«Si je me compare aux personnes qui ont le même âge et les mêmes responsabilités, je m’en sors bien»

EconomieDe retour de son voyage exploratoire en Amérique du Sud, Johann Schneider-Ammann (PLR) évoque ses projets pour les paysans et son avenir après le Conseil fédéral.

Sur le départ, Johann Schneider-Ammann dresse le bilan de son action à la tête du Département de l’économie.

Sur le départ, Johann Schneider-Ammann dresse le bilan de son action à la tête du Département de l’économie. Image: Yvain Genevay/LMD

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Vous avez annoncé votre départ du Conseil fédéral pour 2019. Est-ce ça ne vous affaiblit pas?

J’ai entendu ceux qui pensent que je serais désormais un «canard boiteux». Mais ça ne me fait pas peur. J’irai au bout de mon mandat, en restant engagé à fond.

Pourquoi l’avoir dit maintenant?

J’ai été étonné de la réaction des médias. J’ai simplement confirmé ce que j’avais laissé entendre depuis deux ans. À 66 ans, je pense que personne ne s’attendait à ce que je rempile. Neuf ans au gouvernement, c’est suffisant. Il faut savoir servir et disparaître.

Le PLR vous a-t-il poussé vers la sortie?

J’ai de très bonnes relations avec la présidente Petra Gössi et le chef du groupe, Beat Walti. Ils sont au courant de mes réflexions et je suis soutenu dans mes choix. Je n’aurais aucun intérêt à travailler contre mon parti. Après, je sais aussi que ceux qui ont des ambitions auraient aimé me voir prendre ma retraite plus tôt. (Il sourit.)

On a beaucoup dit que vous étiez fatigué. Cela a-t-il joué un rôle?

Ce sont des rumeurs. Je ne suis absolument pas fatigué. La charge de travail et les nombreux voyages me prennent de l’énergie, c’est vrai. Mais si je me compare avec des gens qui ont le même âge et les mêmes responsabilités que moi, je trouve que je m’en sors bien. J’ai du plaisir à la tâche. Mes résultats ne sont pas si mauvais.

Faut-il une femme pour vous remplacer au Conseil fédéral?

La présidente du parti estime qu’après près de trente ans, le temps est venu d’avoir à nouveau une conseillère fédérale. C’est une position que je partage sans réserve. Mais je veux être bien clair. Je ne veux pas me mêler de cette élection. Je vais faire mon job jusqu’au dernier jour, mais ensuite je resterai en dehors de la campagne.

Allez-vous résister? Certains conseillers fédéraux ont du mal à quitter la lumière.

J’ai déjà prouvé par le passé que je savais me tenir à l’écart. Demandez à mon fils lorsque je lui ai remis l’entreprise. Je reste à disposition, s’il a besoin d’aide, mais je ne me mêle plus de ses affaires. Je ne voulais pas lui faire subir ce que j’avais vécu. Pendant treize ans, chaque dimanche, mon beau-père venait m’expliquer comment tenir les rênes de l’entreprise.

Vous avez dit vouloir faire encore quelque chose de bon pour les paysans avant de partir. Quoi exactement?

Mon objectif est que notre souveraineté alimentaire reste autour de 60%, et que nous gardions un million d’hectares de terres cultivables. Ce n’est pas évident pour un pays soumis à une forte immigration et à un important développement des infrastructures. Pour y arriver nous devons faire de notre agriculture une branche ultraperformante, en investissant dans la recherche.

Vraiment? Vous venez d’annoncer une restructuration douloureuse de la station de recherche agricole Agroscope…

La Confédération doit faire des économies partout. Mais il ne faut pas y voir un démantèlement. Au contraire. Mon objectif est de repenser le concept qui est dispatché sur douze sites dans différents cantons. Je veux rassembler les meilleurs chercheurs afin de créer la structure la plus efficace possible. J’ai déjà averti Ueli Maurer, ministre des Finances et fils de paysans, qu’il me faudra des millions pour cela. Ce projet a été mal compris, car j’ai dû le communiquer dans l’urgence à cause de risque de fuites dans la presse. Les paysans doivent me faire confiance.

