Crans-Montana: le rapport ambigu des autorités avec leur patrimoine

CriseLa crise vécue à Crans-Montana met en lumière un rapport torturé que la station valaisanne entretient avec ses investisseurs. Décryptage en trois exemples.

Dans les années 1960, un investisseur genevois projetait de construire 21 tours à Aminona. Trois ont vu le jour avant la faillite de l’entreprise. Elles sont aujourd’hui en décrépitude.

Dans les années 1960, un investisseur genevois projetait de construire 21 tours à Aminona. Trois ont vu le jour avant la faillite de l’entreprise. Elles sont aujourd’hui en décrépitude. Image: Chantal Dervey/LMD

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À Saas Fee vendredi, les actionnaires des remontées mécaniques ont refusé de confier le pouvoir à un riche actionnaire étranger. Quitte à perdre 16 millions de francs. Un choix qui tranche avec le regret qui plombe une part de Crans-Montana depuis dix jours, celui d’avoir abandonné son destin à Radovan Vitek, le puissant multimilliardaire tchèque. Le 6 avril, celui-ci décidait subitement de fermer son domaine skiable suite à un litige avec la commune. Pourtant, lui attribuer tous les maux serait réducteur. L’histoire qui s’écrit au verso de la carte postale de la prestigieuse station le démontre.

Car le rapport de Crans-Montana à ses mécènes a toujours été particulier. Daniel Salzmann, qui s’est lui aussi largement investi sur le Haut-Plateau, en sait quelque chose. Sans amertume, il reconnaît que «les investisseurs extérieurs sont souvent victimes de l’esprit de clocher à la valaisanne. Ils ne seront jamais un des leurs.» Dit en d’autres termes: «On aime beaucoup traire la vache, mais on ne tient pas trop à lui donner du foin.»

En clair, la confiance facilement donnée à de riches investisseurs étrangers, conjuguée à la recherche d’un profit immédiat, a conduit peu à peu les indigènes à ne plus maîtriser leur matière première: le tourisme. Pour preuve, d’autres situations empoisonnent aujourd’hui la politique sur le Haut-Plateau. Chantiers bloqués, nombreux logements inoccupés, la situation vire au casse-tête. Décryptage de ces trois dossiers.

1) Les remontées mécaniques

Vieux routinier de la politique locale avec trente-deux ans passés à l’exécutif, l’hôtelier Armand Bestenheider est abattu par l’épisode de la semaine dernière. «Tout cela nous pendait au nez, c’était une bêtise.» Ce libéral-radical était un des seuls à être monté aux barricades à l’époque de l’arrivée de Vitek. À ses yeux, la commune avait les moyens de garder un peu de contrôle sur les remontées mécaniques (CMA S.A.) et de racheter des actions. Président de Crans-Montana, Nicolas Féraud regrette, pour sa part, «une forme de désinvolture à vouloir confier des affaires à des pros sans plus de vérification». Et de se définir lui aussi comme un lanceur d’alertes, opposé à la prise de pouvoir du Tchèque.

Jean-Claude Savoy dirigeait jusqu’en 2016 la commune de Chermignon, depuis intégrée à Crans-Montana. Il décrit une autre réalité. «En 2001, les remontées mécaniques étaient surendettées. Les communes ont dû abandonner des créances pour plusieurs millions de francs. Dans l’assainissement, de petits actionnaires locaux ont tout perdu.» Pour eux, il était hors de question de remettre un centime dans la société. «On entendait qu’il fallait laisser CMA couler et que ce n’était pas un problème communal», se souvient-il.

Dans cette impasse, l’arrivée de Radovan Vitek a été perçue comme un soulagement. Mais la récente fermeture a réveillé des aigreurs. Jean-Claude Savoy nous confie avoir reçu plusieurs SMS vengeurs. Critique, il pointe du doigt un double discours. «Plusieurs personnes savent comment frapper à la porte de CMA quand elles en ont besoin. Dans le même temps, elles ne se privent pas de lui facturer de plus en plus de services ou de s’opposer à la construction de son hôtel au pied des pistes.» Et de décrire «une culture de l’opposition» dont le motif est financier. «Or si Radovan Vitek ne peut pas bâtir son hôtel, il finira par s’en aller», assure l’ancien politicien.

2) Les chantiers d’Aminona

C’est un serpent de mer depuis dix ans. Le chantier du gigantesque complexe hôtelier Aminona Luxury Resort, financé par des capitaux russes, est à l’arrêt. Pour la deuxième fois en un an, la commune a bloqué les travaux, faute de preuves financières de la part des investisseurs. Une énorme cicatrice barre la montagne et le scepticisme règne. Manager du projet, Anna Pozdnyakova comprend les craintes, mais entend rassurer.

«Des investissements et des travaux importants ont déjà été réalisés. Nous n’avons aucun intérêt à nous retirer. L’argent est simplement utilisé prioritairement pour faire avancer le chantier.» Chat échaudé craint l’eau froide: le président de la commune, Nicolas Féraud, se montre plus prudent. «Nous attendons une garantie de construction ou de remise en état.» Une séance devrait avoir lieu à la fin avril.

Un deuxième chantier, financé lui aussi par des roubles, n’a pas encore démarré en raison de plusieurs oppositions. Et si Nicolas Féraud ne tient pas à pointer du doigt ses prédécesseurs dans la gestion de ces affaires, ses propos sur ce second projet en disent long sur son amertume. «Il ne faut pas être naïf et je ne laisserai rien débuter sans des garanties pleines et entières.» L’histoire se répète. Dans les années 1960 déjà, la commune avait placé le destin d’Aminona dans les mains d’un investisseur genevois. Il projetait d’y construire 21 tours. Trois ont vu le jour avant la faillite de l’entreprise. Elles sont aujourd’hui en décrépitude.

3) Quantité d’hôtels vendus

Autre démonstration de l’abandon du patrimoine local: la gestion du parc hôtelier. Entre 1990 et 2012, Crans-Montana a perdu 3500 lits. Près de la moitié des établissements (30 sur 65) ont été transformés en résidences secondaires, le plus souvent en raison de la flambée des prix de l’immobilier. La station est aujourd’hui encombrée par une quantité de lits froids qui ne rapportent plus rien. Pour le politologue et spécialiste des gouvernances touristiques Christophe Clivaz, enseignant à l’Université de Lausanne, le cas de Crans-Montana est presque unique.

«Les acteurs locaux ont souvent choisi de vendre la vache plutôt que le lait. C’est symptomatique d’une vision à court terme. Et même si la commune a tenté de freiner cela, la réaction arrivait un peu tard.»

Une lumière à l’horizon: plusieurs projets hôteliers sont planifiés. Mais Armand Bestenheider est inquiet. Il espère que la crise vécue la semaine passée générera un sursaut. «Sinon, nos enfants et petits-enfants ont du souci à se faire.» (24 heures)

Créé: 14.04.2018, 22h40

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