«Sans être combatif, on n'a pas de chance de parler»

Pierre-Yves Maillard devient le nouvel homme fort des syndicats. Le socialiste quittera le Conseil d’État vaudois pour présider l’Union syndicale suisse. Entretien.

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Pierre-Yves Maillard, vous tenez enfin votre revanche après l’échec du Conseil fédéral?

Je ne vois pas les choses ainsi. En 2011, j’ai fait campagne sans grande chance d’être élu. Mon profil était trop à gauche pour le parlement, donc je savais à quoi m’attendre. Bien sûr, à partir du moment où l’on a fait le choix de s’engager, on souhaite réussir. Si ça n’avait pas été le cas lors de cette élection, j’aurais continué mon travail, qui me passionne, mais que je fais quand même depuis quatorze ans déjà.

Tout de même, c’est votre grand retour sur la scène nationale, ça a son importance.

Effectivement. J’aime ce métier de conseiller d’État, ça a été passionnant. Mais une nouvelle opportunité s’est présentée, j’ai pris un bon bout de l’été pour y réfléchir et c’est désormais une nouvelle page qui s’ouvre.

Qu’est-ce que vous voulez faire à la tête de l’USS?

C’est peu dire que les forces syndicales et la gauche traversent une phase difficile en Europe. Dans ce contexte, j’ai voulu montrer dans mon canton que le recul social n’est pas une fatalité. Nous avons pu obtenir des avancées fortes comme la limitation du poids des primes sur le revenu, la création d’une rente pour chômeurs âgés en fin de droits, des prestations complémentaires pour familles. Voilà le genre de choses que j’aimerais amener à l’USS, avec l’idée de nous concentrer sur des projets accessibles qui peuvent réunir des majorités. C’est le meilleur moyen pour la gauche et les syndicats de traverser cette crise.

Vous pensez pouvoir reproduire ce que vous avez fait dans le canton de Vaud à l’ensemble du pays?

Oui, il n’y a pas de raison que ce ne soit pas possible. Nous sommes peut-être plus à gauche, mais dans mon canton, beaucoup de représentants de la droite modérée ont soutenu ces projets car ils y ont vu leur intérêt. Pour eux non plus, laisser la population s’appauvrir sans perspective n’est pas possible. On le voit aujourd’hui en Europe, où la poussée de l’extrême droite est l’expression dévoyée de cette détresse sociale. Une approche constructive avec les syndicats et une gauche pragmatique, c’est le meilleur rempart contre ces mouvements.

À la tête de l’USS, il n’y a que des coups à prendre, mais le combat vous adorez ça n’est-ce pas?

Effectivement, j’ai fait ça toute ma vie. On s’est battu pour une fonction qui n’est pas de tout repos (rires).

En élisant quelqu’un au profil bagarreur, les syndicats sont-ils en train de partir en guerre?

Sans être combatif, on n’a aucune chance de parler. Il faut malheureusement très souvent se battre pour avoir le droit de négocier. Les employeurs gagneraient à ouvrir la négociation de manière plus simple. Dans mon expérience, c’est arrivé une seule fois et cela a permis de construire une négociation sans aller au portail.

Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de classe ouvrière en Suisse. Quelles sont les personnes que vous voulez défendre?

Je conteste ce diagnostic. Je suis prêt à organiser des visites dans les quartiers ouvriers pour prouver qu’ils existent. Ils sont actifs dans l’industrie des machines, la vente, les soins, les transports, la logistique. Des millions d’ouvriers pour lesquels je m’engagerai.

Les personnes que vous citez sont inquiétées par la numérisation. Est-ce cela votre combat?

Je suis assez sceptique sur les pronostics de la fin du travail. Ça doit être au moins la cinquième fois dans l’histoire contemporaine qu’on annonce la fin du travail alors que le volume d’heures de travail n’a jamais cessé d’augmenter malgré les innovations. Bien sûr qu’il y aura des changements et que des emplois disparaîtront ou changeront. La numérisation va concerner les ouvriers comme d’autres et il faut s’organiser. À la vendeuse qui craint d’être remplacée par une machine, je dis que le travail syndical paye, qu’en s’organisant aujourd’hui, on peut obtenir des conditions pour négocier la transition.

À plusieurs reprises vous avez eu des positions souverainistes sur la libre circulation. Allez-vous continuer sur cette voie, y compris pour les mesures d’accompagnement?

Je ne suis pas souverainiste, je suis tout simplement un défenseur des progrès sociaux qui doivent permettre aux gens de vivre de leur travail. La libre circulation n’est ainsi acceptable que si elle s’accompagne de mesures d’accompagnement. Les charges fixes des ménages ne cessent d’augmenter tandis que les salaires stagnent et que le bassin de recrutement s’est élargi. Si, par-dessus cela, on affaiblit les protections antidumping, ce n’est plus tenable. Nous refuserons l’accord-cadre si les mesures d’accompagnement sont fragilisées. Je suis pour l’Europe, mais seulement si elle nous fait progresser.