Les paysans craignent surtout le libéralisme que vous incarnez. Êtes-vous prêt à changer de direction?

La peur est mauvaise conseillère. L’expérience de la mission économique que je viens d’achever m’a montré qu’avec des faits réels et des explications concrètes, il est possible de convaincre. Pour plusieurs participants, les craintes se sont transformées en réactions positives.

L’Union suisse des paysans (USP) appelle toutefois à rejeter votre vue d’ensemble de la politique agricole.

Il ne faut pas tout mélanger. Il y a le projet Agroscope, la politique agricole 2022 et les accords de libre-échange. La vue d’ensemble, ce n’est rien d’autre qu’une liste des possibilités de développement pour le futur. Ce ne sont pas des décisions, mais des éléments de réflexion. L’USP a paniqué un peu vite. Je peux comprendre qu’elle ne partage pas ma vision, mais nous avons intérêt à nous entendre, car nous avons besoin l’un de l’autre. Je suis content qu’elle ait accepté de reprendre le dialogue.

Regrettez-vous d’avoir mêlé le Mercosur à cette vue d’ensemble?

Notre communication n’était pas idéale. Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai vu les réactions du monde agricole qui a mis les deux sujets dans le même paquet. À ma décharge, je venais d’apprendre que l’Union européenne était à bout touchant dans ses négociations avec le Mercosur. C’est pour cela que j’ai évoqué l’urgence d’avancer. Si nous ne sommes pas prêts le jour où l’UE signe, ça va faire faire mal à la Suisse. Ce jour-là, les paysans pourront crier, car toute l’économie criera aussi.

Les paysans sont-ils égoïstes?

J’ai beaucoup d’égard et de respect pour les paysans. En ouvrant trop de fronts, trop tôt, nous les avons braqués. Ces derniers ont le droit de défendre leurs intérêts, leur terre et leur revenu. Mais j’attends aussi d’eux qu’ils se comportent en tant que citoyens d’un pays qui vit désormais essentiellement des secteurs secondaire et tertiaire.

Il faut donc que l’agriculture se sacrifie pour sauver le reste de l’économie

Chaque année, nous investissons 7 milliards pour l’agriculture. La moitié en protections douanières, le reste en paiements directs. Nom de bleu! Pourquoi sommes-nous capables de dégager autant d’argent? Parce que le reste de l’économie va bien.

Les paysans sont donc égoïstes.

Non, les paysans sont intelligents et malins. Ils connaissent très précisément cette situation, qui peut être vexante pour eux. Je les connais bien, j’ai moi-même encore une étable. Ce calcul des 7 milliards leur fait mal au cœur. Mais si je le rappelle, c’est pour bien expliquer la situation dans laquelle nous sommes. Je le répète: avec le Mercosur, on envisage de baisser les droits de douane jusqu’à 50%. Cela entraînera au maximum une diminution 10% du chiffre d’affaires total de l’agriculture. Mais ce sera très probablement bien moins. C’est supportable pour la branche.

Qu’est-ce qu’un paysan suisse a à gagner de voir débarquer sur les étals des steaks argentins à 40 francs le kilo?

Je vous pose la question autrement: qu’est-ce que la Suisse a à perdre? Il faut voir l’économie comme un tout. Le jour ou l’UE signe l’accord avec le Mercosur, que feront les sociétés suisses? Je connais beaucoup d’entreprises qui sont actives en Suisse et en Allemagne. Ces sociétés sœurs sont en concurrence. Si la Suisse ne peut pas ajuster ses conditions-cadres à celles de l’UE, il faudra tout déménager de l’autre côté de la frontière. Je lutte pour qu’on garde les jobs ici.

Votre discours est pétri de libéralisme, or il y a un mouvement qui va vers le local, vers plus de protectionnisme.

