Christian Levrat: «La stratégie du PDC est un suicide politique»

Christian Levrat plaide pour l’élection de Regula Rytz. Le stratège du PS prévient le PDC. S’il ne vote pas pour la Verte et défend le second siège PLR, c’est lui qui devra sacrifier le sien en 2023.

À la tête du PS depuis douze ans, Christian Levrat a annoncé passer la main en avril 2020.

À la tête du PS depuis douze ans, Christian Levrat a annoncé passer la main en avril 2020. Image: Peter Schneider/Keystone

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Christian Levrat, faut-il élire un Vert au Conseil fédéral le 11 décembre?

Oui.

Pourquoi?

Tôt ou tard, les Verts devront être intégrés au gouvernement. Ils sont désormais la quatrième force du pays. Et je ne vois pas de motif pour attendre. Dans quatre ans, la situation ne sera pas différente.

Il faudrait donc changer la composition du Conseil fédéral après chaque élection?

Le scrutin du 20 octobre a vu la plus forte progression en sièges pour un parti dans l’histoire récente du pays. Si de tels changements, qui sont de l’ordre tectonique pour la Suisse, n’ont pas d’influence, alors c’est à désespérer. On serait le seul pays, dans lequel le résultat des élections ne joue aucun rôle dans la composition du gouvernement. On ne peut pas défendre une thèse comme celle-là. Quoi qu’on pense de la vague verte, elle a eu lieu.

Vous êtes donc prêt à casser la formule magique?

Il y a deux interprétations possibles de cette formule. La première, c’est une interprétation mathématique, qui dit que les trois grands partis ont droit à deux sièges et le quatrième à un seul. C’est la version défendue par le PLR et l’UDC, qui disent implicitement aux Verts d’attendre 2023 pour mieux leur offrir le siège du PDC. La deuxième, que je partage, dit que les grandes formations doivent toutes être représentées au gouvernement. Mais surtout, je ne comprends pas pourquoi l’UDC et le PLR devraient garder une majorité au Conseil fédéral, qu’ils n’ont plus au parlement.

Ça vous arrange que les Verts attaquent le siège du PLR Ignazio Cassis. Vous ne réagiriez pas comme ça s’il s’agissait de Didier Burkhalter.

L’objectif commun des Verts et du PS, c’est de briser la majorité de droite. On a réussi pour le parlement. Maintenant, il faut atteindre cet objectif au gouvernement. Didier Burkhalter intégrait une composante centriste, alors qu’Ignazio Cassis a marqué un virage à droite très net. C’est pour cela qu’il a été élu par l’UDC. Il n’y a rien de personnel là-dedans. Je m’entends bien avec lui, mais on a des désaccords importants sur le Moyen-Orient, l’ONU ou l’aide au développement.

Le groupe PS soutiendra-t-il Regula Rytz?

Le groupe décidera. Mais mon sentiment, c’est qu’il va être difficile d’échapper à cette logique. Quelle que soit l’interprétation qu’on a de la formule magique, il n’y a pas de raison de maintenir les Verts dans l’opposition. D’ailleurs, ce serait le parti d’opposition le plus fort que la Suisse ait jamais connu.

On ne sent pourtant pas beaucoup d’enthousiasme de la part du PS…

La composition du gouvernement est une des affaires les plus importantes en politique. On n’est pas dans une logique de fan-club, mais de rapports de force. Nous ne sommes pas les supporters des Verts, et ce n’est pas nos petits drapeaux qu’il faut utiliser dans cette élection, mais nos cerveaux.

N’y a-t-il pas un peu de la jalousie? À Genève ou à Neuchâtel, les Verts sont passés devant le PS.

Pas du tout. Verts et socialistes collaborent très bien. Nous sommes sur la même ligne politique dans l’écrasante majorité des cas. Et c’est grâce au succès des Verts que nous avons le parlement le plus progressiste de l’histoire. Et j’en suis très content.

Et les piques socialistes sur le fait que les Verts devaient prendre leurs responsabilités, n’est-ce pas une blessure d’ego?

Ce n’est agresser personne que de dire qu’un parti qui grandit doit prendre sa part du travail. Je vois plutôt cela comme quelque chose de positif. Je suis même content de voir les Verts assumer davantage de responsabilités à gauche.

Vous sous-entendez que les Vertsne le font pas aujourd’hui?

Dans les financements des campagnes et dans le travail politique, le PS assumait jusqu’ici l’essentiel de l’effort. C’était normal. Aujourd’hui, les Verts vont avoir des moyens supplémentaires, en personnels et en finances. Ils seront mieux représentés dans les commissions parlementaires et devront assumer une part plus grande du travail. L’évolution du rapport de force fait qu’il faudra trouver un nouvel équilibre entre nos deux partis. C’est dans ce cadre que je soutiens une candidature verte au Conseil fédéral.

