton écran est vivant, il bouge, il s’agite des couleurs fortes de la vie, de l’été comme du froid, de surprises, il est un tapis de cartes ou un dallage patriote, une prairie ou un lac.

Il existe parce qu’il est éclairant, au sens littéral: il explique, il raconte, il met de la lumière, on dirait un soleil par en dessous, il efface ainsi les ombres en donnant aux personnages et figurants l’étrange abstraction des fables et des poèmes. C’est le bon vieux cliché de l’âme des machines, je sais. Mais cet écran brûle nos yeux, il s’imprime en nous, il tatoue nos sens.

La grappe: les Effeuilleuses

Il faudrait donc faire un ranking des tableaux? Quelle horreur. Expliquer que les Cartes façon Alice, c’est plus joli que les Tracassets? Que la lenteur de la Taille, c’est plus réussi que les Noces? Cela n’a pas de sens: c’est une fête. On s’y amuse. Mais je vais dire ma tendresse pour les Effeuilleuses, ce Swiss cancan heureux, le rouge et l’orange, le noir et le mauve alliés dans les robes. Le mot, aussi: Effeuilleuses, c’est tout de suite la promesse d’Éros, des baisers partagés.

En cette époque si difficile pour qui souhaite boire et aimer – car on vient pour ça, regardant cette arène – il fallait réussir à l’évoquer avec délicatesse et frénésie. Que cela ressemble à l’aimantation des fruits, du raisin en grappe, prêt à être goûté. Elles descendent par centaines les escaliers en secouant leurs robes, tes Effeuilleuses: c’est ça.

Le cep: les cors des Alpes

On ne peut pas y couper, au tube préalpin, l’hymne enfin, le «Ranz» entonné des quatre côtés de l’horizon. Mais le plus impressionnant, c’est avant, lorsqu’on voit se mettre en place les armaillis, les vaches entrent, il s’agit de les calmer. Retentit alors cet arrangement de cors des Alpes. Il est merveilleux. Ils sont merveilleux à s’y époumoner. Le son découpe l’espace, il se fraie en infrabasses son chemin vers la vallée de nos cœurs. L’air tremble, frissonnant de l’attente du chant qui se prépare.

C’est la beauté pure, il n’y a guère de meilleure façon de l’exprimer. Les secondes sont le temps arrêté, comme un cep centenaire planté là pour l’éternité. On entend deux ou trois cloches des récalcitrantes laitières autour de la scène-écran. Alors le silence. Alors les chanteurs s’avancent, mais ils ne chantent pas. Ils prient, je prie, ora et labora, prie et travaille, puisque même si tu as chassé Bacchus, Daniele, c’est bien le Ciel qui descend à cet instant dans l’arène des hommes.

Le vin: la musique

Daniele, oui, il y a les chorégraphies, costumes, les milliers de figurants, euphoriques, shootés aux endorphines du bonheur. Mais parlons de la musique, de la sublime musique de ce spectacle. J’ai cherché un mot mieux que «sublime», je n’ai pas trouvé. Je me prosterne devant Maria Bonzanigo, compositrice principale, et aussi devant l’inventivité percussive et jazzy de Jérôme Berney, et encore devant le sens du chant de Valentin Villard.

L’extase vient, écoutant ces mélodies, complexité et immédiateté au même moment, la mélancolie de leur splendeur en mode mineur quand les chœurs se lancent. Il paraît que l’on ne comprend pas bien les paroles? Et alors? Désolé pour les librettistes, je les connais et admire, mais je n’ai pas envie d’une Fête avec livret façon missel ou salle de classe sur les genoux. Ce n’est pas grave. On comprend. On sait. Précisément parce que ces musiques sont du vin corsé et frais. En boire, c’est entrer dans cette histoire.

La terre: la transmission

Il y a ce Grand-Père. Il y a la petite Julie. À un moment, il lui dit des mots forts: «Pour grandir, il faut du silence, de l’amour, de la joie et de la lumière». J’ai songé que c’est évidemment la même chose pour un projet aussi énorme que cette Fête des Vignerons. Car peut-être plus qu’une histoire de raisin, ton spectacle raconte cela, Daniele. Que dire et transmettre à nos enfants? Comment leur faire espérer en l’avenir, la terre, l’amour? Vers la fin, il y a cet instant qui est la réponse.

Lorsque Julie questionne l’Armailli 1819: «Pourquoi tu pleures quand tu chantes?» Il la regarde, c’est le vieux Colliard, c’est la quatrième Fête où il est sur scène, son propre grand-père y chantait il y a nonante-deux ans. Il répond: «Parce que je sais que la vie va trop vite.» Il faut n’être plus complètement jeune peut-être pour ressentir cette sentence au lieu d’essayer de la comprendre. Mais le secret est là. Dans ce vertige, toutes nos vies passantes. Colliard, à un moment, je l’ai vu toucher l’épaule d’un petit armailli, un gosse de 10 ans, c’était déchirant comme la vérité: la transmission, la vie par celui qui sait sa fin, qui pressent son retour à la poussière et à sa terre.

Le travail: Daniele

Daniele, voici venu le temps heureux de ta récolte. Au milieu de la semaine, durant le «19:30» à la télévision, tu répondais en direct lors d’une dernière répétition, souple et heureux, souriant, facétieux. Et soudain, tu as dit une évidence. «J’ai vécu ici, j’y suis venu durant des années. Mais dans quelques semaines, je ferai mes valises.» J’ai eu un pincement, entendant tes mots. Ce n’était pas une nouvelle en soi, seulement le lot des saltimbanques.

Mais tout ce travail, sept ans, cette Fête, c’est d’abord toi, choisi par la Confrérie comme on décide d’un cépage neuf, en espérant le vin miracle. Il a lieu, tous les soirs, et d’abord en nous qui avons la chance de venir l’acclamer. Ne crois rien des chipoteurs de partout. Ce n’est pas «trop long», ni rien d’autre. Deux heures et demie, c’est si court pour courir après la question d’une petite fille. Et toi, tu as toujours l’air de prendre ton temps, lutin joyeux de ce que t’apportent les jours, Daniele Finzi Pasca.

Ceux de Vevey, malgré ta pudeur secrète, furent aussi ceux de la perte de ta Julie aimée. Tu n’en parles presque pas, ou toujours d’une manière belle et heureuse. Sans doute parce que le spectacle continue, air connu, qu’une Fête pareille ne devait pas se retrouver obérée du tragique d’un destin. Aussi, te regarder «mijoter» la folie des vignerons fut et demeurera par ici mieux qu’une joie: une force. C’est la fête, une sarabande tropicale – ton final – et l’on fait des choses qui ne se font pas souvent. Alors je te serre dans mes bras.

Créé: 20.07.2019, 22h30

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