«Credit Suisse devrait fusionner avec UBS»

La banque qui a perdu son CEO pour une histoire d’espionnage est en pleine tourmente. Un rapprochement avec son concurrent de toujours doit être envisagé, selon l’expert Anton Sussland.

Arrivé en 2015, et après avoir redressé le Credit Suisse, Tidjane Thiam a été congédié par le conseil d’administration qui a en revanche renouvelé sa confiance au président Urs Rohner.

Arrivé en 2015, et après avoir redressé le Credit Suisse, Tidjane Thiam a été congédié par le conseil d’administration qui a en revanche renouvelé sa confiance au président Urs Rohner. Image: Mélanie Duchêne/EQ Images

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Quelles perspectives voyez-vous pour Credit Suisse?

Cette affaire n’est pas une bonne nouvelle. Credit Suisse est en restructuration perpétuelle depuis la crise financière de 2008. Là, l’établissement se sépare de l’homme qui a commencé à faire le ménage. Il est regrettable que, douze ans après la disparition de Lehman Brothers, la banque n’ait toujours pas trouvé la taille optimale pour sa banque d’affaires. Une unité dont les pertes ont longtemps pesé sur les résultats.

Vous estimez qu’une fusion avec UBS est nécessaire. Pourquoi?

Cette solution doit être envisagée, même si elle ne sera pas facile à mettre en pratique. Les deux groupes emploient à peu près le même nombre d’employés, environ 47 000 chacun, mais UBS dégage 60% de bénéfices en plus.

Ça veut dire que des restructurations sont encore nécessaires?

Il faut profiter d’un rapprochement entre les deux géants bancaires suisses pour les restructurer. Pour moi, il est clair que leurs activités d’asset management, c’est-à-dire de gestion de fonds, doivent être fusionnées pour devenir véritablement pérennes. Les banques suisses ne peuvent plus se battre dans leur coin contre des géants comme BlackRock ou Vanguard, qui gèrent plus de 6000 milliards chacun, soit six à douze fois plus que nos banques.

Est-ce inévitable?

Oui, les marges dans ce secteur plongent avec la montée en puissance des fonds indiciels, soit de la gestion passive. Les frais facturés représentent une fraction de ce qui est demandé par les banques gérant des fonds de placement. Il faut s’adapter à cette nouvelle donne. À terme, on peut même imaginer que ces activités soient vendues ou introduites en Bourse.

Il faudrait donc tout bouleverser?

Beaucoup de choses doivent être entreprises pour pérenniser les banques. L’émergence des établissements en ligne change aussi la donne. Une fusion permettrait aussi de réduire davantage les activités de banque d’affaires. Il y a de plus en plus de compétition dans le domaine. Les prix sont orientés à la baisse dans le segment des fusions et acquisitions, ainsi que dans le courtage (ndlr: commissions prises sur le commerce des actions). Par ailleurs, avec les nouvelles normes régulatoires, le trading pour compte propre des banques demande d’immobiliser beaucoup plus de fonds propres que par le passé. Ce n’est plus réellement jouable pour les établissements suisses.

Mais une fusion voudrait dire beaucoup de casse au niveau de l’emploi en Suisse?

C’est le point le plus délicat. Fin 2018, les deux groupes employaient dans le pays respectivement 11 900 personnes pour Credit Suisse et 20 800 pour UBS, en équivalent plein-temps. Un tel rapprochement pourrait impliquer 20% de postes en moins, soit la disparition d’un emploi sur cinq. Cela toucherait la gestion de fortune, la banque de détail, le crédit aux entreprises, ainsi que les fonctions de back-office et d’informatique.

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Cela ne poserait pas un problème au niveau de la concurrence?

Cela risque de se révéler délicat dans le secteur du crédit aux entreprises et des hypothèques. La position dominante de cette nouvelle entité pourrait poser problème. Peu d’établissements pourraient régater. La Commission de la concurrence, sous la pression des milieux politiques et des associations professionnelles, pourrait mettre des bâtons dans les roues.

Le conseil d’administration de Credit Suisse pourrait envisager la chose?

On verra bien. On ne peut pas dire que son président Urs Rohner a été jusqu’à aujourd’hui très visionnaire. Outre les atermoiements sur les activités de banque d’affaires, Credit Suisse est sorti de la gestion de fortune aux États-Unis en 2015. Un segment où UBS réalise aujourd’hui de bonnes affaires, profitant du dynamisme de l’économie américaine.

Vous êtes très critique sur ses vues stratégiques. Pourquoi?

Historiquement, Urs Rohner a été très complaisant avec les directions en place, notamment avec l’ancien CEO Brady Dougan, dont il n’a pas remis en question la stratégie basée sur la banque d’affaires. Ce dernier en a d’ailleurs tiré de substantiels bonus. De manière générale, il n’a pas joué le rôle de contrôleur que revêt le poste de chairman, c’est un homme du passé.

Créé: 08.02.2020, 22h26

Anton Sussland, Fondateur de Sussland & Co à Genève (Image: DR)

Un parachute doré de 30 millions de francs pour le démissionnaire

L’article 95 de la Constitution fédérale a été complété le 3 mars 2013 d’un paragraphe précis: «Les membres des organes ne reçoivent ni indemnité de départ ni autre indemnité, aucune rémunération anticipée ni prime». On risque jusqu’à trois ans de prison en cas de violation de ce principe.

Mais cela n’a pas empêché le conseil d’administration de Credit Suisse de prévoir un cadeau de départ royal de 30 millions de francs pour Tidjane Thiam parti – de son plein gré, dit le communiqué officiel – de la direction de cette grande institution bancaire suisse.

À son arrivée en 2015, il avait déjà reçu un cadeau d’une valeur 14,3 millions de francs en compensation d’un paquet d’actions qui lui passait sous le nez vu qu’il quittait son employeur précédent, l’assureur anglais Prudential. On a ergoté alors, mais aucune amende ou peine de prison n’a été infligée, une directive d’application fédérale prévoyant ce cas de figure. Seule condition: Thiam devait rester trois ans en poste à Zurich.

Vincent Kaufmann, directeur d’Ethos, s’étonne fort du procédé actuel: «L’initiative sur les rémunérations abusives n’est pas appliquée. Il y a des lacunes dans les directives, il faudra les combler». Car il n’existe toujours pas de loi à ce propos.

Selon les calculs du «Tages-Anzeiger» de vendredi dernier, il recevra, outre son salaire et un bonus, une rétribution différée de 16 millions de francs. Et tout cela alors qu’il a démissionné. Cette fable n’est écrite que pour éviter une plainte d’actionnaires américains qui menaçaient la banque si elle licenciait Thiam. C’est ce qu’on appelle un «good leaver»: on est content qu’il parte et on le paie en conséquence.

Le conseil d’administration n’est pas obligé de le faire, mais il peut le faire. Thiam n’a donc plus qu’à se taire et il empochera ses 30 millions, la Constitution n’étant pas assez précise. Thomas Minder, le père de l’initiative de 2013, conseille à de futurs initiants d’être beaucoup plus clairs et formels. Arthur Rutishauser

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