Croyez-vous à un scénario qui verrait l’élection de Regula Rytz?

Aujourd’hui, ne pas élire Regula Rytz, ça reviendrait à cimenter la composition du Conseil fédéral. Et surtout, ça empêcherait tout retrait de conseiller fédéral dans les années à venir, parce que le parti qui a une vacance risque de voir un Vert être élu à sa place. Ça limiterait énormément le profil des candidats. Si mes collègues du parlement réfléchissent à l’intérêt du pays, alors ils doivent l’élire.

Craignez-vous pour le siège de Simonetta Sommaruga que l’UDC veut attaquer?

Non, c’est du tapage électoral.

Regrettez-vous que le PDC ait tué le suspense en disant qu’ils ne voteraient pas pour un Vert?

La stratégie du PDC, c’est un suicide politique. Ils ne comprennent pas que leur seule chance de survie au Conseil fédéral, c’est d’élire Regula Rytz à la place d’Ignazio Cassis. En considérant que la stabilité de la formule magique prime sur tout, comme l’avancent le PLR et l’UDC, ils sont en train de condamner leur unique siège pour 2023. Car les Verts resteront devant.

Vous tapez fort sur les PDC.

C’est l’inverse. J’essaie de les mettre en garde. Soyons clairs, je souhaite que ce parti reste au Conseil fédéral. Mais le PDC doit faire une appréciation lucide de la situation. Beaucoup de ses nouveaux élus viennent de cantons, où le PDC est très fort. C’est un peu les rois du village, et ils se comportent ici comme tel, en oubliant que leur parti ne représente plus que 10% de l’électorat. Et pour ces élus conservateurs, imaginer que pour sauver leur fauteuil, il faut élire un Vert à la place d’un PLR, ça fait tilter l’ordinateur. Gerhard Pfister, le président du PDC, lui, a bien compris l’enjeu. J’espère que le reste du parti fasse de même d’ici le 11 décembre. Je reste persuadé que cette élection n’est pas aussi jouée d’avance qu’on ne le dit.


«Il faut arrêter de parler et agir»

Quand on lui demande si le Parti socialiste doit se remettre en question suite à sa défaite du 20 octobre, Christian Levrat recentre rapidement le discours sur la politique.

«Je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut réfléchir à ce que le PS a fait de faux, mais qui mettent aussi en garde sur les risques de négliger le début de cette nouvelle législature. On n’a pas élu des socialistes pour qu’ils fassent leur introspection, ou des Verts pour qu’ils fêtent leur victoire. Si on nous a élus, c’est pour obtenir des résultats.»

Le danger selon lui, c’est qu’il se passe à gauche ce qui s’est passé à droite en 2015. «Sitôt leur victoire, le PLR et l’UDC se sont retrouvés à jouer des muscles en commission. Ils ont surchargé la RIE III (ndlr: la troisième réforme de l’imposition des entreprises). Nous avons alors saisi le référendum, et nous avons gagné. Leur élan a été brisé.»

Ce scénario, Christian Levrat veut l’éviter avec la loi sur le CO2. «Il y aura une votation, et il ne faudra pas trop charger le bateau. Il faut se rappeler que dans le domaine de l’énergie, on a perdu toutes les dernières votations cantonales. La droite va tout mettre en œuvre pour nous faire subir le même camouflet qu’elle a essuyé sur la RIE III.»

En plus de la loi sur le CO2, il cite aussi l’initiative de l’UDC qui veut en finir avec la libre circulation comme votes décisifs. «La campagne commence dès maintenant. Nos deux partis seraient bien avisés d’enclencher la deuxième vitesse. On a suffisamment analysé les résultats et glosé sur les échecs et les succès des uns et des autres. Maintenant, il faut agir.»

Créé: 30.11.2019, 23h11

En dates

1970

Il naît le 7 juillet à La Tour-de-Trême (FR). Il fait ensuite des études en droit et science politique à Fribourg et en Angleterre. Professionnellement, il se tourne vers le syndicalisme.

2008

Cinq ans après son entrée au National, il prend la tête du PS. En 2012, il passe de la Chambre du peuple à celle des cantons, après l’élection d’Alain Berset au Conseil fédéral.

2019

Réélu pour la troisième fois sénateur, il annonce sa démission de la présidence du PS. Au niveau suisse, le Parti socialiste enregistre son pire score depuis 1919.

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