Les producteurs n’ont rien à craindre d’une ouverture des marchés, lorsque les consommateurs peuvent acheter des produits locaux qui sont sûrs, bons pour la santé et de qualité. Mais en voulant protéger notre marché en imposant des quotas ou des interdictions, on ne fait qu’encourager le tourisme d’achat. Cette politique nuit au final tant aux producteurs qu’aux consommateurs. Le libéralisme, lorsqu’il est appliqué avec responsabilité et respect, est le système économique qui apporte le plus à la société.

C’est une vision dogmatique!

Je suis fier d’être libéral. Vous n’avez sans doute pas connu l’Allemagne de l’Est. Après la chute du mur, j’étais l’un des premiers entrepreneurs à venir à Potsdam pour recruter des spécialistes. Les routes étaient dans un état lamentable, les forêts et les rivières étaient polluées. Le communisme a conduit à la catastrophe et divisé les gens.

Mais le libéralisme aujourd’hui, ce sont aussi les mines qu’on vide en Afrique et les forêts qu’on détruit pour l’huile de palme. Cette sensibilité, vous la sentez?

Je respecte les Verts quand ils sont conséquents. Le commerce mondial a globalement contribué à sortir plus de gens de la pauvreté. C’est un système ouvert à la critique et qui parvient le plus souvent à corriger ses erreurs. Je ne connais pas d’autre système économique qui réussit cela.

Mais on ne parle pas que des Verts… Le Parlement vient de voter un texte de l’UDC Jean-Pierre Grin qui veut sortir l’huile de palme de l’accord de libre-échange avec la Malaisie.

Je pense que dans ce dossier, l’émotionnel l’a emporté sur les arguments rationnels. J’ai eu le ministre de l’Économie de la Malaisie quelques jours après ce vote. L’huile de palme, c’est leur produit numéro un d’exportation, qui permet de nourrir la population. Sans elle, il n’y a pas d’accord. Or les entreprises suisses en ont besoin. Cette motion nous complique la tâche. Il nous faut davantage informer tous les Jean-Pierre Grin de ce monde – qui est d’ailleurs un ami – pour pouvoir discuter de ces accords sur le fond. (Sourires)

Vous arrive-t-il de changer d’avis?

Je ne suis pas un «Monsieur je sais tout». J’écoute avec attention, j’essaie de comprendre et de m’adapter le cas échéant. J’ai dirigé des entreprises dans les quatre coins du monde dans le communisme de la Chine ou de la Russie, dans le libéralisme de la Suisse, ou dans les conditions-cadres de la France avec une loi du travail qui est une catastrophe. J’ai de l’expérience et il faut des arguments solides pour me convaincre.

Quel sera votre héritage?

Depuis mon élection, je me suis engagé pour mieux faire coïncider et harmoniser les intérêts du privé et du public. De façon simple, juste et basée sur la confiance. Lors de la crise du franc suisse, je me suis battu pour les PME et les places de travail. J’espère avoir contribué à encourager les entrepreneurs à rester, à sacrifier leurs marges et leurs revenus et à investir. J’ai toujours visé le plein-emploi. Nous y sommes presque. Je pense aussi avoir été collégial. La Suisse est un pays stable. On doit continuer à y travailler pour qu’elle reste un pays paisible. J’espère y avoir contribué et j’y contribuerai encore jusqu’à ce que je quitte le Conseil fédéral. (24 heures)

Créé: 12.05.2018, 22h42

En dates

1952

Johann Schneider naît à Sumiswald (BE). Ce fils de vétérinaire prend le nom de sa femme, Ammann, au moment de son mariage. Il préside le groupe homonyme de 1990 à 2010.

1999

Il devient conseiller national (PLR). Il préside Swissmem, l’Association de l’industrie suisse des machines.

2010

Il est élu le 1er novembre au Conseil fédéral. Il dirige depuis le Département
de l’économie, de la formation et de la recherche.

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