Composter les défunts pour réduire la pollution

Grâce à des cochons, une université belge teste l’humusation des corps, alternative écologique à l’inhumation et à la crémation.

Selon ses partisans, l'humusation  n’a que des avantages: pas de pollution des nappes phréatiques, pas de rejets de gaz à effet de serre, moins de place occupée dans les cimetières et plus de frais d’obsèques. (Photo d'illustration)

Selon ses partisans, l'humusation n’a que des avantages: pas de pollution des nappes phréatiques, pas de rejets de gaz à effet de serre, moins de place occupée dans les cimetières et plus de frais d’obsèques. (Photo d'illustration) Image: AFP

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Partager le même destin que des épluchures, voilà de quoi vexer l’être humain et ses désirs de grandeur et de sacré! Pourtant, homme et humilité partagent la même origine étymologique qu’humus (la terre, le sol en latin)… Composter les cadavres, ou «offrir les corps au sol», pourrait réduire la pollution et donner un coup de pouce à l’agriculture. C’est le dessein de la fondation belge Métamorphose, qui, forte d’une pétition signée par plus de 18'000 personnes, a poussé le gouvernement wallon à se pencher sur la question.

Le procédé, «symbiose du corps et de la terre», tel qu’il est décrit dans le «Plaidoyer pour l’humusation» édité par Métamorphose, n’offrirait que des avantages: pas de pollution des nappes phréatiques liées aux enterrements, pas de rejets de gaz à effet de serre liés à l’incinération, oubliés les problèmes de manque de place dans les cimetières, finis les frais d’obsèques. Une logique écologique du respect de la terre et des vivants poussée jusque dans la mort. Une telle évidence que ceux qui en sont à l’origine se sont frappés le front en s’écriant: «Bon sang, mais c’est bien sûr!» D’autant plus qu’en Belgique, depuis 1965, tous les corps sont emballés dans des housses en plastique avant d’être enterrés.

Profession: humusateur

«L’humusation est une très belle idée, à un stade qu’on pourrait analyser comme «poétique», qu’il faut maintenant confronter à la réalité et qui nécessite une vraie réflexion sur nos responsabilités et nos compétences, explique Xavier Deflorenne, coordinateur de la Cellule de gestion du patrimoine funéraire de la Région wallonne, surnommé «Monsieur Cimetières». Il y a d’abord les questions de salubrité et de sécurité: imaginez qu’un gamin trouve une main dans le tas de compost ou qu’il y ait des vols… Cela nécessite une réflexion de sécurisation. Il faut aussi former un personnel qualifié, ce n’est pas rien de devoir manipuler des dépouilles! Humusateur est un métier qui n’existe pas. Il faut l’imaginer concrètement.»

C’est pourquoi, premier pas vers une possible légalisation, l’Université catholique de Louvain (UCL) a été chargée de mener une expérience. «Il faut d’abord tester l’humusation sur des animaux, car nous n’avons pas de chiffres sur ce qui est fait au Canada et aux États-Unis (ndlr: où le compostage des animaux se fait dans les fermes isolées), explique le professeur Philippe Baret, docteur en agronomie, qui la supervise. Ensuite, en fonction des résultats et de l’avis du comité d’éthique, nous poursuivrons les recherches. Nous devons aussi mesurer les possibles impacts négatifs, tels que la pollution des sols…»

En décembre, plusieurs cochons – l’animal le plus proche de l’homme – ont été enfouis sous une couche de broyat, avec ou sans cercueil, vêtus de polyester ou de textiles biologiques, protégés des attaques de rongeurs par du treillis de poule. D’autres cochons ont suivi début juillet. Résultats attendus pour février 2020. «À mon avis nous allons y arriver, estime Philippe Baret. Mais je ne peux pas dire que cela marche si ce n’est pas reproductible: pour que la technique puisse être mise en place, elle doit être systématique.» Pas question que Mamie se décompose parfaitement mais qu’il reste la moitié de la dépouille de Papi, qui était plus grand et plus costaud… Pour supprimer les aléas liés au processus naturel, une entreprise privée de l’État de Washington, aux États-Unis, propose d’humuser les corps dans des silos – autrement dit, ils ont industrialisé le processus. Une efficacité qui se fait au prix de la philosophie de départ: laisser faire la nature.

«Il y a encore de nombreuses interrogations techniques, souligne Xavier Deflorenne. Le climat, la durée du compostage, où installer les centres de décomposition? Il faut 16 m2 de terrain par corps, contre 2 pour une inhumation classique. En termes de gestion du territoire, il ne pourra donc pas y en avoir un par commune, à quel niveau vont-ils être organisés? Les os ne se compostent pas, donc il faudra les broyer, penser au suivi de ce «supercompost», etc.»

Évidemment, pas question d’enfouir mamie sous un tas de broyat au fond du jardin. Métamorphose imagine un processus très encadré. Le corps, enveloppé d’un linceul bio, sera placé dans «un lit douillet» végétal, devant lequel une stèle pourra être installée. Prothèses, pacemakers et autres appareils médicaux sont retirés du tas. La famille pourra obtenir une partie du compost, si elle le souhaite, et même un bout d’os ou une dent, comme souvenir ou en prévision d’analyses ADN. Ceux qui n’ont pas le cœur bien accroché peuvent simplement faire planter un arbre dans une forêt du souvenir. Quant au super compost, il peut être utilisé pour faire pousser un rosier, ou, pour les plus pragmatiques, des légumes.

La question du deuil

«L’humusation pose la question du deuil, insiste Xavier Deflorenne. Celui-ci devra se faire en deux temps, au moment de la mort, puis, un an plus tard, quand une partie du compost sera remise aux familles – à titre de comparaison, une crémation, cérémonie comprise, prend un maximum de six heures. Quel en sera l’impact psychologique sur les familles? Il faut que cette idée fasse son chemin dans les mentalités! Il faudra aussi expliquer aux familles que faire de ce compost, encadrer législativement la restitution. À titre de comparaison, j’ai déjà retrouvé des urnes funéraires sur une poubelle dans la rue ou dans une brocante…»

Ezio Gandin observe effectivement «de forts problèmes culturels» lors de ses conférences grand public sur l’humusation, mais «les réticences sont bien moindres qu’il y a vingt ans avec les toilettes sèches!» La mort et les toilettes, deux sujets de conversation désagréables, deux grands tabous auxquels il faut pourtant bien réfléchir: «Ils sont indirectement liés: l’idée, dans les deux cas, est de préserver les nappes phréatiques.»

Créé: 07.08.2019, 10h30

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