Les revendications pour qu’une femme soit élue à la présidence de l’USS ont été fortes. N’auriez-vous pas dû prêcher par l’exemple?

Si j’ai accepté de me porter candidat, c’est parce que les femmes sont fortement représentées dans les instances dirigeantes de l’USS et des syndicats membres. Si cela n’avait pas été le cas, j’aurais passé mon tour. Je soutiens cette idée que les hommes comme les femmes doivent et peuvent se battre pour des thèmes comme l’égalité salariale. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi de la visibilité.

Vous faites un retour à vos sources syndicalistes. N’est-ce pas cela qui vous a toujours plu, bien plus que le Conseil d’État?

Non. J’ai aimé mon travail de conseiller d’État. Évidemment c’est une charge très dure, tous les jours il y a des problèmes et l’attente qu’ils soient réglés directement. La pression du quotidien est très forte, mais c’est passionnant et cela va me manquer. Tout comme j’ai souffert quelque temps lorsque j’ai quitté le milieu syndical avant que la passion du nouvel engagement l’emporte. (TDG)

Créé: 01.12.2018, 23h00

«Je laisserai la priorité aux femmes pour le Conseil des États»

Pierre-Yves Maillard, allez-vous viser un siège au Conseil des États en 2019?

Non, je me porterai candidat pour le Conseil national. Comme il existe un risque que plus aucune femme socialiste ne soit présente au Sénat, je leur laisse la priorité. Nous avons des femmes capables de garder ce siège.

S’il n’y a pas de candidate au Sénat, vous n’excluez donc pas de vous présenter?

Je n’aime jamais dire jamais. Mais je ne serai pas candidat contre une femme.

Ce sera peut-être une femme qui vous remplacera au Conseil d’État vaudois?

Pourquoi pas. Au Parti socialiste, nous avons suffisamment progressé dans la représentation égalitaire entre hommes et femmes pour que nous puissions nous concentrer sur les compétences et les motivations.

D’accord, mais militez-vous pour une candidate? Rebecca Ruiz peut-être?

Je ne milite pas pour une femme. Ce sont les compétences et la motivation qui doivent primer. Pour le reste, je ne veux pas me prononcer sur qui doit prendre ma place, ce ne sont pas mes affaires mais celles du parti. Il y a des personnes qualifiées, comme Rebecca Ruiz et d’autres. Ce que j’espère, c’est que le PS parviendra à conserver ce siège et maintenir l’équilibre que nous avons pu construire entre un gouvernement de gauche et un parlement à droite.

Regrettez-vous le départ de la sénatrice Géraldine Savary (PS/VD)?

Oui, c’était un moment très dur. Mais elle a fait preuve d’une grande classe. Quand on voit les conclusions qu’elle a tiré de ses actes qui sont sans comparaison avec ceux d’autres personnes, on ne peut qu’être choqué.

Élu au premier tour

Hier, devant le Congrès de l’Union syndicale suisse à Berne, Pierre-Yves Maillard a obtenu 115 des 212 votes tandis que Barbara Gysi en a récolté 88 et 15 abstentions. Le Vaudois a obtenu la majorité au premier tour, à laquelle se sont ajoutées huit voix. L’actuel directeur de la Santé et de l’Aide sociale du canton de Vaud va entrer en fonction entre mai et juin prochain. Paul Rechsteiner, qui avait annoncé sa démission en mars dernier, a été président de l’USS pendant près de vingt ans.

À Berne, Pierre-Yves Maillard, qui a pu compter sur le soutien de la puissante Unia, a plaidé pour un mouvement syndical fort. Il est aussi revenu sur le dossier européen et a rappelé que le Conseil fédéral devait respecter sa parole pour ce qui touche aux mesures d’accompagnement «et ne pas jouer la concurrence sur les salaires à l’échelle européenne».

Pierre-Yves Maillard peut s’appuyer sur les réalisations sociales dans le canton de Vaud. Il a, par exemple, contribué à renforcer le filet social pour les travailleurs âgés et pour les familles qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Juste avant son départ, le chef du Département vaudois de la santé et de l’action sociale a pu présenter l’un de ses projets phares: le plafonnement des primes maladie en fonction du revenu. Un aboutissement pour celui qui s’est battu pour limiter l’impact des primes sur le budget des ménages.

Pour aider les bas salaires à tirer leur épingle du jeu, le nouvel élu préconise de généraliser le 13e salaire ou une cinquième semaine de vacances. Les délégués de l’USS ont chargé vendredi les instances du syndicat de préparer une initiative populaire pour une 13e rente AVS. Elle doit être lancée au printemps.

En dates

1990: À 22 ans, Pierre-Yves Maillard entre au Conseil communal de Lausanne. Huit ans plus tard, il sera élu au Grand Conseil, puis au Conseil national en 1999.

2000: Nommé secrétaire régional du syndicat FTMH Vaud-Fribourg. La même année, prend la tête du Parti socialiste vaudois.

2004: Est élu au Conseil d’État vaudois.

2011: Se lance dans la course au Conseil fédéral. Jugé «trop à gauche», il échoue. C’est Alain Berset qui sera élu.

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